Carburant: Andry Rajoelina s’en va-t-en guerre

Produit incontournable et composante essentielle de l’économie, le carburant est au cœur d’une forte tension. Le chef de l’État veut prendre à bras le corps le problème, risquant ainsi une guerre économique loin d’être gagnée d’avance. Il a réussi la première manche.

Début juin, les automobilistes guettent fébrilement les prix affichés à la pompe. Sentiment mitigé : il n’y a pas de baisse, mais la hausse a été écartée aussi. La baisse promise par le chef de l’État ne sera pas pour ce mois-ci. La bonne nouvelle sera pour le 20 juin. En effet, la veille, le gouvernement a annoncé une baisse des prix du carburant, après trois jours de négociations entre l’Administration et les compagnies Total, Jovena (filiale de Axian), Vivo, Galana et LPSA (pour le transport).

Marge

Le litre d’essence va ainsi diminuer de 100 ariary pour atteindre 4 100 ariary et le gasoil de 150 ariary pour arriver à 3 400 ariary. Quant au pétrole lampant, utilisé par les Malgaches les plus modestes pour s’éclairer, son prix doit baisser de 500 ariary par litre pour atteindre 2 130 ariary. Donner accès à des produits pétroliers fiables et à des prix socialement acceptables, sans que l’État ait à en endosser des coûts, Andry Rajoelina en a fait un cheval de bataille et une obsession en allant jusqu’à s’en aller en guerre frontalement contre les pétroliers. Lors du bilan de ses cent premiers jours à la tête du pays, le locataire d’Iavoloha s’en était ouvertement pris à ces derniers. « Ces pétroliers n’arrêtent pas de répéter qu’il faut respecter la vérité des prix. Mais il faut admettre que la marge qu’ils prennent sur le tonne métrique à Madagascar est plus élevée que dans tous les pays d’Afrique et de l’océan Indien », avait-il tonné. Cette posture intervient au moment où la mise en œuvre d’une nouvelle stratégie de tarification des carburants est dans les tuyaux. La gestion des prix du carburant est un véritable casse-tête : tous les ministres qui avaient géré le portefeuille des hydrocarbures redoutaient les fins du mois et la gestion de l’annonce d’une nouvelle hausse. En avril 2018, le sans-plomb avait franchi le seuil symbolique des 4 000 ariary. Déjà, à l’époque, le Pr. Rakoto David avait expliqué que « les prix à la pompe sur le marché sont largement en deçà des cours de référence internationaux. »

Charges

À cause d’un budget assez restreint, le pays ne peut pas assumer les répercussions de la volatilité des cours mondiaux du pétrole sur le marché intérieur. Une nouvelle structure de prix a été élaborée depuis deux ans déjà, mais les écueils pour y arriver sont nombreux. Jusqu’à maintenant, les négociations n’avaient jamais abouti à aucun consensus entre l’État, qui revendique une baisse tangible, et les compagnies pétrolières qui sont loin du compte et qui soutiennent même que les prix doivent être revus à la hausse. En réponse aux déclarations de Andry Rajoelina, un technicien au sein d’une compagnie pétrolière note : « on pointe du doigt la marge enregistrée par les opérateurs pétroliers, mais les taxes et les investissements qui sont très lourds sont rarement évoqués. Lors de l’annonce de la baisse, la question des taxes sur les produits pétroliers n’a pas été évoquée. » Aujourd’hui, la formule de calcul automatique définit les quatre composantes de la structure du prix du carburant : le prix de référence frontière à 54%, les frais de transport et stockage à 10%, les frais de distribution à 12% et les taxes et les redevances à 24%. Selon les précisions du bulletin pétrolier du premier trimestre 2019, le prix de référence frontière varie en fonction du prix du baril à l’international (le cours du Brent était à 68,49 dollars en mai 2019) et du cours de l’ariary. La compagnie de distribution qui assure le transport au dépôt de la logistique pétrolière perçoit 360 ariary par litre pour l’essence et 340 ariary pour le gasoil. Les frais et les marges des distributeurs se situent à 515 ariary par litre. Les taxes et les redevances s’élèvent respectivement à 1 484 ariary et 942 ariary pour l’essence et pour le gasoil. « L’option du mécanisme d’ajustement automatique des prix offrirait la possibilité à l’État de ne pas avoir à payer pour subventionner le carburant. Mais cette option devrait être accompagnée de mesures afin d’atténuer les effets des prix élevés et volatiles du carburant sur les pauvres », a avancé Natasha Sharma, économiste principale de la Banque Mondiale.

« La question de la concurrence, qui se matérialise en une entente cordiale, entre les quatre opérateurs pétroliers est également remise sur le tapis »

Subvention en question

Le bras de fer entre l’État et les opérateurs pétroliers ne date pas d’hier, seulement, sa portée est autrement plus grande. C’est une véritable partie d’échec qui s’est déroulée : les opérateurs avait proposé une baisse de 140 ariary, l’État voulait aller jusqu’à 700 ariary. Les opérateurs arguent que les taxes sur les produits pétroliers (TPP) ont crû de 20% en 2017. L’État soutient mordicus, avec la bénédiction du FMI, que ces taxes et ces redevances sont encore faibles comparés à d’autres pays. À noter que pour combler le passif des pétroliers, trois à six mois de paiement d’impôts et de taxes avaient déjà été ajournés et qu’une partie des redevances dévolues au Fonds d’entretien routier (Fer) a été annulée. À cela s’ajoute l’octroi d’une subvention sectorielle qui ne plait guère aux instances de Bretton Woods. Cette subvention est un vrai poids sur les caisses de l’État, d’ailleurs Andry Rajoelina a promis la fin de ces subsides. En mai 2018, des négociations avaient eu lieu pour alléger la subvention de l’État au bénéfice des pétroliers, suivant les termes de l’accord avec la Facilité élargie de crédit (FEC) du FMI. Un protocole d’accord a été signé avec l’effacement d’une enveloppe de 100 milliards d’ariary que doivent les pétroliers au Fer. Globalement, la subvention universelle n’a bénéficié qu’à une faible proportion de la population, qualifiée d’aisée, alors qu’en 2014 et 2015, 0,5% du PIB y était alloué. Une baisse du prix du baril à l’extérieur s’en est suivie et un système de lissage du prix à la pompe a été instauré. Les prix à la pompe sont restés inchangés depuis décembre 2018, la vérité des prix n’a pas été appliquée dans l’idée d’éviter une trop grande fluctuation. En réalité, cette tactique ne fait que reporter la hausse des prix et génère ainsi des passifs envers les distributeurs. L’écart entre les Prix maximal affiché à la pompe (PMAP) et le prix de référence calculé (PRC) s’est ainsi creusé pour l’année dernière. Le prix à la pompe est resté constamment au-dessous du PRC, ce qui a été favorisé par la hausse du Brent et la dévaluation de l’ariary. La nouvelle structure de prix est attendue pour apurer ces arriérés vis-à-vis des pétroliers. L’enjeu est de mettre en place une structure équilibrée pour les fournisseurs et les consommateurs. Ce qui n’est pas forcément compatible avec la volonté présidentielle de réduire les prix. Ainsi, le président la République a réussi à arracher un accord au forceps.

Surévaluation

Par rapport à la consommation mensuelle du pays, les compagnies pétrolières réalisent un profit moyen de 12 milliards d’ariary par mois. « Les pétroliers gagne un profit non justifié de 392,52 ariary par litre », pointe une étude de l’économiste Hery Ramiarison. Un argumentaire repris par Andry Rajoelina dans sa négociation. Le Cercle de réflexion des économistes de Madagascar (Crem), de son côté, a avancé la faisabilité technique d’une baisse jusqu’à 198 ariary. « Les efforts du gouvernement pour poursuivre la réforme de la tarification du carburant sont louables. Le but est de garantir que le carburant soit abordable et l’approvisionnement fiable, sans que l’État ait à en supporter les coûts », avait salué Natasha Sharma. En effet, il y aurait une « surévaluation » des charges des pétroliers dans la structure des prix actuelle, selon l’audit mené par Beicip Franlab, sur les bénéfices des compagnies pétrolières, pour la Banque Mondiale. L’étude suggère qu’une baisse de 17% des marges bénéficiaires serait possible. Avec comme alliée la Banque Mondiale, l’État a misé sur cette ponction pour aboutir à la baisse des prix. L’institution avait proposé dans sa note de Conjoncture économique, publiée en avril, « d’appliquer le mécanisme d’ajustement automatique des prix, de réduire les coûts fixes, de promouvoir la concurrence des prix soutenue par une régulation effective et de protéger les pauvres des hausses de prix ». Cependant, la réponse du berger à la bergère ne s’est pas fait attendre. Dans une missive adressée directement à la Banque Mondiale, le Groupement des pétroliers de Madagascar (GPM) avait regretté que des « postes de coûts que les études de la Banque Mondiale [n’aient pas été pris] en compte, malgré leur pertinence, [et qu’il n’a pas] eu l’opportunité d’exposer dans le cadre de l’étude [ses] réelles problématiques, ce qui aurait pu permettre d’apprécier le réel niveau de ses profits qui doivent s’inscrire dans ses critères de rentabilité acceptables .»

Un semblant de libéralisation

La question de la concurrence, qui se matérialise en une entente cordiale, entre les quatre opérateurs pétroliers, est également remise sur le tapis. Contrairement à ce que la loi n° 2004-003 du 24 juin 2004 trace, Madagascar fait face à un semblant de libéralisation du marché pétrolier. En 2008, une compagnie avait baissé ses prix par rapport à ses concurrents, mais l’embellie n’a pas duré longtemps. Elle avait rapidement couvert le gap. Depuis, les prix sont systématiquement alignés. Structurés en un oligopole, les opérateurs agissent de manière organisée et se fixent des prix à leur guise. L’octroi d’une licence d’importation de pétrole au groupe Sodiat, de l’homme d’affaires proche du président de la République, Mamy Ravatomanga, pourrait-elle changer la donne ? Rien n’est moins sûr, alors que cette information a été démentie par le directeur général de l’OMH quelques jours après les négociations fructueuses entamées par  l’État, dans un quotidien de la capitale. « L’investissement dans le secteur de la distribution pétrolière n’est pas chose facile. Certaines barrières indirectes, sur la gestion et l’entrepreneuriat, empêchent l’entrée en jeu de nouveaux acteurs. Nos membres font face à de plus en plus de difficulté », déplore Jean Martin Rakotozafy, président du Groupement professionnel des gérants libres de station-service (GPGLSS). Les gérants qui, signalons-le, ont rarement leur mot à dire. Mais ils ont bénéficié d’un geste, lors des négociations entre l’État et les pétroliers.

Van-Lee Behaja

Marges des compagnies pétrolières :
100 dollars par m3

Le terminal pétrolier de déchargement des produits :
10,81 dollars par m3

Marge stations-service :
20 dollars par m3

Redevances pour le Fonds d’entretien routier :
5 ariary par litre