Femmes et élections législatives à Madagascar , l’éternel recommencement ?

À Madagascar, comme dans la majorité des pays africains, la participation politique des femmes reste un des défis majeurs de la gouvernance démocratique.

Alors que le pays se prépare à de nouvelles élections législatives, les chiffres publiés par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) font état de 15% de candidatures féminines, soit une proportion encore bien en deçà de la masse critique de 30%, et plus loin encore de tout espoir d’égalité dans les processus électoraux. Au-delà du nombre, ce qui interpelle également lorsque l’on s’attache à l’implication des femmes en politique, c’est l’influence limitée qu’elles peuvent avoir aussi bien en tant que candidates qu’une fois élues.

Tentatives louables

En effet, si le défi de la candidature est immense, celui du mandat l’est tout autant. Une fois élues, peu de femmes sont présentes dans les instances décisionnelles de l’Assemblée nationale et elles restent confrontées au manque de reconnaissance de leurs pairs. Le poids des croyances et des traditions, les pratiques sociétales que d’aucuns qualifient facilement et rapidement de culture, les stéréotypes persistants sur le rôle des femmes mais aussi leur perception de leur propre place dans la société, la faible portée des lois ainsi que l’absence de mesures incitatives promouvant leur participation les réduisent à d’éternelles « fanaka malemy » qu’il faut préserver du dur monde de la politique. Même si Madagascar s’est doté d’une Constitution consacrant l’égalité hommes-femmes, y compris dans « les emplois publics fonctions et dans le domaine de la vie politique », et de différentes politiques en la matière comme une Politique nationale de promotion de la femme.

Ouvrir des débats

Ces tentatives louables de donner les mêmes chances à tous les citoyens, quelque que soit leur sexe, ne se sont jamais traduites en mesures concrètes pouvant mener à des résultats tangibles en termes de parité hommes-femmes. En parallèle, depuis plus d’une vingtaine d’années, la société civile, des femmes malgaches militent, des réseaux de solidarité féminine se multiplient pour interpeller, plaidoyer auprès des décideurs et sensibiliser leurs concitoyens afin que l’égalité promue par les constitutions successives soit effectivement reflétée dans les structures de gouvernance du pays. Les partenaires du pays, eux-aussi, ont soutenu et continuent de soutenir les efforts en ce sens. Si ces initiatives ont contribué à ouvrir les débats, les barrières persistent et les progrès, quoi qu’ils aient le mérite d’exister, restent limités et surtout fragiles, en témoigne le recul du nombre de femmes candidates aux élections législatives du 27 mai 2019. Alors comment se ressaisir et quelles leçons tirées de ce recul ?

Difficultés

Faute de données, il est difficile de retracer l’évolution du nombre de femmes malgaches s’étant portées candidates aux élections législatives. Néanmoins, la faible proportion de femmes députés au sein des différentes législatures qui se sont succédé est déjà un indicateur de leur difficile accès à la fonction. Ainsi, de 2003 à 2007, 10 femmes, soit 6% de l’effectif des députés, étaient élues à l’Assemblée nationale. La législature de 2007 à 2009 n’en a compté que 7%. Une amélioration de la représentation féminine va intervenir au cours de la période de Transition puisque 64 femmes, soit 17%, figureront parmi les 366 membres le Conseil de la Transition, organe suppléant à l’époque la Première chambre. Ce léger progrès résultait en partie de la prescription faite par la Feuille de route de sortie de crise d’une plus grande implication des femmes dans le processus. S’agissant des candidatures en tant que telles, les élections législatives de 2013 ont vu la participation d’environ 13% de femmes en tête de listes parmi les candidats à la députation. Avec seulement 162 prétendantes contre les 204 enregistrées en 2013, soit une quarantaine de moins, les législatives du 27 mai 2019 confirment la gageure que représente la candidature aux élections pour les femmes malgaches. Comment peut-on saisir et expliquer ces difficultés ?

Des barrières multiples et persistantes

La faible participation féminine aux élections législatives, tout comme dans les autres sphères de la vie politique, peut d’abord s’expliquer par les pratiques sociétales et les stéréotypes qui confèrent à la femme un rôle bien spécifique, celui de la gestion du foyer. Le poids de ses obligations l’écarte de fait de la vie publique et sociale, d’autant que les affaires publiques, la vie de la cité, relèvent de la responsabilité des hommes, expliquant ainsi que sa parole tout comme sa contribution sur ces questions n’est pas jugée nécessaire. Cette conception fonde les discriminations dont sont victimes les femmes dans le quotidien, et à tous les niveaux : prise de décision, accès aux droits et libertés fondamentaux dont les droits économiques, sociaux et politiques. Elle se répercute également sur les femmes elles-mêmes dans le sens où, les stéréotypes étant vivaces, ces dernières en viennent à douter de leur propre légitimité à s’intéresser à la vie politique, à émettre leurs opinions et à fortiori, à y prendre une part active. En outre, et comme le montre une enquête menée par Afrobaromètre parue en 2014, la majorité de la population malgache (62% pour le cas de l’étude en question) considère les hommes plus aptes à occuper des postes politiques. Dans ces conditions, il paraît ainsi difficile pour une femme de disposer d’une base électorale suffisante tant que les mentalités et les perceptions resteront les mêmes. À cet égard, les actions de sensibilisation demeurent primordiales. Aucune mesure ne pourra en effet être effective sans un changement à ce niveau.

Compétition politique onéreuse

L’implication des femmes dans les législatives se heurte également à la mobilisation des ressources financières importantes que requiert une candidature. En effet, elles sont majoritairement plus vulnérables à la précarité économique et sociale. Elles sont, par exemple, plus touchées par le chômage, occupent plus d’emplois précaires dans le secteur informel ou encore ont plus de difficultés à accéder aux crédits. Ces contraintes financières peuvent d’ailleurs en partie expliquer le recul du nombre de femmes pour les législatives du 27 mai prochain. En effet, ces élections ont vu une hausse substantielle de la caution, laquelle a toujours constitué une barrière supplémentaire pour les femmes. Comme la compétition politique est onéreuse, une femme ne disposant pas de moyens aura ainsi difficilement sa place. À titre d’illustration, si l’on se réfère aux profils des femmes candidates aux législatives de 2013, beaucoup d’entre elles étaient issues du monde économique lorsqu’elles n’étaient pas adoubées par les partis politiques. Sur ce plan, ces derniers jouent un rôle essentiel puisqu’ils sont pourvoyeurs de candidats et mobilisent des fonds en ce sens. Au-delà de l’aspect financier, un parti politique peut offrir la visibilité et la reconnaissance nécessaires à une candidature féminine. Ceci implique notamment une valorisation de leurs compétences dans les instances dirigeantes afin qu’elles ne soient pas cantonnées à un simple rôle faire-valoir au moment des campagnes électorales. L’engagement des partis en faveur de l’égalité mais également le militantisme politique des femmes en leur sein sont ainsi peuvent ainsi constituer un tremplin.

Pratiques politiques

Parmi les barrières à la participation des femmes aux législatives figure aussi leur propre perception de leur rôle. Le nombre limité de candidatures féminines révèle, en effet, , également d’une réticence des femmes elles-mêmes à s’engager. Réticence liée d’abord à leur manque de confiance en elles, renforcée par les préjugés négatifs à l’encontre des femmes qui s’engagent. Réticence aussi causée par une image très négative de la politique jugée « sale », « violente », sans compter que les pratiques politiques ont fini par décourager certaines. Un travail sur les femmes reste ainsi primordial à travers une initiation à la politique dans son sens le plus noble, des initiatives de renforcements de compétences et d’éducation pour leur faire vaincre ces peurs qui les poussent souvent à s’auto-exclure des processus politiques comme les élections législatives. Ainsi, les entraves sont nombreuses. Elles sont idéologiques, culturelles, économiques et mêmes personnelles. En même temps, elles ne sont pas nouvelles. Chacun de ces aspects doivent faire l’objet d’une approche intégrée et l’on ne peut s’attaquer à l’un sans prendre l’autre. L’intégration suppose également, et peut-être avant tout, la pleine implication des hommes.

Mesures concrètes

En attendant, des mesures concrètes s’imposent et cela passe par les lois. Jusqu’ici toute tentative en faveur d’une représentation sinon équitable au moins proportionnelle a échoué. Cette masse critique est située à 30%, soit une proportion encore éloignée des chiffres actuels. Une loi sur le quota serait un premier pas. Les détracteurs de cette option diront que le quota favorise l’appartenance sexuelle au détriment de la compétence. Mais, attention une fois encore aux stéréotypes et voyez le nombre d’hommes et de femmes dans l’enseignement supérieur, comptez les femmes parmi les magistrats, les administrateurs civils, les enseignants et autres fonctions prestigieuses. À compétence égale dites-vous ? Et pour en revenir aux législatives, comment pourraient-elles conduire à des assemblées véritablement représentatives si plus de la moitié des citoyens continue à ne pas y participer?

Jessica Ranohefy, représentant-pays de EISA