Interview de Naina ANDRIATSITOHAINA

Naina ANDRIATSITOHAINA
Ministre des Affaires étrangères

« Madagascar entend redéfinir ses relations avec les partenaires techniques et financiers »

Le ministre des Affaires étrangères explique sa volonté de redynamiser la diplomatie malgache. Il évoque dans notre entretien, le contexte global dans lequel évolue le pays, la nomination de nouveaux ambassadeurs, les stratégies économiques et l’incontournable sujet sur les Îles Éparses.

À l’ère du changement actuel, vers quels pays se tourne la diplomatie malgache ?

Dorénavant, Madagascar pratique une diplomatie d’ouverture et non exclusive guidée par nos intérêts nationaux. Il s’agit d’une diplomatie collective et multisectorielle qui se veut être ouverte, proactive, offensive axée sur les résultats. Je souligne particulièrement son aspect non exclusif.  La diplomatie malgache doit être un acteur majeur dans l’émergence de Madagascar. Il n’est pas question de favoriser tel ou tel axe de coopération. La Grande île entend approfondir  ses relations avec tous les partenaires internationaux afin de relever les défis de son  développement socio-économique.

Pour autant, dans un contexte globalisé où la lutte d’influence s’exerce souvent au détriment des pays en développement, comment le ministère gère-t-il cette diplomatie dite non-exclusive ?

Comme il me plait à le répéter,  Madagascar est un État souverain. Et aujourd’hui, sous l’impulsion du président de la République, le gouvernement a défini ses priorités, ses objectifs à travers la Politique générale de l’État. Celle-ci verra, sans distinction, la contribution de tous les partenaires nationaux et internationaux. Cette diplomatie non exclusive se traduit d’abord par le raffermissement des relations avec nos voisins immédiatement, dans le cadre notamment du processus d’intégration régionale, au sein de  la Commission de l’océan Indien (COI) , du Marché commun de l`Afrique orientale et australe (Comesa), de la Communauté de développement d`Afrique australe (SADC) ou encore de l’Union Africaine, mais aussi avec des partenaires classiques, par le truchement, des relations bilatérales.  Par ailleurs, nous allons développer la coopération avec les pays émergents, notamment avec les pays asiatiques.  Il ne s’agit pas de remettre en cause les acquis de  nos prédécesseurs.  Nous assumons le passé, mais nous entamons un nouveau départ. Madagascar fait face à d’immenses défis pour l’atteinte des Objectifs du développement durable (ODD) et c’est en s’appuyant sur les partenaires issus de divers horizons et les organismes internationaux que le pays peut y parvenir.  Cela étant, Madagascar entend désormais définir ses relations avec les partenaires techniques et financiers dans une logique de partenariat en lieu et  place d’une logique d’assistanat. Nous souhaitons de la coopération, mais pas des leçons. Désormais, le gouvernement malgache souhaite des  partenariats qui tiennent compte des priorités et des besoins de Madagascar.

Le Conseil des ministres avait précipitamment abrogé les chefs de mission diplomatique et consulaire. Il est flagrant que la nomination de leurs successeurs piétine. Manque-t-on d’hommes ou d’autres obstacles se dressent-ils ?

Je comprends l’impatience. Il y a d’ailleurs un paradoxe intéressant. On s’est contenté du statu quo ces cinq dernières années. Nous gérons depuis quatre mois (l’interview a été réalisée en juin, NDLR) et ça a l’air d’aller tellement vite que ça donne l’impression que ça fait quatre ans. Les attentes sont à la hauteur de l’espoir que nous avons suscité. C’est tant mieux et ça nous motive. Mais nous devons préparer sans précipitation ces nominations de collaborateurs et celles des ambassadeurs. Nous devons rapatrier le personnel de nos représentations extérieures. Par ailleurs, les chancelleries et les résidences se trouvent dans des états déplorables et doivent faire l’objet d’une réhabilitation. Et surtout, la grille indiciaire de l’ensemble du personnel doit être révisée à la baisse afin de rationaliser les moyens. La réorientation de la diplomatie malgache combinée avec les défis qui nous attendent font que divers paramètres doivent être pris en compte. À ce titre, certaines de nos représentations extérieures seront fermées par souci de rationalisation. Tandis que d’autres représentations s’ouvriront, notamment au Maroc. Pour ce qui est des nominations, on s’y atèle actuellement, mais on sait aussi qu’elles peuvent générer frustrations ou déceptions.

La diplomatie économique exprime la volonté de Madagascar de se donner les moyens de ses ambitions en focalisant l’action diplomatique sur la coopération au développement et l’expansion économique sans pour autant négliger le côté politique

Ceci étant, y aura-t-il des critères spécifiques pour les personnes qui seront redéployées à l’extérieur?

Il faut d’abord souligner qu’il ne s’agit pas d’une question de personnes. Elles pourraient être des politiques, des diplomates chevronnés ou encore des jeunes diplômés. Le plus important c’est la maîtrise de cette réorientation stratégique de la diplomatie dans le cadre de la vision du Président de la République. Les diplomates qui seront amenés à travailler auprès de nos représentations à l’extérieur, doivent contribuer de manière effective à l’émergence économique de Madagascar et à l’amélioration des conditions de vie de la population. Ils ont également l’obligation de mobiliser leur effort en appuyant le secteur privé à conquérir des marchés et en facilitant la recherche de partenariat et de financements. À cela s’ajoute, la promotion du tourisme et de l’image de Madagascar au niveau international. Ce n’est plus la seule mission de l’ambassadeur. D’autant plus que nos représentations extérieures ainsi que les diplomates qui seront redéployés très prochainement,  seront désormais évalués. 70 d’entre eux ont été récemment formés à la diplomatie économique par le Centre du commerce international et sont prêts à être déployés.

Comment la diplomatie économique prônée par l’État se traduit-elle ?

La diplomatie économique traduit en action la vision d’un Madagascar prospère et solidaire. Toutes les actions du ministère des Affaires étrangères, que ce soit au département central ou dans les représentations extérieures, convergent vers l’atteinte des objectifs de développement, la recherche d’un partenariat gagnant-gagnant, mais également la recherche de partenariats stratégiques. La diplomatie économique exprime la volonté de Madagascar de se donner les moyens de ses ambitions en focalisant l’action diplomatique sur la coopération au développement et l’expansion économique sans pour autant négliger le côté politique.  Le ministère des Affaires étrangères mettra l’accent sur l’attractivité,  notamment à travers  la promotion du label “vita malagasy” (made in Madagascar) et de la destination Madagascar. À ce  propos, des “Vitrines de Madagascar” seront installées dans les ambassades de Madagascar afin de mettre en valeur nos produits et nos entreprises.

Le déplacement de la délégation présidentielle à Paris a alimenté les débats, principalement au sujet des Îles Éparses. Pourriez-vous en dire davantage?

Le déplacement présidentiel à Paris ne s’est pas focalisé sur la seule  question des Îles Éparses. Il s’agissait en premier lieu d’une visite officielle à l’invitation du président Emmanuel Macron. Ensuite, de permettre un plaidoyer pour susciter un accroissement des investissements français dans la Grande île et des échanges économiques entre les deux pays. Une réunion s’est tenue avec le patronat français, réuni au sein du Mouvement des entreprises de France (Medef), au cours de laquelle des conventions de partenariat  ont été signées. Sans oublier qu’une donation historique a été faite à l’État malgache par le biais du Bureau de recherche géologique et minière (BRGM). Il s’agit de données inestimables qui permettront de connaitre, d’une part, les richesses du sol et du sous-sol malgache et, d’autre part,  de dynamiser les activités minières. Pour ce qui est de la question des Îles Malgaches, il est important de retenir que c’est une démarche inédite initiée par le président  de la République, Andry Rajoelina, d’en parler directement avec son homologue français Emmanuel Macron. C’est  courageux et patriote. Les deux chefs d’État  souhaitent désormais avancer dans un esprit d’ouverture. Et ils se sont donné une  limite de temps pour y parvenir, notamment avant la célébration du soixantième anniversaire de l’Indépendance l’année prochaine. Ils savent qu’ils ne peuvent pas contenter tout le monde, surtout leur opposition respective. Il appartient désormais à une commission mixte de leur proposer des solutions.  Il faut souligner que, pour Madagascar, c’est avant tout une question de souveraineté nationale et d’intégrité territoriale. L’heure n’est plus aux divisions politiques ou aux batailles d’ego, mais à l’unité nationale. Il est temps d’avancer pour trouver une solution. C’est d’ailleurs dans cette optique que le ministère met en place une structure dans laquelle tous ceux qui ont déjà contribué à la réflexion sur le sujet, sont conviés. Mais il faut être honnête, si le Président de la République doit aujourd’hui se saisir du dossier, c’est parce que toutes les initiatives passées ont échoué. Ce n’est pas un jugement, nous assumons tous la situation actuelle, c’est un fait qui doit tous nous appeler à un peu d’humilité.

À  Paris, le Président de la République a évoqué également la question du droit de vote de la diaspora. Qu’en est-il de sa concrétisation ?

Le Président de la République a promis d’étudier la mise en œuvre du droit de vote de la diaspora lors de la prochaine élection présidentielle. C’est une promesse présidentielle que le ministère des Affaires étrangères s’atèlera à concrétiser de manière effective. Ce sera d’ailleurs une première pour Madagascar car, en dépit des sollicitations de la diaspora, l’exercice du droit de vote n’a jamais pu aboutir. Tout comme la mise en place de centre d’enrôlement pour l’émission des passeports dans quelques ambassades. Ces démarches signifient que  l’État reconnait  le rôle primordial de la diaspora comme étant l’un des piliers du développement national.

Interview par Raoto Andriamanambe