Panem et circenses : cela suffit-il ?

Constantin Grund, le représentant résident de la FES à Madagascar

 

 

Madagascar, juillet 2019 : après la présidentielle, le nouveau gouvernement travaille sans rencontrer de difficultés majeures pour la réalisation des premiers chantiers de son plan de travail en vue de l’émergence du pays. Les élections législatives ont connu peu d’irrégularités et ont accouché d’un résultat net. Après presque six mois d’absence, donc sans représentation des citoyens, l’Assemblée nationale recommence son travail. L’opposition semble assumer son rôle de participer de manière constructive au processus politique. La visite de très haut niveau venant du Rwanda salue la capitale et, grâce au Barea, une longue vague d’euphorie nationale envahit le pays. Cet engouement ne sera peut-être égalé que par la visite du pape, en septembre. On peut avoir l’impression qu’à Madagascar tous les feux sont au vert ou orange.

C’est un réflexe politique tout à fait normal que de vouloir profiter de la dynamique positive entraînée par la visite officielle d’un homme d’État dont la qualité de visionnaire est reconnue partout en Afrique, ou par la bonne performance sportive d’une équipe nationale lors d’une compétition continentale. Angela Merkel a fait la même chose ainsi qu’Emmanuel Macron. Nous nous souvenons surement des photos de la chancelière allemande dans le vestiaire de l’équipe nationale allemande après que celle-ci avait remporté la Coupe du monde de football, en 2014, à Rio de Janeiro. Aujourd’hui, de nombreux gouvernements ont ainsi quasiment perfectionné le contrôle proactif de l’humeur des citoyens : panem et circenses – les règles du marketing politique sont les mêmes depuis 2000 ans.

Peut-être que le succès des autres nous semble impressionnant et presque contagieux. Pourtant, il fait paraître nos propres réalisations comme étant modestes. Les meilleurs spectacles peuvent nous distraire, mais seulement durant un temps très court, et ils ne peuvent pas faire oublier ce qui nous attend encore en termes de chantiers concrets : qu’il s’agisse de la faible productivité, de la dépendance économique, d’une stabilité monétaire fragile, du faible niveau d’innovation, de la disparition de la classe moyenne, d’une pauvreté endémique, des déficits sectoriels dans le secteur de l’éducation ou de l’absence d’une ligue nationale pour le football professionnel. La liste peut être encore rallongée à volonté. Nous célébrons la fabuleuse performance des Barea, mais Madagascar ne produit toujours pas ses propres crayons. Beaucoup de citoyens se laissent malheureusement encore beaucoup influencer par le théâtre politique.

J’ai une longue relation avec Madagascar et ses habitants et je ne me vois pas comme le vazaha classique qui est juste de passage. J’ai été également témoin de près de la façon dont d’autres États africains abordent les problèmes structurels.  Le Rwanda et l’Éthiopie ont établi une vision pour une période de 25 à 30 ans sur laquelle se base leur plan de développement national. C’est surement un modèle à imiter, et ne pas se contenter d’un processus de planification n’allant pas au-delà d’un mandat, et qui pourrait encore être remise en question à l’occasion d’un changement de régime. Dans beaucoup d’États francophones, on discute beaucoup de la composition des comités de pilotage et moins du progrès politique concret. Nous devrions tous travailler contre cela.

Le développement réel a besoin de calme et de stabilité, et je souhaiterais que Madagascar les retrouve durant les deux années à venir. Mais, au même moment, l’activité politique ne peut s’écarter des nouvelles dynamiques pour ne pas devenir statique. Le dialogue avec les membres de l’opposition et avec ceux qui ne sont pas forcément du même avis que les gouvernants, reste important afin que le chaudron de l’activité politique demeure à une température raisonnable pour permettre des progrès réels et substantiels à Madagascar.

Constantin Grund, représentant résident de la FES à Madagascar

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