Salariat: hausse et débats

C’était l’une des promesses de campagne du chef de l’État. Le salaire minima d’embauche mensuel à Madagascar a été révisé à la hausse avec le chapelet de conséquences que cela peut entraîner.

Il est 17 heures devant le portail d’une zone franche sise à Tanjombato, un quartier industriel de la capitale, ce 31 mai. C’est la fin du mois, et les employés sortent abasourdis avec leur fiche de paie qui, finalement n’a pas changé. Ils se sont attendus à ce qu’une hausse s’applique.

Heures supplémentaires

« Notre chef ne nous a rien expliqué. Mon salaire est resté au même niveau qu’au mois dernier. Pourtant je m’attendais à avoir au moins 45 000 ariary de plus. C’est la différence entre mon salaire actuel et les 200 000 ariary promis par l’État », explique, dépitée, une ouvrière. Le travail de Nanie consiste à empaqueter les produits avant qu’ils ne sortent de l’usine. Du fait de sa grossesse, elle ne peut pas faire d’heures supplémentaires. Le médecin du travail le lui a interdit depuis le premier trimestre. Elle en est à son septième mois. Cela fait donc plus de trois mois qu’elle vit avec son salaire de base de 155 000 ariary. Cette future mère de famille comptait pourtant mettre de côté ces quelques milliers d’ariary de plus pour accueillir son bébé. D’autant plus que le mois prochain, elle ne recevra plus que la moitié de son salaire car elle devra partir en congé de maternité. « En général, mon salaire subvient à mes besoins mensuels, mais c’est tout », confie-t-elle, les larmes aux yeux.  Et ce n’est pas ce mois-ci que cela va changer.

« La hausse du salaire d’embauche est une mesure en faveur des foyers les plus modestes – aussi symbolique soit-elle – est un signe d’avancée notable »

Appel à l’aide

« Nous attendons le décret d’application avant de l’appliquer. Pour notre entreprise, cela représentera environ 3 000 000 ariary de volume de salaire en plus par mois. Il est donc clair que nous souhaiterions que l’application de cette mesure soit un tant soit peu repoussée », indique Edvin Mamiharison, Directeur financier et des ressources humaines au sein d’une entreprise de nettoyage qui existe depuis à peine un an. Pour des structures comme celle-ci, « il est difficile de refaire les comptes car nous n’avons pas encore amorti nos charges. Voilà que nous devons déjà en supporter d’autres. L’État devrait voir comment accompagner les nouvelles entreprises. Il faudrait nous tendre une perche car nous risquons de nous noyer », lance-t-il en guise d’appel à l’aide. Le 29 mai, le gouvernement a publié le décret d’application fixant à 200 000 ariary le salaire minimum d’embauche à Madagascar. La mesure a été applicable dès la fin du mois de mai. Mais son application n’a pas fait autant de vague que son annonce. Une négociation a été effectuée entre le patronat, les syndicats et l’État, le 29 avril. « C’est une promesse que j’ai faite pendant la campagne électorale et je tiens à l’honorer. Ce qui devrait déjà permettre d’améliorer les conditions de vie de certaines familles malgaches », avait alors déclaré le président de la République.

Une charge pour les entreprises

Cette nouvelle a été reçue de différentes manières, selon les points de vue et la situation. Certains patrons trouvent que c’est une mesure trop lourde pour leurs entreprises. « Cette mesure est logique et équitable. Mais pour nous, artisans, c’est très difficile de nous y conformer. Nous n’avons pas les capacités d’une industrie qui produit des meubles en série. Nous n’aurons jamais les mêmes marges qu’elle », se plaint Iarinaivo Miadantsiory Andriamahandrisoa. Sa structure œuvre dans le recyclage de bois en meuble. Pour lui, l’alternative est de payer ses artisans à la prestation. Le salariat n’est donc plus à l’ordre du jour. « Grâce à ce genre de contrat, la plupart de mes collaborateurs perçoivent plus que s’ils étaient payés par mois ». Cet autoentrepreneur a trois employés qui collaborent régulièrement avec lui et huit employés salariés.

Nouvelles mesures

« La hausse de salaire à 200 000 ariary n’a pratiquement pas d’impact sur le quotidien et sur l’économie du pays, car cela ne signifie nullement une hausse du pouvoir d’achat. C’est là-dessus que l’État devrait travailler », pouvait-on lire sur les réseaux sociaux à l’annonce de cette nouvelle mesure pour les salariés. Cette logique d’augmentation du pouvoir d’achat a été soutenue par l’Exécutif. Mais en général, cette revue à la hausse du salaire minimum  doit être accompagnée d’autres mesures. « À l’image de la revue à la hausse du pouvoir d’achat des Français, l’État devrait envisager des mesures plus globales. En France, le Premier ministre a annoncé, au début du mois de mai, de nouvelles mesures d’impôts qui allègent les ménages et chaque catégorie de personne. Ce qui a un impact allant de 500 à 1 200 euros de plus dans le portefeuille de chaque Français chaque année. C’est ce qu’on attend du gouvernement, et non pas une hausse de 10% qui se perdra finalement dans les TVA et autres taxes et impôts », soutient Narindra Rahilalaina, une étudiante en économie. L’État a dû lâcher du lest pour les entrepreneurs : désormais, seuls les salaires s’élevant à partir de 350 000 ariary seront imposables. Les 20 premières heures supplémentaires ne seront pas aussi taxables. L’État accorde aussi plus de flexibilité dans les horaires de travail dans les entreprises. « Ces trois mesures vont nous permettre de défendre la productivité des entreprises », avait lâché Noro Andriamamonjiarison, présidente du Groupement des entreprises de Madagascar (GEM).

Signe d’avancée

Cependant, les syndicalistes ont tenu à encourager le dialogue social sur les questions de salaire. Régulièrement de 5 à 10% par an, la hausse du salaire minimum est cette fois-ci de 18%. Un taux conséquent qui, selon les syndicalistes, ne suffira pourtant pas à améliorer le pouvoir d’achat des travailleurs. « Ce salaire minimum ne permettra pas aux travailleurs de passer au-dessus du seuil de pauvreté », explique Barson Rakotomanga, secrétaire général de la Solidarité syndicale de Madagascar, plate-forme qui regroupe une quarantaine d’organisations. « Pour les personnes touchant plus de 200 000 ariary par mois, l’augmentation dépendra des négociations entre les employeurs et les salariés, mais elle sera également fonction de la situation financière et économique de l’entreprise. Il faut souligner que cette décision vise à ce que personne ne soit rémunérée à moins de  200 000 ariary », a tenu à tempérer, la ministre du Travail, de l’emploi, de la fonction publique et des lois sociales, Gisèle Ranampy.  « Il faut que le gouvernement tende la main aux entrepreneurs. Il doit leur apporter un soutien important car les charges les plus importantes pour  ces entreprises sont généralement les coûts énergétiques dont le service est médiocre et les impôts et taxes qu’ils reversent à l’État », suggère Narindra Rahilalaina. Une mesure qui n’est pas encore envisagée par le gouvernement. Du moins, aucune annonce n’a été faite dans ce sens. Néanmoins, la hausse du salaire d’embauche, une mesure en faveur des foyers les plus modestes – aussi symbolique soit-elle – , est un signe d’avancée notable.

Hilda Hasinjo