Les relations entre, d’un côté, la politique et l’Église et, de l’autre l’Église et l’État à Madagascar, sont si singulières que les frontières entre les trois parties deviennent quelquefois floues. Reportage.

La déclaration de Mahamasina est-elle annonciatrice d’une ère nouvelle dans les relations entre la politique et l’Église, au sens large du terme ? « L’Église et l’État sont dans l’obligation de travailler ensemble. Mais je m’adresse aux tenants du pouvoir, à tous les politiciens en disant ceci : prenez garde à ne pas faire de l’Église un instrument politique », tonne le pasteur Irako Ammi Andriamahazosoa, nouveau président de l’Église reformée de Madagascar (FJKM), le 25 septembre au Palais des sports et de la culture.

LA DÉCLARATION DU PRÉSIDENT de la FJKM pourrait être perçue comme annonciatrice d’un nouveau cycle dans les relations entre la politique et l’Église, du moins dans l’intention. Prise de conscience ou effet d’annonce, l’allocution enfonce une porte ouverte concernant le rapport entre les deux parties, allant jusqu’à impacter les affaires nationales – voire celles de l’État – ces dernières décennies. Les relations, débouchant parfois sur une ingérence mutuelle entre la politique et l’Église, ne datent pas d’aujourd’hui. Mais la pratique née au début des années 2000 fait entrer les relations entre les deux parties dans une autre dimension. Le slogan du candidat à la présidentielle de 2001, Marc Ravalomanana, « Minoa fotsiny ihany » (« Ne crains pas, crois seulement » – Marc 5-36), symbolise cette période de justice et de rectitude. Les réunions officielles, parfois ponctuées de prière – dans un État censé être laïc – traduit cette dérive, à l’image de ces prières interconfessionnelles qui ont lieu à chaque célébration de la fête nationale à Iavoloha. Il fut un temps où la course effrénée des hommes politiques, détenteurs ou pas du pouvoir politique, pour occuper des fonctions au sein des structures des Églises, est devenue monnaie courante. Parfois, les élections des membres des instances dirigeantes des Églises deviennent le théâtre d’âpres combats entre rivaux politiques.

L’INSTRUMENTALISATION de la religion en tant que moyen politique existe toujours. Le motif politique n’est pas étranger à la conversion au christianisme de la reine Ranavalona II et du Premier ministre Rainilaiarivony en 1869. « Des tentatives de formation de partis politiques ayant un lien avec la religion avaient eu lieu dans les années 70, mais elles avaient échoué faute de mobilisation », soutient Jeannot Rasoloarison, historien. Mais le contexte socioéconomique de ces dernières décennies constitue un terreau favorable à l’instrumentalisation de la religion par les politiques. « Les gens sont tellement pauvres qu’ils cherchent un moyen pour s’accrocher à la vie. Ils trouvent un refuge dans la religion, devenue leur caution morale », analyse-t-il. Le ratissage politique dans le milieu religieux s’explique par une velléité de mettre la main sur un réservoir d’électeurs. « Les fidèles sont considérés comme une majorité et il est relativement facile de les convaincre », remarque l’historien. Et ce, même s’ils ne représentent que la moitié des Malgaches. Le pasteur Emmanuel Djakoba Tehindrazanarivelo va beaucoup plus loin pour évoquer la culture électorale des fidèles de l’Église réformée. « La participation sociale, économique et sociale fait partie d’une tradition chez elle. Tout le monde tente de séduire la FJKM, non pas parce que ses fidèles sont les plus nombreux, mais grâce à leur habitude électorale interne », explique le théologien.

HISTORIQUEMENT, Marie Michel Robivelo, enseignant en science politique, évoque l’utilisation par les hommes d’Église de leur charisme dans leur carrière politique. Djakoba Tehindrazanarivelo, relativise pourtant l’instrumentalisation de la religion par les hommes politiques, qu’il considère comme une pratique courante dans le monde. « Tout le monde tente d’utiliser tous les moyens, y compris l’Église », pour la conquête du pouvoir ou pour s’y maintenir. Il note que l’ancien président Marc Ravalomanana n’a pas été le seul à tenter de séduire les fidèles mais « il a trouvé le bon filon ». Il décrit le « génie » du fondateur du Tiako i Madagasikara (TIM) qui a « compris l’imaginaire des fidèles et qui a su sur quel bouton s’appuyer » afin de s’assurer de leur appui politique, par le biais de la parole de Dieu. La stratégie du messianisme politique fait des émules. « Des hommes politiques ont conclu que l’utilisation des arguments religieux permet de lorgner les fidèles, qui les suivent ensuite à l’aveuglette », soutient Jeannot Rasoloarison. Le pasteur Emmanuel Djakoba Tehindrazanarivelo apporte un éclairage concernant les critiques d’infantilisation des fidèles derrière l’instrumentalisation politique de la religion. « La foule ne pense pas. Le génie des meneurs est qu’ils comprennent immédiatement le besoin de la masse. La foule les suit immédiatement à partir d’une ou deux idées majeures, avance le théologien. Il ne s’agit pas d’une situation normale mais plutôt d’une suite logique dans l’histoire entre l’Église et l’État ». Ce pragmatisme contraste avec l’explication « rationnelle » des intellectuels des événements. « Ces derniers n’arrivent pas à convaincre la masse. Ils se trouvent dans une logique d’explication rationnelle sans chercher le point de déclic, d’où la distance avec la masse », expose le théologien. D’où l’incompréhension entre la foule et les intellectuels.

LA CONFUSION ENTRE la politique et la religion pose pourtant la problématique de la laïcité de l’État – prévue par la Constitution – « qui interdit l’ingérence du pouvoir politique dans les affaires de l’Église et vice-versa », selon Marie Michel Robivelo. Or dans la pratique, « le système de relations entre les Églises et l’État à Madagascar est de plus en plus caractérisé par une ingérence mutuelle dans les affaires des unes et de l’autre », soutient l’Observatoire de la vie publique (Sefafi). Marie Michel Robivelo estime qu’il « existe une conception chez les politiciens selon laquelle ceux qui contrôlent les structures religieuses peuvent contrôler les structures étatiques ». À qui profite la confusion entre la politique et la religion ? « Chacun en tire parti (détenteurs du pouvoir politique et Église). Les détenteurs du pouvoir politique appréhendent parfois l’Église, au sens large du terme, soupçonnée d’être un facteur déstabilisateur du régime, parfois ils la considèrent comme une alliée. Ils agissent ainsi en fonction de la situation afin de faire pencher le rapport des forces en leur faveur. Mais de son côté, l’Église trouve quelquefois dans le gouvernement un moyen de subvenir à ses besoins matériels, d’assurer sa consolidation ou son extension », argue l’enseignant.

LES RELATIONS ÉTROITES entre l’état et l’église ne sont pas sans danger. La journaliste Lova-Rabary Rakotondravony relate que l’« association d’une religion à l’État et à l’exercice du pouvoir peut entraîner une inégalité de traitement de toutes les croyances existant au sein d’un pays. Si l’État et l’Église ne sont pas séparés, le risque que les principes d’égalité et de liberté soient violés en faveur des groupes religieux proches du pouvoir est grand (« Église et État dans le nouveau contexte de la démocratisation : le cas de Madagascar », octobre 2013.) Le Sefafi avait interpellé le favoritisme du régime au profit de la FKJM dont le chef de l’État avait été son vice-président en 2004. La partialité du régime face aux différentes confessions avait provoqué une « tension latente entre les fidèles », juge Marie Michel Robivelo. D’ailleurs, l’ambiance délétère au sein de la Confédération des Églises chrétiennes (FFKM) fait partie des explications de l’échec de sa médiation dans la crise politique de 2009.  Le pasteur Emmanuel Djakoba Tehindrazanarivelo pense pourtant qu’une séparation stricte entre l’État et l’Église, une laïcité à la française, est impossible si l’on tient compte de la dynamique de la société et de la culture malgache. Le théologien argumente que l’« État moderne et l’Église à Madagascar sont historiquement entrelacés. D’ailleurs, l’embryon du premier est né du second ». Marie Michel Robivelo partage l’impossibilité de la dissociation dans la mesure où « notre Constitution affirme même la croyance du peuple malgache en Andriamanitra Andriananahary ».

 

L’HOMME D’ÉGLISE SUGGÈRE un débat pour trouver la solution idoine afin de définir la manière d’appliquer la laïcité de l’État si spécifique dans la Grande île. « On ne va pas faire les relations entre les deux parties un obstacle au développement. Il faut clarifier le rôle et la responsabilité de chacun, plaide l’enseignant. C’est le rôle des intellectuels. Mais est-ce qu’ils endossent ce costume ? Y-a-t-il encore de la place pour eux dans le contexte et la culture actuelle ? ». Le théologien milite pour une laïcité qui n’est ni une exclusion ni une inclusion mais un pluralisme. Le Sefafi admet le rôle d’ultime rempart en cas de crise des chefs d’Église, ainsi que la complémentarité entre l’action de l’État et celle des Églises, notamment en matière d’éducation et de santé. Il insiste sur la non-immixtion de l’une ou de l’autre partie dans le rôle respectif de chacun. Concrètement, l’Observatoire penche pour la renonciation des grands commis de l’État aux fonctions de direction dans les Églises et celle des dignitaires des Églises doivent renoncer aux responsabilités publiques. Il n’est pas contre un partenariat entre les deux parties mais exige une procédure claire définie à l’avance. Il propose enfin un mécanisme pour une interpellation mutuelle entre les deux parties.

Iloniaina Alain

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