La guéguerre que se livrent l’État central et la Commune urbaine d’Antananarivo est symptomatique de l’enjeu stratégique inhérente à la capitale : un bastion électoral et un haut lieu symbolique de pouvoir.

 « Grande fut ma joie, immense fut mon bonheur, un profond sentiment, quand j’ai admiré ces archives photographiques qui fondent-aux-yeux-de-tous ce que tu es, ma-ville-du-centre : les détails, la périphérique et le centre, tout cela à travers les siècles, immuablement, car rien n’y a été contrefait. Tu es vraie, sans artifice c’est Dieu qui t’a forgée, sur ces hauteurs qui dominent l’horizon, et tu as été élevée par l’Imerina, le Royaume-de-ceux-des-hauteurs » (traduction de Serge Henri Rodin du poème de Rado).

UNE CAPITALE SUSCITE NORMALEMENT ce genre de réaction, ce genre d’inspiration. Pourtant, au fil des années, Antananarivo n’a cessé de se détériorer. À plusieurs reprises et de plus en plus dernièrement, Antananarivo a été et reste le théâtre des querelles entre les dirigeants qui se sont succédé à la tête de l’État et ceux qui ont eu la tâche de gérer la Commune urbaine d’Antananarivo (CUA). Que cela soit sur la question de la gestion proprement dite de la ville, de son patrimoine ou même de ses finances, les divergences entre l’État central et la CUA affectent la Ville des mille et entravent son développement, entrainent son dépérissement. Or la plupart des fonds et des investissements étatiques sont déboursés dans la région Analamanga, donc pratiquement sur le Grand Antananarivo. Tous s’accordent sur le fait qu’Antananarivo est la vitrine de Madagascar et que de cela résulte la nécessité d’une attention particulière vis-à-vis de la Capitale. « La capitale d’un pays est sa vitrine. Elle est la première impression qu’elle laisse sur le visiteur qui reste généralement imprimée dans sa mémoire. À travers les institutions politiques qu’elle abrite souvent, c’est aussi un symbole fort de l’autorité, de la puissance et de la souveraineté d’un pays », précise Ketakandriana Rafitoson, citoyenne engagée.

LA QUESTION SE POSE DONC SUR LE POURQUOI du fait que ce symbole de la puissance, de l’autorité et de la souveraineté du pays soit laissé à l’abandon ? Pour les dirigeants actuels de la CUA, la raison est qu’il n’y a pas de réelle autonomie accordée à la capitale. Selon Julien Andriamorasata, second adjoint au maire, « Antananarivo n’a pas une autonomie financière ». Pour lui, l’État est trop impliqué dans la gestion de la ville. À ce propos Emmanuel Rasolomampionona, le Directeur général de la décentralisation (DGD), de rétorquer qu’il faudrait faire la part des choses entre l’autonomie et l’indépendance pour une collectivité territoriale décentralisée. « La limite entre l’autonomie et l’indépendance se trouve dans le fait que nous soyons dans un État unitaire. Même si les collectivités sont autonomes dans leurs décisions, et bien que celles-ci soient exécutoires de plein droit, elles sont encore soumises à des contrôles de légalité », fait-il savoir. D’autre part, selon toujours le DGD, l’État définit sa politique, en l’occurrence le Plan national de développement (PND). Celui-ci devient le cadre qui doit inspirer le plan communal de développement, et de ce fait, les collectivités territoriales décentralisées, dont la CUA, ne doivent pas « dévier » de cette ligne.

MIS À PART LA QUESTION D’AUTONOMIE, la majorité des dirigeants qui se sont succédé à la tête de la CUA, et ce depuis des années, ont toujours maille à partir avec les autorités étatiques. « Antananarivo est régie par un statut spécial.  Seules deux autres localités jouissent de statut spécial : Nosy Be et Sainte Marie.  La capitale héberge les institutions de l’État, les ambassades et représentations d’organes multilatéraux. La particularité de ces institutions est qu’elles ne paient pas d’impôt, surtout sur la propriété bâtie ou non-bâtie, socle des ressources des communes et municipalités, confie Sahondra Rabenarivo, de l’Observatoire de la vie publique (Sefafi).  C‘est pourquoi dans d’autres pays, le “statut spécial” inclut un soutien de l’État central à la commune qui joue ce rôle d’hôte –au nom de tout le pays – à ces institutions ». Toutefois, selon les explications de Julien Andriamorasata, cette situation n’impacte pas trop les ressources financières de la CUA. Étant donné qu’il s’agit d’une situation qui n’est pas nouvelle et qui se gère depuis des années. Toutefois, « la commune doit trouver de quoi améliorer sa santé financière », souffle le deuxième adjoint au maire. Il faut dire que les ressources humaines pèsent lourd dans la caisse avec ses quelque 1 200 employés, « qui sont encore insuffisants, surtout en termes de personnes qualifiées et d’agents techniques », soutient un syndicaliste du Syndicat des employés de la commune urbaine d’Antananarivo (SMKAR).

OR, L’ÉTAT A COMMENCÉ À LIMITER, voire couper, les ressources de la CUA. Il en est par exemple le cas pour le droit de circuler qui a été retiré à la commune. D’autre part, il est maintenant interdit pour les CTD de recevoir directement des bailleurs des subventions ou des prêts. Ceux-ci devant aller dans les caisses de l’État. Lors du colloque international sur les Finances locales dans les pays d’Afrique francophone subsaharienne, en octobre dernier, le Premier ministre, Olivier Mafahaly Solonandrasana avait nuancé que « le pouvoir central doit toujours avoir un droit de regard sur les projets et sur les financements venant de l’extérieur surtout pour la ville d’Antananarivo ». Pour le DGD, la CUA peut requérir à la coopération décentralisée, dont les sommes en jeu, pour les projets des CTD, s’élèvent à près de 25 milliards d’ariary. Durant le colloque international, le Président de la République avait exhorté les CTD à « aller plus loin au niveau local, en considérant les impôts locaux inexploités. Il faut aussi une décentralisation économique et cadrer des projets pour les communes ». L’accroissement de l’assiette fiscale est un défi immense. La Ville des mille pourrait être un laboratoire pour expérimenter la fiscalisation des économies informelles par exemple, vu le nombre d’activités informelles qui s’y développent.

 « AU NIVEAU POLITIQUE, il est souvent avancé que celui ou celle qui conquiert Antananarivo peut conquérir Madagascar, constate Ketakandriana Rafitoson. Avant de continuer, les motivations et les raisons du soi-disant conflit opposant la CUA et l’État central relèvent de la politique politicienne. Elles sont liées au mythe que j’ai mentionné plus haut : celui ou celle qui arrive à la tête d’Antananarivo aurait le pouvoir de conquérir la magistrature suprême ». D’où les confrontations fréquentes entre le parti au pouvoir et celui qui tient les rênes d’Antananarivo : Didier Ratsiraka/Marc Ravalomanana, Marc Ravalomanana/Andry Rajoelina, Hery Rajaonarimampianina/Lalao Ravalomanana, pour ne citer que l’histoire récente. En fait, l’entente n’a été cordiale que quand un PDS a été désigné pour diriger la capitale. Ce que réfute le DGD. Pour sa part, il soutient que l’État est toujours ouvert et prêt à discuter avec les leaders de la CUA afin de pouvoir travailler ensemble. Le deuxième adjoint au maire insiste, quant à lui, sur une autonomie réelle de la CUA car « partout dans le monde, si l’État ne prête pas main forte à la capitale, son développement sera difficile ». Les conséquences de cette mésentente sont pourtant bien visibles, contrairement aux efforts argués par les deux parties. « Il suffit de voir autour de nous les conséquences.  Antananarivo est laissée dans un état de dégradation aussi dramatique. C’est honteux, et surtout, c’est antipatriotique », s’indigne Sahondra Rabenarivo. La solution est éminemment politique et une question de…bon sens. « Si les autorités, à tous les niveaux, privilégiaient l’intérêt général au lieu de raisonner en termes d’intérêt particuliers, ces dissensions disparaîtront d’elles-mêmes », suggère Ketakandriana Rafitoson. Antananarivo vaut bien une… entente.

Ny Aina Rahagalala

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