Il est peut-être considéré comme le roi des animaux. Mais le lion est un gros fainéant. Il dort presque 15 heures par jour et laisse la lionne chasser. Ce n’est ce genre d’image de fainéantise que le Pr. Carlos Lopes veut pour l’Afrique, alors qu’elle est utilisée pour illustrer le (potentiel) réveil africain. Désormais, il veut que l’on compare le continent à un guépard. « Le monde doit s’apprêter maintenant à l’essor de l’animal le plus rapide de la terre : le guépard. Élancé et intelligent, métaphore de l’Afrique prête à battre tous les records ! », exhorte-t-il.

MADAGASCAR EST ENCORE LOIN d’avoir atteint la vitesse de chasse du guépard. Sa courbe de développement ressemble plutôt aux bonds de ses lémuriens nationaux : sautillant de manière irrégulière de crise en crise. La Grande île dépend encore essentiellement de la fluctuation de son économie de rente ou encore de la contraction ou de la détente du cours des matières premières sur les marchés internationaux. Un piège qui peut, à tout moment, se refermer sur elle-même. L’économie malgache suit une trajectoire de croissance particulièrement erratique depuis l’indépendance. Chaque cycle d’accélération du développement a été rapidement annihilé par une crise politique induisant systématiquement une régression du revenu par habitant. Le dernier exemple en date est la crise de 2009 qui a mis fin à une péride de croissance stable, même si la population n’a pas réellement goûté à ses fruits. Aussi, n’est-il pas étonnant que Madagascar tutoie la queue du peloton mondial en termes de développement. Avec un PIB par habitant de 391 dollars en 2016, selon le World economic outlook database1 du Fonds monétaire international (FMI), il se classe parmi les dix pays les plus pauvres du monde. Si la Grande île dispose d’un vaste territoire et d’une population conséquente, son PIB par habitant la situe très loin derrière ses voisines indo-océanes. Même les Comores (753 dollars), tant raillées et moquées par les Malgaches, font mieux. La faiblesse de l’économie se retrouve dans de nombreux indicateurs : l’IDH (158e), Doing Business (167e), l’enquête de perception de la corruption de Transparency International (145e) … Tous les voyants sont presque au rouge, malgré le fait que le pays n’ait pas subi les affres d’une guerre civile. Ce constat, tout le monde le connaît. La solution, apparemment tout le monde le sait également : l’industrialisation et une transformation structurelle radicale.

AVEC UNE PART DE 14,8 % dans le pib, l’industrie malgache est très en retard par rapport aux autres pays africains, même si le continent noir reste totalement marginalisé en matière d’industrie. Les services et les produits de base ont presque à eux seuls tiré sa croissance. « La part de l’industrie à Madagascar stagne. Son taux de croissance moyen avoisine les 3%. La valeur ajoutée de l’industrie dans l’économie malgache demeure faible et insuffisamment diversifiée »2, analysent Sylvain Tronc, chef de mission, et Andriamisa Ravelomanana, associé au cabinet PWC Madagascar. Par rapport à la moyenne enregistrée dans différentes zones économiques, comme la Southern african development community (23,4%), l’industrie locale se présente comme étant insuffisamment variée. Ses apports dans l’économie locale sont importants mais encore bien limités. Le rapport Competitive industrial performance (2012-2013) publié par l’Onudi, souligne que Madagascar occupe la 116e place (sur 133 pays) en termes de compétitivité industrielle, avec un score de 0,055 (2010). Or l’émergence économique et la transition d’un État d’économie à faible revenu à une économie à revenu intermédiaire, nécessite l’industrialisation. C’est le modèle le plus « simple » pour accéder au développement, comme l’ont démontré les pays de l’Asie du Sud-est. Lors de la présentation du document, Promouvoir le développement industriel en Afrique dans le nouveau contexte mondial3, Norbert Lebalé, économiste à la division de l’Afrique de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) avait rappelé que « depuis 20 ans, beaucoup de pays asiatiques sont parvenus à s’appuyer sur l’industrie notamment les activités à forte intensité de main-d’œuvre pour assoir leur développement économique. Malgré sa grande proximité avec le marché européen, ce modèle n’a pas fonctionné pour l’Afrique ».

LA QUESTION QUI SE POSE pour le « cas » malgache est si l’industrialisation suscite réellement le consensus national. Les voix officielles répondent par l’affirmative. « L’industrie est mentionnée dans le Plan national de développement (PND). C’est un signal positif démontrant l’importance du secteur secondaire pour l’État »4, soutient Eric Randrasana, membre du Collège des conseillers économiques du Président. Une assertion confirmée par Josielle Rafidy, ancienne Directeur de cabinet du ministère de l’Industrie et du développement du secteur privé (MDISP). « L’industrialisation s’inscrit entièrement dans le PND depuis 2015 », glisse-t-elle. Leurs ardeurs sont tempérées par Marcus Schneider, représentant résident de la FES qui est pleinement engagée dans la promotion de l’industrie, comme étant le socle du développement. « Le budget alloué au MDISP ne représente que 0,7% du budget général de l’État. Effectivement, l’industrialisation figure bien dans le PND, mais elle n’occupe qu’un modeste paragraphe », souffle-t-il. Le département fait avec ses moyens du bord et le changement de capitaine à sa tête risque de remettre en cause, une nouvelle fois, les acquis durement « conquis ». Autres nœuds gordiens : la faiblesse des infrastructures (routes, électricité, etc.) et le coût des transports. Nonobstant ce marasme, le chef de l’État a exhorté à ne pas « baisser les bras. Malgré les difficultés, il y a une issue et la relance économique passe par le développement industriel »5. « Quand nous avons élaboré la politique industrielle de Madagascar, tout le monde était d’accord sur la nécessité impérieuse de la transformation économique. Mais elle prend du temps. Ce qui n’arrange pas les politiciens », explique Olivier Donat Andriamahefaparany.

LA LOI SUR LE DEVELOPPEMENT industriel de Madagascar (LDIM) a été une occasion en or de fédérer les acteurs issus des secteurs privé et public, autour de la nécessité d’une vision commune. Adoptée en Conseil de gouvernement et en Conseil de ministres, elle sera soumise pour adoption à la prochaine session parlementaire, après trois années d’âpres débats et de négociations difficiles. Une victoire à la Pyrrhus qui ne doit pas occulter le vrai combat qui commence maintenant. Au final, malgré une vraie promesse et un cadre de travail idéal, la marge de manœuvre est mince et la crainte que la LDIM ne demeure qu’« une coquille vide » – comme s’en inquiète un industriel – est réelle. Fredy Rajaonera, président du Syndicat des industries de Madagascar (Sim), tente de rassurer : « C’est une base de travail et un cadre prometteur pour l’avenir du pays. La mise en place de l’Agence nationale du développement industriel (Andi) et du Fonds national pour le développement industriel (FNDI) ainsi que la création de Zones d’investissement industrielles (ZII) sont des garanties tangibles ». La Grande île grossit donc les rangs des nations africaines qui ont une politique industrielle. « Depuis à peu près cinq ans, je fais le plaidoyer pour que le développement industriel soit au cœur de la transformation structurelle. Sur 54 pays africains, 27 ont une politique industrielle. C’est déjà un signe de bonne volonté », partage le Pr. Carlos Lopes.

SI LA LDIM EST CONSIDERÉE comme un référentiel incontournable pour le pays, son adoption a longuement buté sur la question fiscale. Le ministère des Finances et du Budget est resté intransigeant jusqu’à la fin, concernant les mesures fiscales et douanières dédiées au secteur industriel. En effet, la loi prévoit une clause de stabilité de 20 ans pour toutes les mesures d’incitation prévues. Un véritable bras de fer s’est régulièrement engagé entre les lobbyistes, avec le MDISP, et le grand argentier de l’État. « La pression du FMI a été très importante. C’est pour cela que le ministère des Finances n’a pas pu établir un certain compromis nécessaire », laisse entendre une source proche du dossier. L’appréhension de l’État porte essentiellement sur ses caisses. Historiquement, les industriels constituent de grasses vaches à lait pour l’administration. « Les blocages se situent au niveau des instruments politiques à utiliser pour vraiment promouvoir le développement industriel à Madagascar, à savoir l’incitation fiscale. Le MDISP a adopté une logique de développement industriel, tandis que le ministère des Finances roule pour la maximisation des rentrées fiscales. Il est assez difficile de concilier les deux visions », regrette Olivier Donat Andriamahefaparany.

EN CES TEMPS DE VACHE MAIGRE budgétaire, l’administration serre la vis et se focalise sur ces « généreux » contribuables. « Le pays a besoin de commencer les actions là où le bât blesse : la pression fiscale qui est actuellement autour de 10%. Ce qui est probablement sous-estimé. C’est très peu. Dans le débat national sur la question, il faudrait évaluer non seulement la valeur financière de la fiscalité, mais aussi sa valeur économique. Si on regarde la fiscalité comme un comptable, on sépare les deux et on ne voit pas très loin », souffle le Pr. Carlos Lopes. Comme nous l’avons indiqué dans Politikà, les autorités ont de grandes difficultés à élargir l’assiette fiscale. Toutefois, « les effets d’entrainement futur – comportement des contribuables industriels – des mesures proposées par la LDIM tendent vers un gain significatif des finances de l’État », rassure Mamy Ravelomanana, l’auteur de la modélisation économique de l’étude6 Plaidoyer pour la Loi pour le développement de l’industrie, effectuée par PWC Madagascar. Ce constat est renforcé par Sylvain Tronc, chef de mission, et Andriamisa Ravelomanana, associé au PWC : « Il ne s’agit pas d’une relation donnant-donnant, mais gagnant-gagnant. In fine, la somme des gains pèse plus lourd que les pertes. »7 La projection estime que, même en baissant les droits de douane à 80% et en appliquant une TVA de 5%, les gains seront perceptibles au terme de la première année. Il faut que l’État soit inventif car l’élargissement fiscal doit accompagner la mise en place de la LDIM. C’est une aubaine en or qui se présente pour renforcer les caisses étatiques.

« L’ÉLARGISSEMENT DE L’ASSIETTE fiscale nécessite une inventivité et la prise d’initiatives, partage le Pr. Carlos Lopes. Avec davantage de revenus et une actualisation des comptes nationaux, Madagascar ferait face aux difficultés de sa dette souveraine avec toute une autre liberté. » Ce virage stratégique permettra de générer des fonds qui, à leur tour, permettront de financer le développement. « Pour rattraper son retard en matière d’industrialisation et favoriser une croissance inclusive, Madagascar doit mener à bien sa stratégie de développement des Zones économiques spéciales (ZES) tout en aidant les très petites entreprises à se transformer avec l’aide d’un secteur financier adapté aux besoins des “jeunes pousses” »8, plaident les économistes Tankien Dayo, El Hadji Ndji Mamadou Fall et Adamson Rasolofo. Cependant, « il est difficile de bénéficier d’un financement de la part des institutions bancaires, surtout les nouveaux porteurs de projets à Madagascar. Le taux d’intérêt appliqué est exorbitant »9, explique Marc Ravalomanana, président-fondateur du groupe Tiko. À Madagascar, plus d’un startupper ont mis leurs bonnes idées au placard, faute de crédibilité auprès des principaux organismes de financement, principalement les institutions bancaires locales. Pour répondre aux défis d’une transformation structurelle de l’économie, propice à une croissance économique plus inclusive, le pays a besoin de combiner sa politique de développement avec une politique de promotion de l’entrepreneuriat, notamment auprès des jeunes. « Les atouts du pays doivent être rapidement transformés. La démographie malgache et la situation économique l’exigent », exhorte le Pr. Carlos Lopes. Néanmoins, avant de parler d’industrialisation à Madagascar en tant que telle, le développement passe avant tout par sa libération : état de droit et climat sain des affaires. Une autre paire de manches. En somme, doter un lémurien des aptitudes d’un guépard, un défi impossible à surmonter a priori, mais avec de l’ambition rien n’est impossible. Il suffit de se pencher sur les cas de notre voisine mauricienne ou de l’Éthiopie pour s’en convaincre.

1 www.imf.org 2, 6, 7 Conférence-débat sur l’industrialisation durable, organisée par la FES le 28 février 2017 3 http://unctad.org/fr/docs/aldcafrica2011_fr.pdf 4 Jeudi du Crem, 1er juin 2017 5 Salon de l’industrie, novembre 2016 8 Rapport sur les Perspectives en Afrique : https://www.afdb.org/fr/countries/central-africa/madagascar/  9 Propos recueillis par Misaina Rakotondratsima lors de la visite des membres du Sim aux installations de Tiko  à Andranomanelatra

Par Raoto Andriamanambe

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