L’auteur analyse ce que deux ouvrages1 récents peuvent nous apprendre sur la défense de la démocratie contre les oligarques.

Il y a quelques années, alors que j’effectuais des recherches en vue d’un livre sur la menace qu’exercent les inégalités économiques sur la démocratie, un de mes collègues a demandé si l’Amérique courait vraiment le risque de devenir une oligarchie. Notre système politique, disait-il, est une démocratie. Si les gens ne veulent pas être dirigés par l’élite fortunée, nous pouvons simplement les éliminer par une élection.

EN D’AUTRES TERMES, le système ne peut pas vraiment être « trafiqué » en faveur des riches et des puissants, à moins que les gens ne soient au moins disposés à accepter un gouvernement des riches et des puissants. Si le grand public s’oppose au gouvernement dirigé par les élites économiques, alors comment se fait-il que les riches contrôlent autant le gouvernement ? La question était pertinente, et bien que j’aie mes propres explications, je ne disposais pas d’une réponse systématique. Heureusement, deux livres récents en avaient. En un mot, l’oligarchie fonctionne à cause des institutions. Dans son livre fascinant et perspicace, Classical Greek Oligarchy, Matthew Simonton nous ramène à l’antiquité, quand le terme oligarchie a été inventé. L’une des principales menaces pour l’oligarchie était qu’il y ait une division au sein des oligarques, et que l’un des leurs fasse défection, assume la direction du peuple et renverse l’oligarchie. Pour éviter que cela n’arrive, les anciennes élites grecques ont formé des institutions et établi des pratiques pour préserver leur unité. Entre autres, ils ont adopté des lois somptuaires pour empêcher l’étalage extravagant de leur richesse qui pourrait susciter de la jalousie, et ils ont utilisé le vote à bulletin secret ainsi que la pratique de la recherche de consensus pour veiller à ce que les décisions n’aboutissent à un plus grand conflit dans leur cercle.

COMME POUR UN SPÉCIALISTE des classiques, Simonton met l’accent sur le détail de ces anciennes pratiques particulières. Mais son idée maîtresse est que les élites au pouvoir ont besoin de solidarité s’ils veulent rester au pouvoir. L’unité pourrait découler des relations personnelles, de la confiance, des pratiques de vote ou – comme il est plus probable dans l’époque méritocratique d’aujourd’hui– d’une culture et des valeurs homogènes car ils évoluent dans les mêmes cercles bien circonscrits. Alors que la classe dirigeante doit rester unie pour permettre qu’une oligarchie reste au pouvoir, le peuple aussi doit être divisé afin qu’ils ne puissent pas renverser leurs oppresseurs. Les oligarques dans la Grèce antique ont donc utilisé une combinaison de coercition et de cooptation pour tenir la démocratie en échec. Ils ont rémunéré les informateurs et trouvé des citoyens malléables pour occuper des postes au sein du gouvernement. Ces collaborateurs légitimaient le régime et constituaient une tête de pont pour les oligarques au sein même du peuple. En outre, les oligarques contrôlaient les espaces publics et les moyens d’existence pour empêcher les gens de s’organiser. Ils expulsaient les gens des places de la ville : une population dispersée dans la campagne serait incapable de protester et de renverser le gouvernement aussi efficacement qu’un groupe concentré dans la ville.

ILS ONT AUSSI ESSAYÉ DE MAINTENIR les gens ordinaires dépendants des oligarques individuels pour leur survie économique, à la manière des patrons de la mafia dans les films qui entretiennent des relations paternalistes dans leurs quartiers. À la lecture de ce que dit Simonton, il est difficile de ne pas penser que la fragmentation de nos plateformes médiatiques en fait représente une instanciation moderne de la division de la sphère publique, ou que nos employés et nos ouvriers sont si pétrifiés qu’ils ne protestent plus. La discussion plus intéressante concerne la manière dont les anciens oligarques utilisent les informations pour préserver leur régime. Ils ont combiné la culture du secret en matière de gouvernance avec une transmission sélective de messages à des publics ciblés. En ce sens, ils ne diffèrent pas réellement des éminences grises et des consultants en communication de notre époque. Ils affichaient ainsi une image du pouvoir à travers des rituels et des processions. Parallèlement, ils ont cherché à détruire les monuments qui symbolisent la démocratie réussie. Au lieu de projets de travaux publics, dédiées au nom du peuple, ils se sont appuyés sur ce que nous pouvons concevoir comme de la philanthropie, pour maintenir leur pouvoir. Les oligarques financeront la création d’un nouveau bâtiment ou l’embellissement d’un espace public. Le résultat : les gens apprécieront que l’élite engage des dépenses sur de tels projets et la haute bourgeoisie aura leurs noms immortalisés en tout temps. Après tout, qui pourrait s’opposer aux oligarques qui montrent autant de générosité ?

SIMONTON, PROFESSEUR-ASSISTANT D’HISTOIRE à l’Arizona State University, doit beaucoup aux idées des sciences sociales qu’il applique judicieusement à une analyse minutieuse des pratiques anciennes. Mais alors qu’il reconnaît que les anciennes oligarchies étaient toujours issues des gens fortunés, son ouvrage comporte une faille en ce qu’il se concentre principalement sur la manière dont les oligarques perpétuent leur pouvoir politique, et non leur puissance économique. Pour comprendre ce point, nous pouvons nous référer à un véritable classique sorti il y a quelques années, Oligarchy de Jeffrey Winters. L’auteur soutient que la clé pour comprendre l’oligarchie est qu’un groupe composé d’élites disposent suffisamment de ressources matérielles à dépenser pour asseoir leur statut et leurs intérêts. Il appelle ceci « la défense de la fortune » et la divise en deux catégories. « La défense de la propriété » consiste à protéger les biens existants. Autrefois, cela signifiait la construction de châteaux et de murs, aujourd’hui il s’agit de l’état de droit. « La défense du revenu » vise à protéger les gains. Aujourd’hui, cela signifie plaider pour une baisse des impôts. Selon Winters, le défi que pose la compréhension du fonctionnement de l’oligarchie est que, ordinairement, nous ne pensons pas à associer intimement le domaine de la politique à celui de l’économie. Essentiellement, l’oligarchie consiste à concentrer le pouvoir économique et à l’utiliser à des fins politiques. La démocratie est vulnérable face à l’oligarchie, parce que les démocrates concentrent tellement leurs efforts à garantir l’égalité politique qu’ils négligent la menace indirecte qui résulte de l’inégalité économique.

WINTERS SOUTIENT QU’IL Y A QUATRE TYPES D’OLIGARCHIE, tous engagés dans la défense de la richesse par le biais de différentes institutions. Ces oligarchies sont classées selon le type de pouvoir qu’exercent les oligarques – soit personnel, soit collectif – et selon que les oligarques utilisent ou non la coercition. Les oligarchies belligérantes, comme les seigneurs de la guerre, usent du pouvoir personnel et sont armées. Les oligarchies au pouvoir comme la mafia usent du pouvoir collectif et sont armées. Dans la catégorie des oligarchies non armées, les oligarchies sultanistiques (comme l’Indonésie de Suharto) sont régies par le biais de relations personnelles. Dans les oligarchies civiles, la gouvernance est collective et imposée par le biais de lois plutôt que par les armes. La démocratie l’emporte sur l’oligarchie dans la Grèce antique en raison de « l’effondrement de l’oligarchie ». Avec cette typologie à sa disposition, Winters déclare que l’Amérique est déjà une oligarchie civile. Pour utiliser le langage des récentes campagnes politiques, nos oligarques essaient de manipuler le système afin de sauvegarder leur richesse. Ils mettent l’accent sur la réduction des impôts et sur l’assouplissement des réglementations qui protègent les travailleurs et citoyens des actes répréhensibles des entreprises.

ILS ÉTABLISSENT UN SYSTÈME JURIDIQUE qui est biaisé pour jouer en leur faveur, afin que leur comportement illégal soit rarement puni. Et ils maintiennent tout ceci grâce à un système de financement électoral et de lobbying qui leur confère une influence indue sur la politique. Dans une oligarchie civile, ces actions sont soutenues non au bout du canon d’une arme à feu ni par la parole d’un seul homme, mais par l’État de droit. Si l’oligarchie fonctionne c’est parce que ses dirigeants institutionnalisent leur pouvoir grâce à la loi, les médias et les rituels politiques. Que faire ? Comment la démocratie peut-elle jamais prendre le dessus ? Winters constate que le pouvoir politique dépend de la puissance économique. Ceci suggère qu’une solution est de créer une société plus égalitaire économiquement. Le problème est que, si les oligarques sont aux commandes, il n’est pas évident qu’ils veuillent adopter des politiques qui réduisent leur richesse et qui rendent la société plus égalitaire. Tant qu’ils peuvent garder les gens divisés, ils ont peu à craindre d’être occasionnellement menés à la fourche ou de faire face à une protestation. En effet, certains commentateurs ont suggéré que l’égalité économique de la fin du 20e siècle était exceptionnelle parce que les deux guerres mondiales et la grande dépression ont pratiquement fait disparaître les avoirs des ultra-riches. Sur ce point, il n’y a pas grand-chose que nous puissions faire sans qu’il y ait une catastrophe planétaire majeure. Simonton propose une autre solution. Il fait valoir que la démocratie a triomphé de l’oligarchie dans la Grèce antique en raison de « la désagrégation de l’oligarchie ».

LES INSTITUTIONS OLIGARCHIQUES sont sujettes à la pourriture et à l’effondrement, comme tout autre type d’institution. Quand la solidarité des oligarques ainsi que leurs pratiques commencent à se décomposer, l’occasion se présente à la démocratie pour ramener le gouvernement au peuple. À ce moment-là, les gens pourraient s’unir pour le temps qu’il faut afin que leurs protestations mènent au pouvoir. Avec toutes les perturbations de la vie politique actuelle, il est difficile de ne pas croire que ce moment est le plus opportun qu’il ne l’a été depuis des générations pour se saisir de l’avenir du système politique. La question est de savoir si la démocratie émergera de cette désagrégation de l’oligarchie – ou si les oligarques vont juste renforcer leur emprise sur les leviers du gouvernement.

1 Classical Greek Oligarchy de Matthew Simonton et Oligarchy de Jeffrey Winters

Ganesh Sitaraman

Article initialement publié dans le Guardian News & Media

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