Quel prix à payer pour l’Émergence ?

Constantin Grund, le représentant résident de la FES à Madagascar

 

 

Les campagnes électorales sont comme la guerre : la vérité meurt en premier. Des promesses de grandes victoires sont faites sans savoir exactement comment l’objectif peut-il être atteint de manière réaliste. Si tout se passe bien, les ressources des vaincus seront distribuées après la victoire. Ainsi satisfait, on ne se pose plus de questions sur les horreurs de la guerre.

Dans les démocraties du 21e siècle, l’émotion est la monnaie la plus importante. Très peu de personnes parviennent à influencer les facteurs structurels du développement de manière à générer une amélioration substantielle des conditions de la population. Mais créer un sentiment d’appartenir aux gagnants, ou de participer à un grand projet qui emmène au paradis, est tout à fait possible.

Après la chute du mur de Berlin, Helmut Kohl avait promis aux Allemands de l’Est un avenir radieux (des « paysages en fleurs », comme on dit en allemand), ce qui lui avait permis de gagner non seulement leur cœur, mais également la première élection commune dans l’Allemagne réunifiée en 1990. Mais 30 ans plus tard, les conditions de vie entre l’Est et l’Ouest ne sont toujours pas les mêmes, et ceci dans l’un des pays les plus riches du monde. Il n’est donc pas étonnant que l’AfD, parti populiste de droite, soit devenu très puissant dans l’ex-RDA.

Les émotions s’émoussent lorsque le système ne tient pas ses promesses. Les ondes de choc d’énergie positive sont généralement suivies par la désillusion face aux réalités de la vie quotidienne. Le sevrage d’une drogue rend irritant et donne parfois un sentiment d’impuissance ; et il faut un certain temps pour accepter de retourner dans un monde réel où rien ne fonctionne tout seul. Le cycle se poursuivra, et le prochain messie fera la prochaine promesse d’un avenir meilleur, puis viendra la prochaine phase de désillusion.

Pour les dirigeants, cela crée un dilemme : vendre un rêve est facile, et les moyens de communication peuvent faire durer la tromperie, maintenir l’illusion, généralement dans l’espoir que le public ne s’en souvienne plus après. Mais sachant que les personnes qui ont subi une désillusion peuvent être dangereuses, on doit estimer à quel moment admettre à son auditoire que, finalement, la richesse ne tombe pas du ciel.

Beaucoup de Malgaches ont actuellement d’autres soucis que de tenir compte des promesses mirobolantes formulées auparavant : le délestage revient en force; une petite crise de l’approvisionnement du carburant a secoué la société tananarivienne; l’inflation est galopante ; et le soir, de longues files d’attente se forment aux arrêts de bus pour le retour au foyer. Ce sont autant de vrais problèmes individuels avec lesquels les promesses d’un rêve ont peu en commun.

Les Malgaches sont connus pour leur capacité de souffrir, pour leur calme stoïque, même dans les pires circonstances. L’histoire nous enseigne que les personnes qui ne sont pas conscientes de leur propre situation ne représentent aucune menace pour les dirigeants. Jusqu’à ce qu’un nouveau venu réveille la masse amorphe des désillusionnés et les organise de telle manière que le château de cartes s’écroule avec seulement peu de ressources.

Madagascar a déjà trop souvent fait cette expérience et, espérons-le, rompra avec cette tradition de crises récurrentes. Mais dans la vie publique, on peut sentir que de plus en plus de questions se posent sur le moyen nécessaire pour que la vie individuelle puisse effectivement et réellement s’améliorer. Personne n’a jamais dit que gouverner était facile. Mais la capacité de dire la vérité aux gens a toujours été un trait marquant d’une politique crédible.

Constantin Grund, représentant résident de la FES à Madagascar