Interview de VOLOLONA RAKOTOBE

En avril, dans une de ses notes de conjoncture économique, la Banque Mondiale indique pour Madagascar une performance économique forte et supérieure à la moyenne régionale  et mondiale pour la cinquième année consécutive. L’économiste nous commente ces résultats économiques très beaux sur papier mais qui ne reflètent pas forcément la réalité.

VOLOLONA RAKOTOBE
Spécialiste de macroéconomie
et modélisation et membre du Crem

« La  croissance économique ne doit pas être associée à une répartition inégale des revenus »

La performance économique de Madagascar, relevée par la Banque mondiale, REFLÈTE-T- elle ce que vivent réellement les ménages notamment avec la dégradation de leur pouvoir d’achat et l’accroissement de la pauvreté?

Il s’agit d’une croissance du PIB nominal, qui est toutefois associée à un taux d’inflation de 7,3%. Un taux de croissance économique, même à un niveau très élevé, n’est pas nécessairement un indicateur de prouesse pour une économie. Afin d’apprécier une amélioration de la conjoncture, il faut que le taux de croissance économique soit supérieur au taux d’inflation. Pour le cas de Madagascar, les données chiffrées de la Banque Mondiale ont pu indiquer que, depuis 1965, une telle situation n’est apparue que très rarement. Dans l’optique microéconomique, ce taux de croissance de 5,2% est inégalement réparti entre les différentes couches de la population, au détriment des couches vulnérables constituant la majorité des Malgaches. Compte tenu du caractère médiocre de la croissance et du fait que les revenus évoluent avec une augmentation moins proportionnelle que celle du niveau général des prix, il n’est pas surprenant que le pouvoir d’achat des ménages se dégrade continuellement, et que la pauvreté subsiste depuis plusieurs décennies.

Comment faire en sorte que la croissance et le développement se coïncident, pour stimuler une croissance inclusive?

L’harmonie entre la croissance économique et le développement n’est pas un phénomène spontané. Elle est déterminée par la qualité et les sources de la croissance. Pour que la croissance soit inclusive, il faut augmenter la production des valeurs ajoutées, et qu’elle prédomine les autres activités économiques. Une croissance inclusive requiert aussi la tendance vers l’équité sociale. Ceci comprend une augmentation progressive du revenu des ménages vers la décence, afin de rehausser le pouvoir d’achat domestique. En effet, on ne peut pas parler de développement, que cela soit économique ou humain, si la croissance économique est associée à une répartition très inégale des revenus de la population. De même, on ne peut aucunement garantir un développement durable si la croissance économique est acquise par le biais d’un très fort endettement extérieur ou par une exploitation abusive des ressources naturelles du pays. Ainsi, une croissance économique va-t-elle de pair avec le développement durable, si elle bénéficie à la masse de la population et si son processus ne va pas handicaper la capacité des générations futures.

Comment alors maintenir et optimiser les acquis?

Vu l’ampleur du plan d’émergence de Madagascar, il paraît impossible de réduire les dépenses d’investissement. Autrement, le maintien du déficit budgétaire ne peut se réaliser qu’à travers la réduction graduelle des dépenses de fonctionnement et la consolidation des recettes de l’État, notamment les recettes fiscales et douanières. En revanche, si les Malgaches parviennent à augmenter significativement la production locale des biens de consommation et à favoriser l’économie d’échelle, à limiter intelligemment les importations et à maintenir le cours de change, alors le taux d’inflation pourra considérablement être réduit. En outre, ces dernières conditions vont contribuer à réduire le déficit commercial et de maintenir ainsi le niveau des réserves.

La performance agricole aurait contribué au ralentissement de l’inflation évaluée à 7,3% en 2018 contre 8,3% en 2017. Quel devrait être le rôle du secteur primaire au sein de l’économie?

Selon le mécanisme du marché, l’inflation résulte de la dynamique de la confrontation de l’offre et de la demande. Pour limiter l’inflation, il faut que l’offre satisfasse la demande, non seulement pour les produits agricoles, mais aussi pour les produits manufacturiers et pour les services. Comme ce sont des matières premières destinées à être consommées ou à être transformées dans l’industrie alimentaire, les produits agricoles constituent des éléments essentiels à la production. D’où le rôle prépondérant que doit jouer l’agriculture dans l’économie. Néanmoins, il importe de noter que le secteur primaire ne contribue qu’au tiers du PIB, bien que 80% de la population malgache soit qualifiée d’agriculteurs.

Le secteur des services reste le principal moteur de la croissance, est-ce viable pour l’économie?

Une croissance durable doit favoriser le secteur industriel sur le long terme. Cette nécessité réside sur le fait que seule l’industrialisation peut permettre à un pays de résister généralement au choc endogène et exogène. Ce secteur a aussi la capacité de s’adapter face à la variation de la demande interne et internationale par rapport à la spécialisation malgache. Avec environ 25 millions d’habitants et une potentialité agricole énorme, Madagascar doit tourner vers l’industrialisation de masse. Outre l’industrie agroalimentaire, un autre secteur phare à explorer est l’industrie d’assemblage automobile qui figure parmi les projets du nouveau gouvernement. À part les emplois pouvant être créés, ce secteur va promouvoir les compétences grâce au “learning by doing”, tout en apportant de nouvelles technologies. L’optimisation de la croissance par rapport à son niveau potentiel réside désormais sur la diversification de l’économie en passant par une transformation structurelle, de préférence à travers une directive étatique.

Sur le chapitre monétaire, ces derniers temps, la valeur de l’ariary sur le marché de change s’est plus ou moins stabilisée. Est-ce un phénomène passager ou durable ? Généralement, comment maitriser la masse monétaire et la dépréciation?

La performance sur le marché des changes tient dans la stabilité de la valeur de la monnaie domestique. L’appréciation du cours d’une monnaie ne peut pas être forcément considérée comme une amélioration économique, car elle n’est pas toujours favorable, notamment à l’exportation. Tout comme la dépréciation qui ne se traduit pas nécessairement par une mauvaise situation économique, notamment pour l’importation. Le taux de change est défini par le volume d’entrée et de sortie des devises sur le marché des changes. L’évolution du cours de change est alors déterminée par les flux commerciaux et les flux des capitaux. En outre, le cours de change est une variable contenant une saisonnalité, dans un sens où la monnaie domestique s’apprécie d’une manière assez significative lors des saisons touristiques et durant les campagnes des produits de rente. La maîtrise de la masse monétaire peut s’effectuer à travers la manipulation du taux d’intérêt directeur. Une politique monétaire restrictive vise à limiter l’inflation et consiste à réduire la masse monétaire en faisant augmenter le taux directeur, qui s’élève actuellement à 9,5%. Cependant, il est peu souhaitable de réduire la masse monétaire en raison des besoins et des objectifs de l’économie.

Pour vous, quelles sont les réformes économiques à prioriser?

Madagascar doit montrer sa capacité d’autosuffisance en termes de consommation pour satisfaire les besoins de la société, vu la taille de sa population. Le déclenchement du processus de l’industrialisation s’avère ainsi urgent. La transformation structurelle de l’économie s’impose. Sur ce point, le changement institutionnel doit se faire dans l’immédiat. Il faut dépasser les institutions politiques et économiques de nature extractive actuelle vers une nouvelle règle et structure politique, économique et sociale sur la base du “teny ierana” comme fondement de l’harmonie sociale. Par conséquent, suivant les expériences des pays qui ont connu un succès économique, certains secteurs d’activités devront être promus dans une approche systémique et dans une approche résolument développementiste basée sur une capacité de la mobilisation financière des secteurs porteurs de la croissance économique : l’énergie, l’agribusiness, l’industrie manufacturière et les NTIC. La priorisation de ces secteurs d’activité doit être suivie de la mise en œuvre des réformes sur la réorganisation interne de règle de la concurrence, de l’accès aux intrants et aux financements avec un taux d’intérêt bancaire plus attractif. Ces réformes doivent faire l’objet de la redynamisation du marché local en termes de production et de consommation. Ensuite, ces secteurs d’activités devraient anticiper la fluidité des effets d’entrainement intra et inter sectoriel par l’intermédiaire des NTIC. L’investissement dans un secteur d’activité doit justifier l’existence de celui d’un autre pour les signaux de marché en amont et en aval. En effet, l’investissement dans le secteur éducatif va de pair avec l’attraction des talents extérieurs pour une éventuelle synergie d’intégration régionale et internationale par des projets productifs connexes.

Recueillis par Van-Lee Behaja