La disqualification sociale des populations rurales dans la politique est encore une réalité tenace à Madagascar. À leur niveau, elles cherchent aujourd’hui à reprendre en main leur destinée.

Une piste cahoteuse de 24 km que l’on fait en près d’une heure trente minutes. Aller à Antoby-Est, commune rurale située à une vingtaine de kilomètres au Sud-est de Miarinarivo, dans la région Itasy, relève du même parcours de combattant qu’aller dans la plupart des campagnes malgaches. La localité est à moins de 100 km de la capitale, mais comme beaucoup de zones rurales, elle fait face à la défaillance d’infrastructures publiques. La terre y est encore riche, mais les habitants y sont toujours pauvres.

ANTOBY-EST A POURTANT UNE PARTICULARITÉ. « Le taux de recouvrement fiscal dans ma circonscription est de 75% », indique fièrement Jean Marie Razafimahatratra, maire de la commune rurale. « Cela est possible parce que nous expliquons aux contribuables à quoi leurs impôts vont servir, tout en reversant dans les fokontany 40% de la totalité de ce qui est perçu pour que des travaux puissent y être réalisés », poursuit-il. Tous les mois, les membres du bureau de l’Exécutif de la commune effectuent une visite dans chacun des onze fokontany qui la composent. Pour eux, c’est l’occasion d’expliquer à la population les décisions qui sont prises, de faire un rapport de ce qui a été entrepris au niveau de la commune, mais aussi de recueillir les desiderata des habitants. Une réunion de consultation est également organisée dans les bureaux de la mairie tous les premiers mardis du mois avec les dirigeants de la commune, le conseil communal ainsi que les représentants des différentes organisations locales. « La démocratie, nous la vivons au quotidien parce que nous participons activement dans la gestion de nos fokontany et de notre commune », résume Jean Baste Randrianarisoa, conseiller communal.

« LA COMMUNE N’EXÉCUTE QUE les travaux ayant obtenu l’aval du conseil communal, tandis que le conseil communal n’autorise que les travaux dont la mise en œuvre a initialement fait l’objet de consultations auprès des citoyens et des forces vives de la commune », poursuit-il. « Pour que la démocratie fonctionne, et que les citoyens prennent une part active à la gestion d’une communauté, quelle que soit sa taille, les dirigeants doivent être proches de la population, et celle-ci doit être au courant de tout ce qui est décidé en son nom ». Les propos sont de Bernard Ravelonjato, leader du parti GLM dont est issu le maire d’Antoby-Est. Pour cet ancien député élu à Miarinarivo, la démocratie telle qu’elle s’applique aujourd’hui à Antoby-Est, peut être mise à l’échelle et s’appliquer sur l’ensemble du pays quelle que soit la forme de l’État. « Il est important de redonner aux citoyens (fokonolona) la considération qu’ils méritent en tant que réels détenteurs du pouvoir, souligne-t-il, avant de conclure que les partis politiques ont un rôle important à jouer dans ce sens ».

CETTE FORME D’EXERCICE DE LA DÉMOCRATIE est nouvelle à Antoby-Est. Jusqu’en 2015, année d’élection du maire Jean Marie Razafimahatratra, les habitants de la commune se contentaient de « subir » les décisions prises par le maire et ses collaborateurs. Tout comme ils continuent de se soumettre aujourd’hui à certaines mesures d’intérêt national, dont ils ne comprennent pas toujours les tenants et les aboutissants. « Personne ne vient nous expliquer, regrette Justin Randriamiandrisoa, président d’un fokontany. Et ce n’est pas sur notre député qu’il faut compter pour venir nous éclairer sur ce qui a amené les autorités à prendre cette mesure ». Habitués depuis deux ans à recevoir la visite de proximité de l’équipe du maire Jean Marie Razafimahatratra, les habitants d’Antoby-Est ressentent encore plus durement la rareté des visites que leur rendent les élus nationaux, tels que le député élu dans le district de rattachement ou le président de la République. « Nous savons maintenant pour qui ne pas voter en 2018 », s’exclament-ils en chœur, même si pour l’heure, beaucoup ne savent pas pour qui alors voter.

HANITRA BASILE RAZAFINDRAKOTO, DIRECTEUR D’ÉCOLE assure que « les paysans savent aujourd’hui voter et ont des critères très stricts quand ils choisissent ». « Des candidats peuvent tenter d’acheter des voix, les gens ne se feront pas avoir », ajoute-t-il. « Nous allons juger les candidats sur leur réalisation, sur leur personnalité et sur leur capacité à venir vers nous », précise alors Randriamahenina, chef d’un autre fokontany de la commune. « Ceux qui donneront des “gadgets électoraux” perdront leur argent : les électeurs vont les accepter, mais ce n’est pas cela qui va dicter leur choix », lance de son côté Charles Randrianarivony, adjoint d’un chef de fokontany. Mais les paysans ne connaissent pas forcément tous les candidats, ils vont devoir se fier aux recommandations qui leur sont faites. « Nous allons demander aux notables de la région de nous éclairer sur les choix à faire », indique Randriamahenina. Parmi les notables, les fonctionnaires et les représentants de l’État, formant généralement les bras armés du parti au pouvoir, se trouvent en bonne position pour « dicter » aux paysans leur vote.

2018 SERA DONC L’ANNÉE du grand test démocratique à Antoby-Est. Si les composantes de la démocratie – comme le principe de la redevabilité et la participation citoyenne, fonctionnent à l’échelle de la commune, amenant ses habitants à s’intéresser davantage à la vie politique locale, la coupure avec le monde urbain – là où les décisions à caractère national sont prises, les loge encore à la même enseigne que la plupart des paysans. Cette fracture politique entre le monde rural et le monde urbain est demeurée béante à mesure que le pays stagne. Les campagnes malgaches sont et demeurent des zones « annexées » par les villes qui accaparent encore les projets de développement et les infrastructures. Il est de plus en plus urgent que les réformes de l’action publique en matière de développement de territoires – promouvant la décentralisation politique – renforce les capacités aussi bien des administrateurs que des administrés dans ces zones rurales. L’empowerment des citoyens dans ces zones leur permettront de s’organiser et de définir leur trajectoire de développement, non plus de subir. À défaut d’une telle politique, oubliés, voire méprisés par les autorités politiques, ils finiront toujours par se soumettre à ceux qui auront été élus à l’échelle nationale, jusqu’à la prochaine élection.

Iloniaina Alain

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