Dans l’histoire de la Grande île, les élections semblent plus s’apparenter à des troubles, des menaces de crises, un danger, plutôt qu’un chemin pour consolider la démocratie.

Est-ce le système dans lequel le pays évolue qui n’est pas adapté – comme l’avancent bon nombre d’intellectuels –, ou les politiques ne sont-ils guidés que par leurs intérêts individuels faisant fi de l’intérêt collectif ou celui de la nation ? Dans un cas comme dans l’autre, le pays n’avance pas et les différents scrutins organisés, notamment la présidentielle, ne semblent pas apporter les réponses idoines.

Violences électorales

Si l’on observe à la loupe l’histoire de la Grande île (Voir Politikà 1), les différentes crises ont eu leur source avant ou après que des élections aient été organisées. Madagascar a une riche histoire électorale. Depuis son indépendance en 1960, Madagascar a organisé onze élections présidentielles, onze législatives, sept référendums au cours de quatre Républiques, sans compter les différentes élections locales. La plupart de ces scrutins ont été émaillés de polémiques et de violences électorales.

« Ces élections qui auraient dû contribuer à la consolidation de la démocratie ont échoué et ont été suivies de violences électorales débouchant sur des crises politiques. La démocratie malgache semble s’inscrire dans un processus de consolidation de sa démocratie, ponctuée par le coup d’État de mars 2009 et les élections de 2013 semblent ne pas avoir inversé la tendance avec la perpétuation d’une gouvernance autoritaire », note le Dr Juvence Ramasy, dans son étude Violences électorales à Madagascar : consolider le rôle des acteurs électoraux dans la prévention, la gestion et de règlement des conflits. L’élection constitue bien souvent une zone de turbulence à traverser pour la Grande île.

Développement intégré

Coralie Gevers, responsable des opérations de la Banque Mondiale à Madagascar et aux Comores, apporte une tentative d’explication. « Même si le sens de la nationalité malgache est très fort, il faut admettre que ce n’est pas non plus une société où l’on rencontre la plus grande cohésion sociale, soutient-elle. Cela contribue probablement aux crises quand on parle souvent des élites malgaches qui – dans leur globalité – n’ont peut-être pas toujours le sens du bien commun et l’intérêt du plus grand nombre. Pour avoir un développement plus équilibré, il faudrait établir un autre contrat social. »

Un point de vue qui rejoint l’observation de Herinaivo Andriamasinoro, plus connu sous le pseudonyme de Gothlieb, humoriste, chroniqueur et observateur avisé de la vie politique. Pour lui, le réel danger est ce que les Malgaches vivent au quotidien.  « Notre nation vit déjà dans le danger. Ce danger, ce ne sont pas que les émeutes ou les manifestations publiques, c’est aussi l’énergie, la Jirama, le prix à la pompe, le prix des PPN, … », estime-t-il.

Les élections ne font qu’exacerber ce danger déjà latent. En temps normal, elles sont une soupape de sécurité pour évacuer les frustrations et pour sanctionner un programme défaillant. Dans la Grande île, malgré leur fréquence, elles n’ont fait qu’entretenir un système défaillant. D’autant plus que les Malgaches ressentent pertinemment les pressions de la communauté internationale, des bailleurs de fonds, des personnalités riches et influentes qui financent les élections. « Ce qui nous contraint à avancer vers les élections que l’on essaie artificiellement de crédibiliser aux yeux de tous », glisse Manassé Esoavelomandroso, historien.  Jusqu’à présent, seule la démocratie, donc les élections, constitue l’alternative. Personne ne peut prétendre gouverner légitimement sans passer par des élections.

Élections ploutocratiques

Le général Amédée Andriamisa-Ramihone, professeur de sciences politiques au sein de l’Université catholique de Madagascar (UCM), le souligne : « les citoyens iront aux élections même si elles sont organisées à marche forcée. Mais après, le peuple va se rebiffer, se soulever. La déflagration ne sera que plus dure. » Amplifiée par les divers maux du quotidien, cette présidentielle est par exemple qualifiée de « bombe à retardement » par Gothlieb. Le chroniqueur cite, pêlemêle, les questions d’ordre économique, la gestion de l’eau, l’exploitation du sous-sol malgache, les rancunes sociales engendrées par les expropriations, l’impunité dans laquelle agissent certaines personnalités, etc.

Comment Madagascar a-t-il fait pour en arriver à une telle situation ? « Une élection n’est pas un danger pour une démocratie mature. C’est la manifestation de la démocratie. Les citoyens sont tous égaux devant la loi dans l’isoloir. Le bulletin a la même valeur », explique Manassé Esoavelomandroso. Cependant, à Madagascar, c’est la nature même de l’élection qui est tronquée. « Une élection démocratique se fait pour le peuple et suppose que toutes les forces vives du pays puissent participer, explique notre interlocuteur. Or, actuellement, des obstacles majeurs ne permettent pas aux Malgaches de participer à ces élections. »

La participation à des élections peut se faire de trois manières. « Soit l’on se porte candidat et l’on demande aux citoyens de voter pour nous, soit l’on participe en tant qu’électeur, et l’on va voter, explique Manassé Esoavelomandroso. Troisièmement, l’on peut épouser une cause précise et devenir membre d’un parti politique puis faire voter une idée et un candidat ». Aujourd’hui, ce rouage est complètement grippé. D’où ce sentiment d’exclusion. « La participation citoyenne est très faible. Le citoyen  s’est désintéressé de la politique  », estime un membre d’un parti politique. La question financière revient sans cesse également. « On est face à des élections ploutocratiques où seuls ceux qui ont de l’argent peuvent se porter candidat », avance le général Amédée Andriamisa-Ramihone.

Élections houleuses

« La patrimonialisation du pouvoir met en place une relation de patron à client où le président devient une sorte de superpatron, de big man et les différentes élites en sont les clients. Cela aboutit à la mise en place d’une big man democracy où les dispositifs formels de la démocratie coexistent avec les pratiques néopatrimoniales du pouvoir. (…) En agissant ainsi les élites au pouvoir limitent la participation des citoyens et leur responsabilité envers ces derniers », explique le Dr Juvence Ramasy, en citant Bratton M. et Van De Walle N.

Tous les ingrédients semblent être réunis pour des élections houleuses pour cette année : des candidats déterminés et revanchards, manœuvres politiques, incertitudes économiques et sociales, environnement de conflit. Dans ce sens, l’étude de Juvence Ramasy recense des facteurs internes et externes qui engendrent les crises électorales : le cadre juridique (loi électorale contestée, système électoral inadapté, règles administratives inadaptées), la planification et préliminaires à la mise en œuvre (Mauvaise performance des organismes de gestion électorale, inadéquation du système de résolution des contentieux électoraux, planification opérationnelle inadéquate, Inadéquation de la budgétisation et des financements, inadéquation des dispositifs pour assurer la sécurité des élections). La formation et l’éducation sont aussi pointées du doigt, etc.

Ces prochaines élections « ne changeront pas la situation des Malgaches » s’accordent à dire tous nos interlocuteurs. « Cela ne nous permettra pas d’avancer vers un mieux vivre ensemble », note Manassé Esoavelomandroso. Toutefois, selon Coralie Gevers, « comme alternatives, il n’y a pas mieux. Il faut du consensus et du compromis. Et il est surtout important de mettre l’intérêt du plus grand nombre en avant », conclut-elle. Il faut espérer que la sagesse du peuple reprenne le dessus…

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