Violence basée sur le genre, en finir avec la culture du silence

Les questions relatives aux violences commises à l’encontre des filles et des femmes sont souvent taboues à Madagascar. Des non-dits qui, pourtant, gangrènent la société et qui, sur le plan du développement, ralentissent voire freinent les avancées.

Combien sont-elles ? Combien sont ces femmes qui souffrent en silence, du fait de leur conjoint ? Combien sont celles qui doivent rester mutiques car « ny tokantrano fihafiana » ? La violence conjugale et les violences perpétrées envers les femmes sont des fléaux répandus dans la société malgache. Certaines payent cher le laxisme de la société dans son ensemble.

Tâches

« L’agenda de développement d’un pays dépend en grande partie de l’agenda de la promotion du genre », a noté le Premier ministre Christian Ntsay, lors d’une interview. Une citation qui fait notamment référence à la place occupée par la femme dans la société, un acteur incontournable de la vie économique du pays. Ce, en partant du foyer jusque dans les divers secteurs tels que le commerce, l’artisanat, l’industrie, l’éducation, etc. Elle y occupe une place prépondérante. Une grande partie de la vie de la Nation repose en effet sur le genre féminin, non seulement parce que diverses études ont toujours démontré que les femmes surpassent les hommes en nombre, mais aussi parce que dans la société, les us et coutumes ont tendance à attribuer des tâches spécifiques aux femmes. Pour la plupart, elles sont considérées comme anodines et peu importantes, mais sur lesquelles pourtant repose le bon déroulement de la vie de la communauté. L’on peut prendre l’exemple de certaines – voire de la plupart – des communautés au sein desquelles la femme s’assure de la gestion de l’eau, de la gestion du foyer, de la cueillette, de l’éducation des enfants, filles ou garçons. Le deuxième rapport national sur les enjeux et défis de l’entrepreneuriat à Madagascar en 2018, indique d’ailleurs que « les femmes s’affirment, réussissent mieux dans leurs entreprises et, toutes classes d’âge confondues, les femmes sont plus impliquées ».

Un sujet tabou

Jusqu’à ce jour, la femme continue de subir toutes sortes de violences perpétrées aussi bien par des hommes que par d’autres femmes, ou encore par la communauté et la société. Et comme l’a fait remarquer Christian Ntsay, « souvent, le manque d’informations sur les structures de prise en charge de ces cas de violence,  amène les femmes à rester entre elles. Il n’y a pas de soutien, il n’y a pas d’accompagnements. Aujourd’hui, il existe des structures de conseil et d’accompagnement, mais qui sont peu connues. À la limite, elles sont stigmatisées par les communautés mêmes». L’Enquête nationale de suivi des Objectifs du millénaire pour le développement (ENSOMD), réalisée en 2012-2013, met d’ailleurs en exergue le rôle important joué par l’environnement communautaire dans le cadre de ces violences. Un des exemples est l’augmentation du taux de fécondité des adolescentes, qui est passé de 148 en 2009 à 163 en 2012. Ce phénomène peut s’expliquer, selon l’enquête, par « les pratiques socioculturelles néfastes telles que le mariage des jeunes (48%), la précocité des relations sexuelles souvent non protégées sur incitation de l’environnement communautaire».

Crimes d’honneur

L’étude sur le phénomène de Violence basée sur le genre (VBG) pendant les raids des dahalo, réalisée en 2017, dans le cadre du Projet conjoint d’appui à la réforme du secteur de la sécurité à Madagascar, souligne également que « l’ancrage de la VBG dans la culture favorise l’indifférence et la dissimulation de certaines formes de celle-ci par les femmes elles-mêmes ». Des pratiques qui expliquent le fait que seuls 30% des femmes aient osé déclarer avoir subi au moins une forme de violence. Un taux relativement bas comparé à la réalité, à ce que l’on voit au quotidien. En effet, « certaines normes et pratiques culturelles et religieuses sont souvent invoquées pour justifier la violence dont sont victimes les femmes, notamment le mariage des enfants et la préférence accordée aux fils, les crimes dits “d’honneur”, et les restrictions des droits des femmes au sein de la famille et de la société », comme le pointe l’étude. Aussi, la question de violence étant assimilé à une honte, de nombreuses femmes préfèrent les subir en silence.

Prise de conscience

Malgré ces pressions culturelles et communautaires très présentes, l’on constate un certain éveil des Malgaches en ce qui concerne les VBG. « Une grande conscience sur la nécessité de changer est en train de naître », affirme Kader Irchad Barry, coordinateur de la Campagne pour l’émancipation des femmes et la lutte contre les VBG à Madagascar. En effet, comme le souligne le Premier ministre, « la prise de conscience naît à la fois de l’éducation mais aussi de l’évolution de la société elle-même ». « Quand on regarde l’évolution, je pense que ceux qui n’ont pas vu la discrimination envers les femmes, n’ont pas bien regardé. Ou bien, ils ont feint de ne pas regarder. Mais, si on regarde plus loin, il n’y a pas de forcing à faire pour avoir la conviction d’adopter cet agenda de la promotion du genre”,  explique-t-il. Et il est bon de noter que cet effort en termes d’amélioration du niveau de l’éducation se fait quand même ressentir. L’ENSOMD indique que « grâce à une politique qui favorise  la scolarisation, le pays est parvenu à une proportion de 105 filles pour 100 garçons au niveau primaire en 2012 contre 96 filles pour 100 garçons en 2008 ». Une variation qu’on ne devrait nullement négliger.

Une situation bien réelle

Une des choses à l’origine de cette avancée dans la lutte contre la VBG est la mise en place et l’opérationnalisation de centres d’écoute et de conseils juridiques. Ces structures de prise en charge des victimes qui, en janvier 2019, ont pu totaliser 19 914 cas recensés de VBG. Ces centres ont énormément contribué à améliorer les perceptions par rapport aux violences et leurs effets néfastes sur la société. Combinées à plusieurs autres initiatives et actions de sensibilisation, l’existence et l’opérationnalisation de ces centres ont permis de stimuler le changement de comportement des Malgaches par rapport à la question. Il convient de noter que les VBG ne se limitent pas à des violences perpétrées à l’encontre des femmes. Elles peuvent se présenter sous plusieurs formes et faire plusieurs types de victimes. L’étude sur le phénomène de violence basée sur le genre pendant des raids de dahalo de 2017, a clairement soulevé cette nuance. « Les expressions “violence basée sur le genre” et “violence à l’égard des femmes” ont des acceptions nuancées, mais tendent à se rejoindre dans la mesure où ce sont les femmes qui subissent le plus souvent des violences de la part des hommes dont le statut social et économique est supérieur au leur », souligne cette étude. La VBG fait notamment référence à tout acte « infligé à une personne contre son gré » et est fondée sur « les différences sociales entre hommes et femmes ». Ces actes « violent un certain nombre de droits de l’Homme fondamentaux protégés par des textes et des conventions internationales ». Les cas les plus fréquents sont les violences sexuelles, les violences physiques, les violences psychologiques et émotionnelles, ou encore les violences économiques. Ces violences peuvent ainsi toucher aussi bien des jeunes filles et jeunes femmes, que des garçons, des hommes ou encore des personnes âgées. Cependant, dans la réalité, les victimes sont majoritairement de sexe féminin. Actuellement, 30% des femmes sont victimes d’au moins une violence domestique. Selon le document de projet de campagne de sensibilisation pour la promotion du genre et de la lutte contre les VBG, parmi cette proportion, « 26% subissent des violences physiques, 24% des violences psychologiques et affectives, 39% sont abandonnées par leur conjoint, et 11% sont victimes de violences sexuelles ».

Une lutte au quotidien

Négliger les VBG équivaudrait alors à mettre sur la touche une grande partie de la population, active ou pas. Les femmes victimes de ces violences ont besoin de soutien et d’accompagnement. Continuer à fermer les yeux devant toute forme de discrimination, entraverait grandement les efforts de développement du pays. En ce sens que de nombreuses victimes, notamment les femmes, continueraient à vivre dans le silence et dans l’ombre, et ne contribueraient que de façon très limitée au processus de développement. C’est dans le but de lever toutes ces barrières et tous ces tabous autour des VBG que se sont dressés divers projets et de nombreuses initiatives. Sachant d’ailleurs que l’État a même adhéré à l’objectif d’éradiquer la VBG d’ici 2030. Parmi ces initiatives, l’on peut noter l’actuelle campagne « Rasoaza » financée par l’Union Européenne, et qui est mise en œuvre par le Centre Européen d’Appui Electoral (Eces) avec le concours de l’État malgache et plusieurs autres organisations actives dans le domaine de la promotion du genre. Une campagne qui entend continuer à renforcer la prise de conscience par la population de l’étendue et de l’ampleur des violences et inégalités basées sur le genre à Madagascar. Ce, à travers des actions de sensibilisation en milieu scolaire et éducatif, dans la culture et les arts et à travers les médias et réseaux sociaux. De nombreux défis restent encore à relever en ce qui concerne la promotion du genre et particulièrement de la femme, ainsi que dans la lutte contre les VBG. Toutefois, comme l’a fait remarquer le Premier ministre Christian Ntsay, « la progressivité dans cette lutte est inéluctable même si ce n’est pas sur une courte échéance ». L’on constate qu’il y a déjà des étapes de franchies. L’État, principal décideur de l’agenda à mettre en œuvre pour le développement du pays, semble avoir pris conscience du fait que l’avenir d’un pays comme Madagascar repose beaucoup sur le rôle joué par les femmes.

Karina Zarazafy