Interview de Noroarisoa Ravaozanany

«L’électorat est prêt à élire des femmes»

La place des femmes dans les institutions politiques, en particulier à l’Assemblée nationale a augmenté au cours de ces dernières années. Toutefois, sur la question de la parité homme-femme, le pays est encore loin du compte. Le point avec Noroarisoa Ravaozanany, figure de proue de la promotion du genre à Madagascar.

Comment évolue la question de genre à l’Assemblée nationale ?

Je pense qu’il y a eu des avancées sur la question du genre durant la dernière mandature. Les lois visant à corriger les inégalités des sexes que l’Assemblée Nationale a votées en est un indicateur tangible et visible. C’est un point d’honneur pour Madagascar d’être le premier à sortir de la liste des 27 pays qui refusaient aux femmes le droit de transmettre la nationalité à leurs enfants (2016). L’Assemblée Nationale a activement contribué à cette réforme du Code de la nationalité. Elle marque un autre point en votant le projet de loi sur la légalisation de l’avortement thérapeutique. Mais le Sénat l’a rejeté. La mise en place de commission « Genre » en son sein, depuis 2009, est aussi à son actif, en sus du caucus « Genre » en 2014. Cependant, la composition à prédominance masculine de ses structures au cours des 30 dernières années renvoie au statu quo. La présidence éphémère de l’Assemblée Nationale par Christine Razanamahasoa, au début de l’année 2014, avec une parité parfaite des membres du bureau permanent est une exception. Les membres du bureau permanent qui lui ont succédé comptaient seulement dans leur rang deux femmes. De plus, le fonctionnement et les méthodes de travail de cette institution semblent inchangés pour pouvoir favoriser la participation des femmes qui y ont accédé : par exemple, le vote à main levée, le règlement intérieur « insensible » aux besoins différenciés des deux sexes… En revanche, l’accès des femmes à l’Assemblée Nationale a progressé.

Quels sont les efforts à fournir pour « équilibrer » l’Assemblée Nationale ?

Le taux de 21% de femmes élues députées en 2014 est déjà une grande avancée. L’Assemblée Nationale n’a jamais atteint le seuil de 10% durant les mandatures précédentes. Cependant, l’absence de textes qui contraignent les partis politiques à présenter des femmes appelle à la prudence. Le risques d’un retour à la case départ est élevé. Les dernières législatives (2013) sont instructives. Alors que les femmes sont individuellement intéressées à se porter candidates (14 % des listes des indépendant-e-s sont des femmes), les partis politiques ne semblent pas encore acquis à la culture de la parité (12,6% seulement de leurs listes ont une femme en tête de celles-ci). Et encore, ce résultat a été obtenu grâce aux actions de plaidoyer auprès des chefs des partis, à des ateliers B to B entre candidates potentielles et les partis, à des renforcement de capacité des candidates, de campagne électorale pour les femmes, etc. 1 059 candidates ont été recensées en 2013, contre 259 en 2007. Le taux de performance des femmes s’est révélé assez élevé avec 12% d’élues contre 6% chez les candidats de sexe opposé. L’électorat est donc prêt à élire des femmes, mais pourvu que les partis politiques les lui proposent !

Quels sont les points de blocages ?

J’insiste sur le rôle crucial des partis politiques. Ils sont les réels “gardiens” de l’accès aux postes de pouvoir. En tant qu’institutions, ils peuvent instaurer un environnement propice à la participation significative des deux sexes au pouvoir. Ou faire l’inverse. Voici la réponse d’un chef de parti que nous avons approché lors des dernières communales : “les femmes? Ce n’est pas un paramètre important pour nous. Ce qui nous intéresse c’est de gagner le plus de communes!”. Dans les mentalités, il y a encore la domination d’un seul modèle de candidature gagnante. Sans détour, j’avance que pour la plupart des partis politiques, les candidatures masculines restent l’“homo politicus”. Sans oublier que les femmes restent faiblement représentées dans les postes de leadership au sein des partis. À peine si elles arrivent à 5% comme chefs de parti, quoiqu’elles affichent actuellement un taux de 20% comme secrétaires générales. À tout ceci se conjuguent d’autres facteurs dont les ressources qui leur font défaut : matérielles et financières pour financer leur campagne électorale, les réseaux valorisables en politique, ressource “temps” compte tenu de leurs tâches familiales, éducation scolaire ou politique, etc.

Quels sont les défis et les solutions à ces blocages qui demeurent fortement systémiques ?

Le grand défi réside dans la transformation des mentalités et perceptions qui empêchent de faire de l’égalité des sexes et de l’autonomisation des femmes et des filles, une priorité nationale. Cela a toujours été le problème de notre pays. Il faut créer les conditions qui permettent la transformation des pratiques socioculturelles discriminatoires, des systèmes juridiques et politiques et des processus. Cela requiert des mesures multidimensionnelles et des approches qui favorisent la redistribution du pouvoir, des ressources et des responsabilités familiales entre les femmes et les hommes. Les mesures d’action positive telles que les lois sur la représentation proportionnelle des deux sexes (par exemple, pas moins de 40% ni plus de 60% pour l’un et l’autre sexe) peuvent être des outils de transformation dans le cadre de vastes initiatives nationales sur l’égalité des sexes et les droits des femmes. Il est nécessaire de les appliquer dans tous les systèmes électoraux. De telles lois sont l’expression de la volonté politique pour accroître la participation et la représentation des femmes dans les instances de décision. Sans hésitation, je répondrai qu’il faut emboîter le pas aux pays qui s’y sont lancés. Nous en connaissons les bienfaits sur l’humanité et le développement.

Interview de Julie Raharisoa