Republican presidential candidate Donald Trump gestures and declares "You're fired!" at a rally in Manchester, New Hampshire, June 17, 2015. REUTERS/Dominick Reuter TPX IMAGES OF THE DAY - RTX1GZCO

Déjà dès son premier discours de président, Donald Trump concrétise la rupture avec ses prédécesseurs. Analyse du saut des États-Unis et de la planète vers l’inconnu.
Le poing est serré. Le ton ferme. La posture adoptée ressemble à celle d’un homme en campagne. Le slogan « America first » (« L’Amérique d’abord ») est martelé. Il résume la « nouvelle vision qui gouvernera le pays ». Dorénavant, les États-Unis se concentreront sur eux-mêmes, d’abord, avant de penser aux autres.

DÈS JUILLET 2016, LE TRÈS SÉRIEUX WASHINGTON POST a qualifié le nouveau président américain de « menace singulière pour la démocratie américaine ». En novembre, ce candidat issu du sérail républicain a gagné la majorité des grands électeurs. Ceci malgré le fait que sa concurrente, Hillary Clinton, ait obtenu presque trois millions de voix de plus que lui. Le système électoral américain, datant du 18e siècle privilégie les États à faible population (en majorité les États esclavagistes de jadis). Il se heurte ainsi aux exigences les plus basiques d’une démocratie et met en question le fameux principe de la constitution que « tous les hommes sont créés égaux ». Le jugement du Washington Post n’en est pas moins correct, après les élections. Donald Trump ne représente pas uniquement une menace pour la démocratie américaine, mais aussi – sinon plus encore – pour le monde entier. Malgré les critiques acerbes que la domination des États-Unis a suscitées depuis 1945, la « pax americana » était pour une grande partie de la population mondiale une hégémonie assez inoffensive.

LES ÉTATS-UNIS GARANTISSAIENT UN CERTAIN ORDRE mondial fondé – malgré des déviations empruntées en cours de route – sur un système de valeurs universelles. C’est pourquoi le monde a pu s’accommoder de cet ordre et de l’extrême domination d’un seul pays, à la fois du point de vue politique, économique et militaire. Il est aussi vrai qu’une très grande partie des États du monde (surtout d’Europe et d’Asie, beaucoup moins d’Amérique Latine et d’Afrique) s’accordaient avec l’hégémonie américaine non pas du fait de leur puissance militaire, mais surtout par la conviction que l’ordre mondial garanti par Washington leur profiterait aussi, ou serait au moins plus avantageux que toute autre alternative. Ainsi, maintenant que ce système de valeurs universelles est remis en question, l’Amérique, dotée de ses capacités formidables, devient une menace non seulement pour ses concurrents, mais aussi pour ses alliés.

D’AILLEURS, DÈS QUE LES TENDANCES DE LA VICTOIRE de Donald Trump se sont dessinées, l’ambassadeur en poste à Madagascar, Robert Yamate, se voulait être rassurant. « Je ne m’attends pas à beaucoup de changement en ce qui concerne notre politique envers Madagascar. Les républicains et les démocrates se sont convenus depuis toujours sur les principes fondamentaux qui continuent à guider les actions américaines », a-t-il expliqué. Mais la crainte et l’appréhension sont bien réelles pour un pays comme Madagascar biberonné aux aides internationales. Le Pays de l’Oncle Sam est un partenaire majeur de la Grande île. Depuis 2014, le gouvernement américain a fourni 39 millions de dollars pour l’aide alimentaire d’urgence dans le Sud de Madagascar à travers l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Cette bâtisse qu’est la relation américano-malgache – et plus généralement américano-africaine – risque de s’effondrer. Il y a une menace réelle sur l’African growth and opportunity act (Agoa) qui bénéficie à de nombreux pays africains. La suspension de la Grande île de ce régime avait jeté des milliers de Malgaches dans la rue, des travailleurs issus notamment des entreprises franches textiles exportant aux États-Unis.

GLOBALEMENT, DONALD TRUMP et le mouvement qu’il a créé représentent la fin de l’universalisme américain et le retour d’un nationalisme exacerbé que ce pays – à la différence de la plupart des pays européens et asiatiques – a dans son histoire, toujours pu éviter. Les États-Unis étaient le monde en miniature, un pays peuplé par des descendants d’immigrés et de réfugiés venus du monde entier, ouverts au monde. Un pays aussi qui a exercé, plus qu’un autre, un énorme attrait sur les citoyens de la planète, et qui était perçu comme une lueur d’espoir par les nombreux immigrés qui souhaitaient réaliser leur rêve américain : vivre à la fois la liberté individuelle et la prospérité économique. Le nationalisme à la Trump se manifeste surtout dans sa litanie de victimisation. Selon le 45e président américain, l’Amérique – pourtant la première puissance mondiale – est d’abord une victime qui est constamment exploitée. À travers son prisme, son pays serait abusé par la Chine et sa supposée politique commerciale déloyale, par les immigrés clandestins – que le président américain a qualifié de « violeurs et de criminels », exploité par le Mexique à travers l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), profité par les musulmans qui le détesteraient tous, etc. Comme un remède à cette victimisation, Donald Trump offre un nationalisme virulent, qui ne comporte pourtant que peu de solutions concrètes à part l’invention de boucs-émissaires (immigrés, musulmans, gauchistes, Chinois, la presse, Hollywood, les élites…) et des théories du complot. Dans le cadre de cette vision belliqueuse du monde, il propose une Amérique libérée de toute contrainte comme les traités et les conventions internationaux et qui utiliserait sa force afin d’asservir le monde. Dans l’imaginaire de Donald Trump il s’agit de gagner le jeu, « again ».

À PART CETTE VISION OBSCURE, son nationalisme est avant tout basé sur lui-même et son statut d’homme providentiel qui règlera tout, car il est le plus intelligent, le plus fort, le plus riche et surtout le plus grand vainqueur d’entre tous. Même parmi les dictateurs les plus invétérés du monde, on trouvera difficilement un qui montre un degré de narcissisme similaire au personnage. Malgré l’absence de solutions spécifiées dans son programme, les quelques propos qu’il a proférés, font craindre le pire. Le milliardaire a promis d’utiliser la torture contre des présumés terroristes (bien que cela soit contraire à la constitution américaine). Il a émis le souhait de bombarder le Moyen-Orient afin de vaincre l’État islamique. Il a annoncé qu’il instaurera une interdiction à tout musulman de venir aux États-Unis. D’ailleurs, le décret qu’il a signé le vendredi 27 janvier, interdisant la venue de ressortissants de sept pays à majorité musulmane – l’Iran, l’Irak, la Libye, la Somalie, le Soudan, la Syrie et le Yémen – a fait scandale. En plus de son idéologie de nationalisme extrême et son narcissisme flagrant, ce qui est encore plus à craindre est son incapacité manifeste de distinguer entre la vérité, les faits et les contrevérités. Probablement aucun candidat dans l’histoire des États-Unis ne s’est servi aussi impunément et sans aucun scrupule de mensonges. On a affaire à un menteur obsessionnel. Il faut ainsi se rappeler que sa carrière politique a commencé par un mensonge : il a relayé que le président Barack Obama ne serait pas né aux États-Unis. Un canular qu’il a entretenu pendant des années et qui a même donné naissance à tout un mouvement raciste : le « birtherism ». Une frange importante de la population américaine (blanche), dont Donald Trump s’est fait le porte-parole, et qui n’a jamais accepté qu’une famille de race noire réside à la Maison Blanche.

LA VICTOIRE DE DONALD TRUMP est surtout la défaite de son adversaire. Malgré son agenda suspect il a été élu. En excluant l’hypothèse selon laquelle une grande majorité de la population américaine soit composée de nationalistes extrêmes, on doit se tourner du côté de Hillary Clinton. Probablement plus qu’aucun autre politicien, elle est la représentante par excellence de la continuité et de l’establishment politique. Quoiqu’on en pense, elle ne représentait pas le renouveau. Cette femme politique a été présente sur l’avant-scène politique depuis 30 ans et à qui manquait la crédibilité pour proposer une sorte de nouveau « New Deal ». Ainsi, la défaite du parti démocrate a aussi été auto-imposée. Les chances de garder la Maison Blanche auraient certainement été plus élevées pour ce parti s’il avait présenté un autre candidat qui aurait incarné de manière plus crédible une rupture avec le système en place. Ainsi, les États-Unis, et par extension le monde, se retrouvent avec un président qui n’a pas les caractéristiques essentielles pour exercer cette responsabilité et qui, en plus de ses défauts de caractère, promeut une vision angoissante et violente de ce que pourrait être ce monde qui nous est commun. Il est à espérer que toutes les prédictions s’avèrent fausses et que, d’une manière ou d’une autre, Donald Trump se transforme en un président responsable et intelligent. Il serait néanmoins plus prévoyant de se préparer au pire. P

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