Dans leur ouvrage L’énigme et le paradoxe, trois chercheurs de l’IRD évoquent la fragmentation extrême de la société comme l’une des principales causes de la contre-performance économique de Madagascar. Ils parlent notamment d’une paysannerie coupée des affaires publiques et oubliée des autorités, mais aussi fataliste et résignée à son sort. Ils évoquent également la faiblesse des corps intermédiaires (société civile et parti politique) qui, ainsi, ne peuvent pas relier le monde d’en haut du monde d’en bas, ainsi que de l’incapacité des élites à former des organisations stables et des coalitions solides. Entretien avec Désiré Razafindrazaka, psychosociologue, directeur de COEF Ressources, représentant du réseau Afrobaromètre à Madagascar et enseignant à l’Institut d’études politiques (IEP) Madagascar

Est-il possible d’amener les paysans à aller au-delà du fatalisme et à ne plus se résigner à leur sort peu enviable ? Comment y arriver ? (Mais d’abord, est-ce que vous partagez cette thèse qui veut que les paysans se résignent à leur sort, acceptent la soumission aux autorités etc.)

Les paysans constituent la majorité de la population malgache (près de 80%). Ils sont un des vecteurs et gardiens de la tradition et des valeurs malgaches. Malheureusement, comme le disent les auteurs de l’ouvrage « L’énigme et le paradoxe », il existe un véritable clivage entre les urbains et les ruraux avec, par exemple, un écart entre les 2 types de population parmi les plus forts d’Afrique concernant l’intérêt pour les affaires publiques. La notion de fatalisme est à nuancer. S’il y a une certaine propension dans la culture malgache, d’une part, à accepter les événements de la vie quotidienne, et notamment ceux pouvant être interprétés comme relevant d’une infortune, comme tributaire d’un destin et, d’autre part, à considérer les autorités, gouvernants et élus comme des parents, l’actualité de ces dernières années a montré que ce type de comportement pouvait évoluer.  En termes de demande de redevabilité, il existe une demande croissante de la population pour que les responsables rendent compte de leurs actions, comme le démontrent les études Afrobaromètre. De plus, bien que les Malgaches soient respectueux envers les autorités, plus des 2/3 expriment clairement leur insatisfaction par rapport à la prise de responsabilité de ceux-ci concernant les affaires sociales, et plus de la moitié affirment ne pas faire confiance aux autorités locales. Ainsi, les cas de recours à la justice populaire voire les phénomènes de vindicte populaire enregistrés dans différentes régions de l’île peuvent être, dans un certain sens, considérés comme des cas extrêmes de non soumission à l’autorité étatique ; cela en raison d’une certaine déliquescence de l’Etat à laquelle sont liées les phénomènes de corruption et le manque de foi envers la justice vécues par la population. Ainsi, la confiance entre la population et l’Etat gagnerait à être renforcée. Tout d’abord, en luttant encore plus efficacement contre les fléaux qui minent la société actuelle, puis en renforçant le « Hasina » du Fanjakana, de l’Etat et de ses représentants, et par extension du service public. Les paysans ont soif de changement, qu’il s’agisse de progrès technologique (agriculture mécanisée, panneaux solaires, accès aux soins, etc.) ou encore de progrès social (bonne utilisation des impôts, transparence, enseignement de qualité, …). Bref, ils ont besoin de signaux forts et d’exemples venus d’en haut (gouvernants et élites) qui ne les conforteraient plus dans leur impression d’être des « insulaires » d’une autre catégorie dans leur propre pays, en étant d’une certaine manière délaissés et à la dérive.

Les chercheurs de l’IRD parlent de la nécessité de renforcer les capacités des corps intermédiaires. Mais est-ce que les ONG qui vont dans les campagnes ne font pas déjà ce travail ?

La plupart des ONG font un excellent travail pour aider les populations à un mieux-être ou tout simplement pour subvenir à leurs besoins élémentaires et ce dans différents domaines (santé, micro-crédit, éducation, eau et assainissement, …). Mais leur nombre est insuffisant, malgré les apparences. En tout cas, la portée de leur action est limitée pour couvrir les besoins de toute  la population qui nécessite leurs services. De plus, il n’y a pas assez d’organisations qui travaillent sur la citoyenneté et l’éducation civique à Madagascar.

Peut-on dire que ces ONG se contentent de s’enrichir sur le dos et sur la pauvreté des paysans ?

L’expansion des ONG et autres organisations de la société civile a entraîné l’apparition et le développement d’un nouveau type d’économie. Mais je pense que, d’une manière générale, la démarche des ONG est avant tout sincère quant à ces objectifs d’améliorer l’existence et le devenir de la population. Mais ces organisations qui sont les intermédiaires entre les communautés et l’Etat ne peuvent agir seules, c’est pourquoi lorsqu’elles bénéficient de la contribution de partenaires techniques et financiers (bailleurs), cela est une bonne chose pour une meilleure efficacité de leurs actions. Toutefois, l’implication et le soutien de l’Etat est pour eux plus que nécessaire. Néanmoins, il ne faut pas que les ONG se substituent à l’Etat qui doit avoir ses propres responsabilités dans le développement du pays. Certaines associations parviennent à travailler avec les pouvoirs publics mais il arrive que ceux-ci aient du mal à s’approprier des projets ou encore que ce soient plutôt les pouvoirs publics qui attendent l’aide des ONG. Ce qui est un effet pervers !

Comment amener les citoyens à s’engager auprès des corps intermédiaires ? Ensuite comment amener ces corps intermédiaires à être plus efficaces dans leur rôle de trait d’union entre les élites dirigeantes et la population ?

Nous avons à Madagascar une tradition communautaire et collectiviste basée sur la recherche du consensus. Il faut que les citoyens se sentent plus écoutés et entendus avec des projets de développement qui tiennent compte de leurs avis, de leurs aspirations et de leurs problèmes au quotidien et avec des propositions de solutions auxquelles ils ont été associés. S’ils se sentent négligés ou exclus, il y aura une défiance envers les autres catégories de population et les organisations formelles. Bref, il faut renforcer la confiance entre la population et l’Etat, et entre les catégories d’individus, voire la restaurer. D’où l’importance de former des médiateurs sociaux et culturels qui seront les intercesseurs entre les différents types de populations, et donc des professionnels du développement maniant les différents types de langage et connaissant les différentes cultures, valeurs et codes et autres spécificités culturelles entre, par exemple, les urbains et les ruraux, les élites et les autres types de populations, etc. La formation joue donc ici un rôle majeur et indispensable.

Quel rôle les partis politiques peuvent-ils jouer dans cette conscientisation des paysans ?

Outre la conquête du pouvoir, l’objectif d’un parti politique, est notamment de proposer un modèle ou un projet de société et d’influencer la gouvernance de son pays. Malheureusement, nombre de projets politiques présentés par les partis ne sont pas suffisamment lisibles car manquant de clarté dans leur discours et leur analyse pour la population dans son ensemble, et les partis se réfugient plus facilement derrière l’aura (supposée ou non), la réputation ou tout simplement le nom ou l’héritage patronymique de leur leader. Si à Madagascar la couleur d’un parti ne s’exprime pas, comme dans de nombreux pays occidentaux, à travers une polarité gauche-droite, un parti politique, pour être attrayant, doit se trouver une véritable identité idéologique en dépassant le sempiternel slogan de la lutte contre la pauvreté, et être plus explicite et opérationnel dans sa vision et ses propositions. Les paysans ont conscience que le pays regorge de richesses, qu’il produit des ressources mais que la croissance n’est pas partagée. D’où les problèmes de fossé entre la majorité de la population et les élites, et de croissance non élargie et non inclusive qui conduisent à des conflits avec l’Etat et à un faible intérêt pour les affaires publiques. Il faut donc réconcilier les Malgaches avec la politique et ses acteurs pour que ces derniers retrouvent une crédibilité. Enfin, comme pour la plupart des autres corps intermédiaires (syndicats, organisations de la société civile, associations, …), il est clair que le rôle d’un parti politique est aussi d’éduquer les citoyens et notamment pour aider l’Etat à une bonne gouvernance.

Propos recueillis par Iloniaina Alain  

 

 

 

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