Gérard Andriamanohisoa, conseiller spécial du président de la République

Projet-phare de Andry Rajoelina, la nouvelle ville Tanà-Masoandro cristallise les critiques des opposants et se heurte au refus des propriétaires des rizières. Gérard Andriamanohisoa, conseiller spécial du président de la République, en charge du projet, évoque ce sujet ainsi que les autres défis auxquels les villes malgaches font face.

« Il est impossible de construire une nouvelle ville à 30 km d’Antananarivo »

Sommes-nous suffisamment préparés pour répondre aux défis urbains ?

Comme tous les experts disent, Madagascar est encore dans la phase de transition urbaine. En termes de population, nous sommes encore en dessous du seuil en Afrique sur le rapport urbains-ruraux. Dans certains pays, près de 50% de la population sont dans les villes, nous sommes encore aux alentours de 30 %. Cependant, la Grande île est dans un carrefour transitionnel. Les villes sont considérées comme les meilleurs refuges en termes d’habitation, d’emplois, etc. Tant que nous n’arriverons pas à développer des pôles de croissance au niveau des zones rurales, les villes vont encore recevoir d’avantage d’habitants. La croissance sera constante. L’estimation du ministère de l’Aménagement du territoire, de l’Habitat et des Travaux publics (MAHTP) est que d’ici 2050, la moitié de la population malgache sera urbaine.

Les villes malgaches actuelles sont-elles prêtes à cette transition ?

Le taux de planification est très faible. Parmi les 172 villes qui comptent plus de 5 000 habitants à Madagascar, seule une quarantaine dispose d’une planification territoriale. Durant la colonisation, même des villes secondaires disposaient d’un schéma ou d’un plan d’urbanisme restreint.

Le taux de planification est très faible. Parmi les 172 villes qui comptent plus de 5 000 habitants à Madagascar, seule une quarantaine dispose d’une planification territoriale.

Sur ce sujet du non-respect des plans d’urbanisme : est-ce uniquement la responsabilité des maires ?

Je ne dis pas encore non-respect des plans d’urbanisme, vu que très peu de villes en disposent. Or les villes vont recevoir davantage d’habitants. C’est dans ces structures non planifiées que la croissance s’opérera. C’est pourquoi la croissance urbaine est le véritable défi en termes de développement. La question est de savoir comment faire en sorte que la croissance puisse être positive pour le développement ? D’autres problématiques doivent être solutionnées : la maîtrise foncière ou encore la quasi-inexistence de réserves foncières, par manque d’anticipation ou de planification. La plupart des communes n’ont pas la maîtrise foncière. Elles ne peuvent pas orienter leur développement par rapport aux fonciers qui restent disponibles. Les occupations foncières ne sont pas actualisées. Malgré ces défis, nous demeurons confiants. L’aspect positif est que les villes ont un poids économique très important. Elles représentent 2/3 de l’économie nationale. Les richesses nationales sont produites par les villes. Antananarivo génère près de 42% du PIB malgache. Dans ce contexte de carrefour d’urbanisation, il faut voir comment conjuguer les efforts et comment transformer le retard en des opportunités, par exemple à travers les projets de nouvelles villes, comme Tanà-Masoandro ou la construction de nouveaux quartiers. La ville a besoin de développement d’espaces économiques et d’espaces d’habitation. À Antananarivo, 70 % des habitations sont précaires. Nous avons des problèmes de développement des zones commerciales et industrielles. Chaque ville essaie d’anticiper les défis en créant des nouveaux espaces. C’est l’essence même de Tanà-Masoandro.

Les maires sont bien souvent en première ligne dans la faillite de la gestion de leur commune, mais les agents du MAHTP ne sont-ils pas également condamnables ?

Les institutions, comme le MAHTP, ne doivent pas jouer le rôle de gendarmes. Elles doivent être un appui au développement urbain, en mettant en place tous les services et les moyens que l’État au niveau central a en main.

Nous sommes des champions en matière d’élaboration de textes et de lois, mais nous sommes bons derniers en termes d’application.

Les compétences sont-elles suffisantes ?

Il y a un important manque en termes de compétences. Les maires ne sont pas forcément des spécialistes dans les secteurs de l’aménagement du territoire ou de l’urbanisme. Quand on regarde la structure des communes, l’organigramme est toujours le même : il ne met pas  en valeurs les fonctions techniques, les spécialistes des voiries, du développement urbain, les questions d’assainissement, le développement de projet… On reste dans une structure archaïque, alors qu’en face les communes sont en mutation. L’État ainsi que le MAHTP doivent se positionner pour délocaliser au maximum, au niveau des régions et des districts, les compétences afin de fournir cet appui au niveau des maires et des villes. Une ville qui a plus de 10 000 habitants doit élaborer son plan d’urbanisme. En l’absence de compétence au niveau de l’État, il faut recourir à des consultants. De manière générale, il faut que nous arrivions également à respecter les règlements. Voyez ce qui se passe à Antananarivo par exemple : à quoi servent les textes sur la réserve d’emprise d’une route nationale s’ils ne sont pas appliqués ? Nous sommes des champions en matière d’élaboration de textes et de lois, mais nous sommes bons derniers en termes d’application. C’est le genre de réforme en termes de gouvernance qu’il faut mener, que cela soit au niveau de l’État, des collectivités décentralisées ou des communes.

Abordons à présent Tanà-Masoandro. Les manifestations contre le projet se sont intensifiées ces dernières semaines. Pourquoi avoir choisi précisément Ambohitrimanjaka comme lieu d’implantation ? Pourquoi ne pas avoir implanté le projet dans les zones périphériques d’Antananarivo ?

Comme le président l’a dit, c’est un faux problème. Pour pouvoir proposer une solution au développement des pôles urbains, il faut comprendre la ville d’Antananarivo. Aujourd’hui, elle a une structure monocentrique : les pôles importants, économique, administratif, social et intellectuel, se trouvent en centre-ville. Aussi bien les habitants d’Antananarivo que des périphériques ont besoin de la capitale pour vivre. Il faut répondre aux problématiques majeures de cette ville. Cela fait maintenant 20 ans que le projet Grand Tanà a été élaboré, dans le schéma d’extension d’Antananarivo. Dans ce sens, il était prévu de développer les services au niveau des périphériques pour retenir les habitants de ces communes. Mais rien n’y fait. Nous avons accumulé énormément de retard. Le problème des embouteillages génère un dérèglement économique très important. Pour y remédier, il est important de densifier la connectivité des périphériques avec Antananarivo, faciliter les échanges entre les pôles Sud et Nord, Est et Ouest avec le centre-ville. Le développement de l’Avaradrano ou de l’Atsimondrano nécessitera la mise en place d’infrastructures et l’aménagement foncier. Il faut y créer des centres commerciaux et économiques pour que les habitants n’aient pas tendance à venir à Antananarivo. Mais pour ce faire, il faut des développeurs. Revenons à Tanà-Masoandro. Aujourd’hui, soyons réalistes. La rive droite de l’Ikopa a été progressivement remblayée . Depuis la première République, on a urbanisé le Betsimitatatra : Anosy, Ampefiloha, Andavamamba, etc. Les petites occupations au niveau des rizières, initialement prévues à des fins agricoles ont été transformées en quartiers informels à présent, de manière quasi-anarchique. Comment arrêter ce remblayage ? Tanà-Masoandro est une solution pour répondre à une urgence. Actuellement, au vu des enjeux, il est impossible de construire une nouvelle ville à 30 km d’Antananarivo, comme certains le réclament. Le flux sera identique. L’emplacement stratégique actuel de Tanà-Masoandro permettra d’offrir une opportunité pour les Tananariviens de ne plus remblayer la rive droite de l’Ikopa, ce qui représente déjà un danger pour la ville. Tanà-Masoandro présentera aussi une solution en termes d’emplois, du fait de sa proximité avec le centre névralgique de la capitale. Pour réussir un modèle économique d’une nouvelle ville fonctionnelle, il ne faut pas qu’elle soit loin des opportunités en termes de pôles : aéroport, centre-ville et centre administratif. Il serait insensé de déplacer les ministères à 30 km d’Antananarivo alors que les agents de ces services vont toujours rentrer chez eux ou que les usagers des services de l’État doivent effectuer le déplacement. Comment se déplaceront-ils si la nouvelle ville est située loin d’Antananarivo ? Nous n’avons pas encore mis en place les solutions de mobilité comme les tramways ou les voies express. Au Sénégal, la nouvelle ville de Diamniadio fait face à cette problématique. Six ministères y sont actuellement installés, mais les agents doivent faire le déplacement tous les jours entre Dakar et Diamniadio. Ce qui pose des problèmes importants. Tanà-Masoandro sera située à un peu moins de vingt minutes du centre-ville d’Antananarivo. On peut faire le déplacement à pied. Devant les défis de l’accroissement urbain et de la capitale, il est urgent pour nous de proposer une solution de proximité à la ville actuelle. Développer d’autres pôles urbains s’inscrit dans un projet à long terme.  Je tiens à souligner que la gouvernance administrative de Madagascar coute très cher à l’État, notamment l’entretien de ses vieux bâtiments. Les congestions occasionnent également une perte économique importante pour la population et pour le gouvernement. Un exemple simple : pour faire une réunion interministérielle, il faut parfois près de deux heures de trajet. Il faut apporter un modèle de gouvernance plus émergente, moderne et qui coûtera moins chère à l’État. Les ministères seront regroupés à Tanà-Masoandro, 20 000 logements seront développés en parallèle. Le président Philibert Tsiranana a construit un peu moins de 6 000 logements, dans tout Madagascar, Didier Ratsiraka, 20 000. Ces constructions datent déjà de quelques décennies. Les besoins de logements rien que pour Antananarivo sont très importants. Mais cela nécessite la création de nouveaux espaces d’habitation.

Il serait insensé de déplacer les ministères à 30 km d’Antananarivo alors que les agents de ces services vont toujours rentrer chez eux ou que les usagers des services de l’État doivent effectuer le déplacement. Comment se déplaceront-ils si la nouvelle ville est située loin d’Antananarivo ?

L’un des griefs qui est reproché au projet est son approche. Tanà-Masoandro sera-t-elle une ville accessible ? Ne risque-t-elle pas de devenir un énième ghetto de riches, comme Antananarivo en compte par dizaines ?

Nous allons adapter Tanà-Masoandro au contexte de la ville d’Antanarivo et de Madagascar. Nous  n’allons pas développer un modèle de modernité isolée. Tanà-Masoandro sera un modèle de ville mixte du point de vue fonctionnel et du point de vue des contenus. Cette nouvelle ville stimulera le développement des activités pour toutes les couches de la population. Des zones dédiées au commerce, aux ateliers, aux boutiques seront mises en place, des structures de type hangar seront érigées pour accueillir les petits commerçants. Même les vendeurs de véhicules d’occasion auront leurs espaces réservés. Pour attirer les touristes, les quelque 300 vendeurs d’articles de souvenir seront délocalisés à Tanà-Masoandro. Pour les travailleurs, des cités dortoirs seront construites. Près de 20 000 ménages seront accueillis dans cette cité structurée, à travers des logements sociaux. La nouvelle ville ne sera pas seulement dédiée aux immeubles de haut standing, aux chancelleries ou aux institutions, mais près de 200 ha seront affectés aux zones d’habitat intermédiaires, nous visons particulièrement les jeunes ménages.

Comment le montage financier sera-t-il organisé pour concrétiser ce projet d’envergure ?

Souvent, on fait allusion au budget de l’État quand on pense au financement du projet Tanà-Masoandro. L’objectif est de viabiliser 1 000 ha qui ne seront pas entièrement dédiés à la construction mais répartis selon un schéma d’aménagement précis. Dans un premier temps, il faudrait un budget compris entre 2 500 à 2 600 milliards d’ariary, selon nos estimations. Où est-ce qu’on peut trouver cet argent ? Le schéma est simple. L’extension de la ville d’Antananarivo n’a pas eu besoin d’énormément de fonds de la part de l’État. Le secteur privé s’y est attelé, mais la condition est qu’un environnement favorable aux investissements soit instauré. Nous allons construire une ville sécurisée, loin de tous ces problèmes en milieu urbain. La salubrité et les infrastructures aux normes seront déjà des facteurs qui attireront les investisseurs. Le coût de connectivité sera abordable également. Une Société d’économie mixte (SEM) sera créée. L’État en sera l’actionnaire majoritaire. Elle pilotera le projet. Cependant, le capital sera ouvert aussi bien au secteur privé qu’aux sociétés d’État, qui ont beaucoup de réserves en liquidité. On les incitera à investir. La SME procèdera aux levées de fonds et à la prospection de futurs développeurs. En ce qui concerne le prix, les premières estimations que nous avons faites tournent autour 65 à 70 euros le mètre carré : le terrain sera viabilisé avec le système de voirie, l’énergie et l’eau courante ainsi que la connectivité avec la fibre optique. Un foncier de cette qualité coûte entre 150 et 300 euros le m2 à l’étranger. Pour marquer sa volonté sans faille, les premiers travaux de viabilisation seront effectués par l’État. La zone concernée par la première phase s’étend sur 387 ha. Le MAHTP bénéficiera d’un budget de 27 milliards d’ariary pour faire les remblais. Une fois cette phase terminée, on peut déjà ouvrir le site aux premières constructions. Des contrats ont déjà été conclus avec des développeurs pour la construction de trois bâtiments. Nous avons déjà reçu des offres sur les premières zones : un parc industriel, par des investisseurs nationaux, et les zones pour des hôtels de standing international. Une fois la SME mise en place, nous aurons une capacité plus grande et nous pourrions commencer à faire les missions de promotion. Si les procédures des finances publiques sont appliquées pour un tel chantier, nous accuserons des retards énormes. Il faut une certaine célérité dans les décisions et dans les appels d’offres. Les 27 milliards d’ariary prévus pour le lancement des travaux ont été déjà inscrits dans la loi de finances, mais ce n’était qu’en octobre que nous sommes arrivés à contracter pour les premiers travaux ! Le développement de Tanà-Masoandro s’articulera autour de la synergie entre les entités publiques et le secteur privé.

L’extension de la ville d’Antananarivo n’a pas eu besoin d’énormément de fonds de la part de l’État. Le secteur privé s’y est attelé, mais la condition est qu’un environnement favorable aux investissements soit instauré.

La construction de Tanà-Masoandro signifie-t-elle donc que la restructuration d’Antananarivo sera abandonnée ?

Il faut comprendre Antananarivo.  Les trois millions d’habitants de la capitale vont doubler d’ici 2033. Nous allons encore assister à un développement de manière informelle et anarchique de la ville. Les constructions qui ne suivent pas les normes ne feront que s’empiler. Tanà-Masoandro sera un facteur d’attractivité et une impulsion nouvelle pour Antananarivo. Elle permettra de réduire la pression déjà très grande sur la capitale. Il s’agit d’un enjeu économique : la Ville des Mille génère 42% du PIB de la Grande île. C’est à partir d’elle que parte la moitié des conteneurs vers le port de Toamasina.  Les capacités du grand port seront multipliées, mais Antananarivo doit aussi suivre le mouvement. Il faut baisser la pression et créer de nouvelles opportunités. Il serait suicidaire pour la ville d’Antananarivo et Madagascar de ne pas proposer de solution, de ne pas mettre en œuvre Tanà-Masoandro.

Propos recueillis par Raoto Andriamanambe

Lire le sondage que la Fondation Friedrich Ebert, en collaboration avec le cabinet d’étude ATW, a mené sur Tanà-Masoandro.