La tentation austronésienne

Retour aux sources. Les « similarités culturelles » entre Madagascar et les nations austronésiennes sont considérées par les initiateurs de l’IEM comme étant des opportunités culturelle, diplomatique et économique, à travers l’Asean. Mais cette tentation austronésienne se base-t-elle sur une approche pragmatique ou sur un romantisme total ?

«Le processus décisionnel au sein de l’Asean se fait, non pas à l’unanimité, mais au consensus, d’où la lenteur des décisions»

 

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L’Asie ne se résume pas à la Chine, au Japon, à l’Inde ou à la Corée du Sud. Réuni sous la bannière de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (Asean, Association of South East Asian Nations), un groupe de pays est devenu un acteur économique incontournable dans la région. L’Asean est un géant. C’est un vaste ensemble composé de 647 millions d’habitants. Dix pays membres forment le bloc : Brunei, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, la Malaisie, Myanmar, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam. En termes de PIB cumulé, l’Asean pèse près de 3 000 milliards de dollars. Au regard de ces chiffres, l’organisation se situe au cinquième rang économique mondial derrière l’Union Européenne, les États-Unis, la Chine et le Japon. En tant que groupe, l’Asean constitue la troisième force économique régionale devant l’Inde. Pour un pays comme Madagascar, il est donc tentant de frapper à la porte de cette puissante association, dont les habitants possèdent des traits communs avec les Malgaches, en termes de langue, de peuplement, d’us et de coutumes.

Initiative innovante

Pour les initiateurs de l’Initiative pour l’émergence de Madagascar (IEM), l’austronésie est avant tout un socle culturel. C’est une « solution culturelle pour l’émergence de la culture malgache. (…) L’objectif est d’arriver à un consensus constructif quant à l’origine profonde de la culture malgache. »1 Bien que depuis l’accession de Andry Rajoelina au pouvoir, il n’ait été pipé mot sur cette volonté de rejoindre les rangs de l’Asean, le concept d’austronésie, rapproché à l’Asean, est bien couché noir sur blanc dans ce document qui, rappelons-le, a inspiré la Politique générale de l’État (PGE). Le seul instant où a été mentionné ce mot a été lors de la foire Asia Enjoy. Holijaona Raboanarijaona, président de l’Émergence de Madagascar, avait expliqué que « la particularité des pays membres de l’Asean aura été l’engagement dans un processus de croissance accélérée en vue de l’émergence économique, renforcé par la maîtrise des concepts y afférent suivant le modèle gagnant-gagnant. L’IEM consacre une importance particulière à l’intégration de Madagascar dans ce bloc économique. Cette initiative innovante sera un des axes stratégiques principaux de la diplomatie malgache ». Ni le président de la République, ni le ministre des Affaires étrangères n’en ont fait l’écho lors de leurs déplacements et de leurs discours respectifs.

Nouvelle page

L’IEM voit pourtant dans le rapprochement avec l’Asie du Sud-est et l’Asean « un retour aux sources qui va au-delà de la limite spatiale et temporelle affirmée jusqu’à présent ». L’économie est un axe pivot de cette volonté de rapprochement. En effet, il est fort tentant d’intégrer un bloc qui affiche un commerce intra-régional  qui est passé à 25 % en 2016. Le 31 décembre 2014, les dix pays membres de l’Association des nations du Sud-Est asiatique avaient ouvert une nouvelle page de leur histoire en donnant naissance à une zone libre-échange de 625 millions d’habitants. La communauté économique de l’Asean, mise en place en 2015, s’est fixée comme objectif de créer d’ici à 2025 une région « dynamique, compétitive et intégrée à l’économie globale ». Le marché est estimé à 2,6 milliards de dollars. En comparaison la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) que l’Union Africaine (UA) ambitionne de mettre en place ne génèrerait « que » 1,3 milliard de dollars, alors qu’une vingtaine de pays ont ratifié l’accord. Les pays membres de l’Asean ont ciblé l’objectif d’élever le PIB par habitant à plus de 9 000 dollars en 2030. Le PIB de chaque Malgache est à peu près de l’ordre de 449,72 dollars actuellement. À moins d’un « grand bond en avant », atteindre les 9 000 dollars dans dix ans relève de la gageure. Au regard de ces chiffres qui donnent le tournis, la Grande île est incapable, pour le moment, de partir à l’assaut de marchés extérieurs. Elle pourrait, peut-être, compter sur ses produits de rente. Mais même à son niveau le plus proche, l’océan Indien, elle fait face à des nombreux obstacles. Il parait donc peu probable que les échanges avec des pays situés à près de 8 000 km puissent devenir un levier de développement puissant « dans la perspective de croissance accélérée de Madagascar », comme l’espère l’IEM. Avec cela se pose aussi la question de la distance avec la nécessite de liaisons aériennes et maritimes accrues. Or, les pays de l’Asean commerce beaucoup, et les déplacements des citoyens sont facilités non seulement au point de vue des formalités (le visa n’est pas nécessaire), ,mais aussi par l’usage de l’anglais comme langue de travail commune à ces pays.

Droit à l’autodétermination

Bien que demeurant au stade de projet, l’hypothétique adhésion de Madagascar, ou même une demande expressément formulée, poserait de grandes problématiques diplomatiques. Les autres nations sœurs, regroupées au sein de l’UA, risqueraient de mal prendre cette décision. Déjà, le retour du Maroc au sein de l’UA avait fait grincer des dents. Terrain d’affrontement diplomatique direct entre le Maroc et l’Algérie, l’UA reconnait la République arabe sahraouie démocratique (RASD), où elle est soutenue par l’Algérie, au nom du principe du droit à l’autodétermination (voir article par ailleurs). Que penseraient les membres de l’UA si la Grande île épousait la trajectoire de pays asiatiques ? L’un des obstacles à une éventuelle adhésion de la Grande île à l’Asean sera aussi la nature du bloc qui n’est ni l’Union Européenne, ni l’UA. L’objectif prioritaire des pays membres est la stabilisation de leurs espaces régaliens.

Initiative souverainiste

L’Asean est une initiative souverainiste et, dans une certaine mesure, le reste encore aujourd’hui. Mais à nouveau, « l’Asean, c’est un “état d’esprit” comme on nous le rappelle souvent dans la région, pas un mécanisme contraignant qui s’imposerait à tous », avait expliqué à RFI, Sophie Boisseau du Rocher, spécialiste de l’Asie du Sud-Est. C’est un lieu d’expression de la souveraineté d’un pays. Après l’éclatement de la bulle, en 1997, les membres fondateurs de l’Asean avaient pris conscience que l’intégration des nouveaux membres dans la dynamique de développement des anciens membres serait plus difficile que prévu. Donc il serait pour l’heure inimaginable qu’une « naine », par l’envergure économique, comme la Grande île puisse intégrer cette structure, avec la dynamique asiatique qui est en marche.  « À chaque fois, l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est a permis d’harmoniser les positions de chacun des membres, à organiser un “front uni” pour tirer parti de situations délicates et “transformer un danger en une opportunité” »2, souligne Sophie Boisseau du Rocher. D’une manière plus pragmatique et diplomatique, la condition principale d’intégration dans une zone économique est l’appartenance géographique, à la région de l’Asie du Sud-Est dans le cas de l’Asean; le principe de maintien de bonnes relations étatiques (entre les membres) est également de mise. Chaque État membre doit avoir une ambassade dans tous les autres États membres. À l’heure actuelle, Madagascar n’a aucune ambassade dans aucun des pays, alors que l’Indonésie a une ambassade dans la Grande île, et la Thaïlande un consulat général.

Intégration

Dernier point d’achoppement : le processus décisionnel au sein de l’Asean se fait, non pas à l’unanimité, mais au consensus, d’où la lenteur des décisions. Le Timor-Leste l’a appris à ses dépens. Sa candidature, en tant que pays membre, est encore au stade d’évaluation. L’analogie à une potentielle candidature malgache est saisissante. Le Timor-Leste a présenté son dossier en 2011. Dans un premier temps, cette candidature a été bien accueillie. Cependant, l’enthousiasme a été vite douché. Plusieurs évaluations conduites par l’Asean ont montré des résultats décevants. Pour Singapour, l’une des superpuissances régionales, l’intégration de Timor-Leste n’est pas encore à l’ordre du jour. « Le Timor oriental ne possède pas encore la structure administrative qui lui permettrait de respecter ses engagements régionaux. D’après les rapports, le jeune État n’a pas été capable de respecter la plupart des protocoles d’entente qu’il a signée avec l’Asean. Le pays souffre encore des séquelles de la guerre d’indépendance avec l’Indonésie »3, souligne Luc Chasseriaud, étudiant en Relations internationales à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Madagascar risque de rencontrer les mêmes difficultés. Le retour de l’enfant prodigue ne sera pas pour demain…

Références : 1Initiative émergence Madagascar P. 161 2 http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20170808-asean-50-ans-conscience-regionale-identite-asie 3 https://asialyst.com/fr/2017/08/12/memo-asean-en-dix-questions/

Raoto Andriamanambe