Zone de libre-échange africaine : la crainte du sur-place malgache

Réunis à Niamey, au Niger, les pays de l’Union Africaine (UA) ont lancé officiellement la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlec), le 7 juillet. La machine du marché unique africain est officiellement en marche.

Andry Rajoelina affiche un grand sourire. Madagascar effectue un parcours admirable durant la Coupe d’Afrique des nations (Can). Le numéro Un malgache a décidé de s’investir personnellement en appuyant l’équipe nationale et en faisant la démarche nécessaire pour pouvoir affréter deux avions afin d’emmener des supporters malgaches en Égypte.

émissaire

Il s’est même déplacé pour pouvoir prendre part à cet évènement historique pour le football malgache et pour Madagascar en général. Or un évènement autrement plus important se déroulait au Niger. Ainsi, tandis que le cœur de Madagascar battait la chamade en Alexandrie, celui de l’Afrique était en symbiose à Niamey. Quelque 4 500 délégués et invités, dont 32 chefs d’État et plus d’une centaine de ministres, dont Lantosoa Rakotomalala, la ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat (Mica), étaient présents pour un événement au retentissement continental dans la capitale nigérienne : le lancement de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlec). Aucun émissaire du ministère des Affaires étrangères malgache n’avait pris part à ce raout continental. Muhammadu Buhari (Nigeria), Macky Sall (Sénégal), Alassane Dramane Ouattara (Côte-d’Ivoire), Denis Sassou Nguesso (Congo), Félix Tshisekedi (RDC), Ibrahim Boubacar Keita (Mali), Sahle-Work Zewde (Ethiopie), Alpha Condé (Guinée), Adama Barrow (Gambie), José Mario Vaz (Guinée Bissau), Mswati 3, Mohamed Ould Abdel Aziz (Mauritanie), Ismaël Omar Guelleh (Djibouti), Emmerson Mnangagwa (Zimbabwe), Teodoro Obiang Nguema (Guinée Bissau), Nana Akufo-Addo (Ghana), Abdel-Fattah Al Sissi (président de l’Egypte et président en exercice de l’UA), Fayez el-Sarraj (Premier ministre libyen), Nourredinne Bedoui (Premier ministre algérien) et Cyril Ramaphosa (Afrique du Sud) ont été, entre autres, les Chefs d’Etat présents à ce sommet d’extraordinaire.

Euphorie

« L’entrée en vigueur de la Zlec est l’événement le plus important dans la vie de notre continent depuis la création de l’OUA (Organisation de l’unité africaine) en 1963 et sa transformation en Union africaine », a affirmé, en ouverture du sommet l’hôte nigérien, Mahamadou Issoufou. Le président nigérien est l’un des plus ardents promoteurs de la zone. 54 des 55 pays africains vont constituer ce nouveau marché, dont le siège sera à Accra. Seule l’Érythrée n’a pas signé l’accord mais a annoncé qu’elle était disposée à le faire. Planant encore dans l’euphorie de la Can, cet évènement est passé de manière très discrète au sein de l’opinion publique malgache. Les médias ont pourtant relayé vigoureusement cette information qui va occasionner de grands chamboulements, aussi bien dans l’économie malgache, que dans les relations diplomatiques. Lors d’un atelier sur la ZLEC organisé par la FES, en juin 2018, le commissaire Victor Harison, commissaire aux Affaires économiques de la Commission de l’Union Africaine, avait été invité à développer les tenants et les aboutissants de cette ZLEC. « L’adhésion à la ZLEC est une chance pour le pays de développer ses industries et de vendre la production sur un marché de 1,2 milliard de consommateurs », avait-il défendu, en soulignant que le processus est en cours. « La Zone de libre-échange continentale (ZLEC) a été créée pour donner une autre chance aux pays africains afin de s’échanger entre eux », avait appuyé Carlos Lopes, professeur à l’université de Cape Town et ancien secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique.

Trajectoire continue

Déjà, durant cette conférence, la posture défensive des acteurs économiques malgaches était claire et reflétait celle de la plupart des opérateurs économiques locaux. « Nous ne sommes pas encore prêts pour affronter nos voisins continentaux », avait expliqué Erick Rajaonary, président du Fivmpama. « Mais quand le serions-nous ? Dans 10 ans ou dans 20 ans ? Nous devons avancer car l’Afrique avancera, avec ou sans nous », avait apostrophé Victor Harrison. Madagascar a signé l’accord portant création de la ZLEC, du temps de Henry Rabary-Njaka, ministre des Affaires étrangères, mais il ne l’a pas encore ratifié. Lors du dernier Sommet de l’Union Africaine, à Addis-Abeba en janvier, le Chef de l’État a signifié son intention de « ratifier prochainement l’accord sur la ZLEC ». Le projet de la mise en place de la ZLEC ne date pas d’hier. L’accord est l’aboutissement d’années de réflexion et de longues négociations. Le projet d’un marché commun africain s’inscrit dans l’Agenda 2063, une feuille de route ambitieuse censée déboucher, d’ici les prochaines décennies, vers une réelle prospérité économique sur le continent africain à travers un développement sui generis, c’est-à-dire émanant du commerce intra-africain et d’une politique africaine propre. La naissance de la zone de libre-échange continentale s’inscrit dans une trajectoire continue et répond à une volonté de matérialiser et d’institutionnaliser le panafricanisme qui avait le vent en poupe au lendemain des indépendances. La Zlec doit permettre l’élimination progressive des droits de douane entre pays membres, favorisant ainsi le commerce intracontinental. Le traité d’Abuja, en 1994, avait jeté les bases de l’intégration continentale avec une monnaie commune, une mobilité des facteurs de production et la libre circulation des biens et des services, à travers la mise en place de la Communauté économique africaine (CEA) d’ici 2027. En 2012, une feuille de route pour l’intégration continentale dans laquelle la ZLEC est adoptée au sommet d’Addis-Abeba. Madagascar est encore en pleine transition, à l’époque.

Chamboule-tout

Cependant, le débat a été fréquemment porté à la place publique lors d’ateliers et de conférences thématiques auxquels ont souvent pris part les agents économiques et les membres des groupements économiques. L’adhésion de Madagascar aux organisations régionales et aux blocs économiques entre dans cette logique de libéralisation  progressive. « Le SADC et le Comesa devaient nous servir de «sparring partners » pour que nous soyons prêts. Mais ce n’était pas le cas », se désole Tolotra Andrianalizah, journaliste économique. À travers la mise en place de la ZLEC, les États africains s’attaquent à un immense défi. On estime que seulement 16 % du commerce des pays d’Afrique se fait avec d’autres pays du continent, loin derrière l’Asie (autour de 50 %) et l’Europe (près de 70 %). Le démantèlement des tarifs douaniers devraient permettre l’accroissement du commerce intra-africain à 60 %. C’est ce qu’affirme Albert Muchanga, commissaire au Commerce et à l’industrie. Cet objectif semble être irréaliste mais un grand jeu de chamboule-tout se fera au niveau du commerce. C’est ce qui effraye la plupart des industriels malgaches, à juste raison d’ailleurs. Chiedu Osakwe, le négociateur en chef nigérian, souligne que la « libéralisation du commerce doit s’aligner sur des réformes structurelles internes. Aucun pays ne va tout libéraliser d’un coup ». Le processus devrait s’étendre sur plusieurs années. Les pays les moins développés ont dix ans pour supprimer les droits de douane. Même si le processus devrait s’étendre sur plusieurs années, il n’est pas garanti qu’il suscite l’adhésion des opérateurs économiques malgaches. La faute à des politiques, aussi bien économique que commerciale, qui n’ont pas été suffisamment proactives pour que le tissu commercial et industriel soit prêt, au bon moment, à ce grand changement qui est inéluctable pour l’Afrique pour avancer. Pour preuve, le lancement d’une telle révolution africaine a été totalement occultée par le parcours, aussi brillant soit-il, de l’équipe nationale malgache, en football.