Vecteur d’idées et moyen privilégié d’exprimer un engagement, la chanson veut être un déclencheur de changement dans la société. Tour d’horizon en musique.
How many roads must a man walk down/Before you can call him a man… ». À l’image de l’homme qu’il décrit dans cet opus emblématique, Bob Dylan en a fait du chemin avant d’être couronné Prix Nobel de Littérature 2016. C’est une grande première pour un musicien qui est le dépositaire patenté de la musique populaire. Bob Dylan a fracturé les limites entre la poésie et la littérature pour faire de la musique un médium à part entière.

EN AOÛT 1963, lors de la marche de Washington, où King prononce son célèbre discours I have a dream, Bob Dylan interprète Blowin’ in the wind, la première chanson de révolte moderne à être diffusée à une échelle planétaire. « S’engager relève d’une question épineuse. Foncièrement tous les Hommes doivent avoir une conscience citoyenne. Les artistes, notamment les chanteurs, ont cet avantage de pouvoir traduire leur réflexion en actions », nous partage Sariaka Rabearivony, médiatrice culturelle. De tout temps, la chanson a accompagné les révolutions et vice-versa. En France, au 18e siècle, la chanson révolutionnaire et la chanson de lutte sont marquées idéologiquement, que cela soit dans leur contenu dénoté (L’Internationale) ou dans leur contenu connoté (Le temps des Cerises). Même les kalon’ny fahiny – genre musical malgache propre à l’Imerina – étaient des vecteurs de communication, donc de résistance, durant la colonisation. « Derrière leurs histoires d’amour, qualifiées de platoniques, sommeillaient des messages nationalistes profonds », décrit notre interlocutrice. « Les artistes ont un pouvoir. Ils peuvent changer le monde », avance Patrick Johannès, alias Doubl’Enn, figure tutélaire du rap malgache.

À PARTIR DES ANNÉES 60, les idées politiques des auteurs commencent à se refléter dans les chansons. Les porte-drapeaux sont Bob Dylan, Joan Baez, John Lennon, Bruce Springsteen, Jean Ferrat, Georges Brassens ou encore Léo Ferré. Suivre les traces de ces géants de la musique engagée impose de faire des choix de carrière. « Il y a l’artiste citoyen et l’artiste professionnel, compare Sariaka Rabearivony. Le citoyen adopte des parti pris sur des thématiques sociétales, le professionnel vit de son métier, à travers les tournées par exemple ». Les deux sont rarement compatibles car l’engagement est confiné dans des espaces restreints. « La scène underground est riche, mais les artistes y évoluent en vase clos. Ils ne s’adressent qu’à des initiés, ce qui limite forcément les échos de leur message », regrette Sariaka Rabearivony. Néanmoins, Doubl’Enn estime que « le problème réside dans le déficit de communication. Ces artistes n’ont pas forcément les moyens de faire des matraquages de leurs œuvres ». La diffusion (abusive) de clips dans les médias, moyennant rétribution financière, est devenue le moyen pour les artistes de devenir célèbres. Si bien que si on n’en a pas la capacité, il est difficile de se frayer un chemin.

DURANT LE MOUVEMENT estudiantin de 1972, l’art, notamment la poésie et la chanson, a joué un très grand rôle de catalyseur d’idées. « Le groupe Ny Andry apprend aux leaders Zwam (jeunes déshérités issus des bas quartiers) à penser et à se débarrasser de l’idéologie western à acquérir une conscience politique », note Jean Roland Randriamaro dans l’ouvrage L’esclavage à Madagascar, Aspects historiques et résurgences contemporaines (1996). Des poésies poignantes comme « Akata an-tanàna » (guérilla urbaine) d’Ondatindroy ou encore le chef d’œuvre de la musique prolétarienne « Ampitapitao » – signée par Tsilavina Ralaindimby, Bory et Dadafara – marqueront de leur sceau cette période fascinante de l’histoire contemporaine malgache. Mahaleo, un groupe devenu légendaire, est la tête de pont de 1972. Dama, aime à rappeler qu’« il n’y aurait pas eu de Mahaleo sans 1972 ». Les graines de la conscience politique semées à l’époque porteront leur fruit même des années après. Alors, que reste-il de cette période glorieuse ? « Le mouvement de 1972 était les prémices d’une plus grande révolution avant qu’il n’explose au vol », glisse Sariaka Rabearivony. Si dans les années 70, les concerts vakisaova étaient organisés pour recueillir des fonds et pour conscientiser, les formes d’engagement ont aujourd’hui changé. L’on milite actuellement plus sur l’humanitaire et sur l’environnement (Théo Rakotovao, Rajery…), le volet politique est quelque peu délaissé. Une vraie fausse note ?
Andriamanambe Raoto

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