Indépendance : le long chemin de croix de Madagascar

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C’est quand qu’on va où ? 56 ans après avoir accédé à l’indépendance, le navire Madagascar erre encore sur un océan de tâtonnements et d’incertitudes. Depuis 1960, la Grande île cherche sa voie, jonchée de crises et d’instabilités politiques alors que, paradoxalement, elle dispose de nombreux atouts pour réussir.

Depuis l’indépendance, le pays connaît une tendance à la baisse de son niveau économique. D’un pays économiquement prometteur dans les années 60, il passe à un statut d’Etat fragile en 2010, après avoir été classé parmi les pays pauvres et parmi les pays moins avancés. Hery Ramiarison, docteur en économie et enseignant à l’Université d’Antananarivo analyse : « Le pays est caractérisé par un manque indéniable de capacité qu’il lui est difficile, voire impossible, de se relever d’un choc, qu’il soit économique, politique, catastrophe naturelle ou autres ».

Contreperformance économique

Lors de son passage à Madagascar, les 10 et 11 mai derniers, Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations unies, résume en quelques lignes les obstacles colossaux qui devraient encore être surmontés. « La généralisation de la pauvreté est préoccupante », déplore-t-il, devant les parlementaires le 11 mai, à Anosy. Le SG des Nations unies parle d’un taux de chômage élevé, du nombre minime d’enfants qui terminent le primaire alors que l’accès à l’eau potable est l’un des plus difficiles au monde. « Ici, la plupart des communautés manquent de dispensaires et n’ont pas accès à l’eau salubre ni à d’autres services de base. La majorité des enfants ne fréquentent jamais l’école secondaire. Et de nombreuses personnes n’ont pas accès à la justice », cite-t-il avant de rappeler un taux de croissance faible.
Une étude menée par l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et publiée en avril 2013 soutient que « la trajectoire de l’économie malgache se caractérise (…) par une tendance récessive qui perdure depuis l’indépendance ». Une contreperformance économique que les auteurs du rapport, Mireille Razafindrakoto, François Roubaud et Jean Michel Wachsberger, qualifient d’énigme, de paradoxe voire même d’aberration. « La Grande île voit le pouvoir d’achat de sa population amputé d’un tiers de sa valeur entre 1950 et 2010, alors que celui de l’Afrique subsaharienne, dont les performances sont pourtant loin d’être exceptionnelles, a presque triplé », soulignent-ils dans leur rapport intitulé « Institution, gouvernance et croissance à long terme à Madagascar : énigme et paradox ».
Soutenant cette thèse, Patrick Imam, représentant résident du Fonds monétaire international (FMI), affirme que la Grande île est un pays « plein de potentiels qui sont visibles partout, à part dans les statistiques ». Mireille Razafindrakoto, François Roubaud et Jean Michel Wachsberger soutiennent d’ailleurs que Madagascar avait, en 1960, « les atouts nécessaires pour réussir son décollage économique ». Pour eux, le pays dispose de « frontières naturelles, (est) riche en terres arables et en ressources minières et ligneuses (…) soit autant d’avantages structurels (…) que de nombreux pays pauvres (…) ne peuvent que lui envier ».

Ressources externes

Dans cet océan de pauvreté, la Grande île n’a d’autres choix que de compter sur les aides internationales. Une dépendance qui lui fait perdre un peu de sa souveraineté sur son choix de développement. « Près de la moitié du budget de l’Etat est financée par les aides extérieures dans la mesure où nos ressources internes propres ne sont pas suffisantes pour boucler le budget de l’Etat », indique Hery Ramiarison. Sur 4 852,5 milliards d’ariary de dépenses totales estimées en 2015, seuls 2 843,6 milliards d’ariary, soit 58%, ont été financés par les recettes fiscales. Les ressources internes étant consacrées aux dépenses de solde et de fonctionnement, l’enseignant-chercheur ajoute que « presque 80% du budget consacré aux programmes d’investissements publics (PIP) proviennent de financements extérieurs ». Pour l’année 2015, par exemple, sur les 1 289 milliards d’ariary de dépenses en capital, 1 059,1 milliards d’ariary, soit 85%, proviennent de ressources externes. Et lorsque le pays avait dû se passer des aides formelles internationales, « les investissements productifs ont chuté », comme le rappelle la Banque mondiale dans sa « Revue des dépenses publiques de 2011 ».

Rôle prépondérant

Mais l’aide internationale, a non seulement traditionnellement financé environ 2/3 des projets inscrits (et la moitié de ceux engagés), les bailleurs ont, en plus, joué un rôle influent dans leur sélection, exécution et contrôle », souligne l’institution de Bretton Woods dans son rapport. Un rôle prépondérant qui, reconnaît la Banque mondiale, fait que « la conception et la gestion des projets échappent en grande partie aux autorités ». Ce qui accentue, de fait, la pauvreté parce qu’il est « difficile de s’attendre à leur forte implication ».
Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi tant de gâchis ? Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé « de nombreuses stratégies de développement (socialisme, libéralisme, etc.) et des régimes politiques (interventionniste, démocratique) », comme le rappelle Hery Ramiarison. Mais cela n’a pas amené des résultats positifs. L’enseignant-chercheur met en avant l’« absence de vision et d’anticipation, de politique claire, d’absence d’études du contexte international dans la prise de décision par l’Etat ».

Ajustements nécessaires

Philippe Hugon, économiste du développement, parle de « processus de décision très lents (qui) conduisent le plus souvent à des mesures à contretemps ». Il évoque également une « absence de stratégies proactives prenant en compte les transformations de l’environnement régional et international (qui) interdit des ajustements nécessaires à la régionalisation et à la mondialisation ». Hery Rajaonarimampianina, Président de la République, estime pour sa part que la déficience du capital humain est l’un des handicaps de notre économie. « Cette grande déficience en capital humain nous empêche de nous développer et d’acquérir notre indépendance économique. Plus de 75% de notre population active ont un niveau d’éducation inférieur au primaire. Comment peut-on développer le pays avec ce niveau de capital humain où la majorité de la population se trouve obligée à n’entreprendre que des activités économiques peu productives ou de subsistance », avait-il glissé lors du Salon des Mines en juin 2014.
Plus que le manque de connaissance de la population, Ramisandrazana Rakotosoa, historienne, soulève un aspect culturel lié à l’approche des Malgaches du secteur de la production. « Nous avons toujours vécu dans la prédation, permise par notre nature généreuse. La population a profité de l’abondance de la nature et ne sait pas créer des richesses. Nous n’avons pas cette fibre, sauf pour une minorité. Et même actuellement, nous sommes habitués à cette richesse facile, qui bascule dans la prédation négative avec la complicité des gens de l’extérieur pour instaurer une économie prédatrice », alerte-t-elle.
Cette théorie est renchérie par Hery Ramiarison qui affirme qu’« au stade où nous sommes, c’est la création de richesse à court terme et la contrebande qui prédominent, faute d’environnement économique favorable et de cadre clair pour un investissement à long terme ». Il se désole alors qu’entretemps, « les autorités appliquent la politique de bienvenue, la tendance en Afrique. L’on ouvre notre territoire à bras ouverts aux investisseurs à coup de conditions excessivement favorables pour ces derniers, et au détriment de l’intérêt du pays ».
Faut-il dès lors s’étonner que, comme le regrette l’enseignant-chercheur, les étrangers continuent de prédominer dans le secteur privé ? « C’était le cas pendant l’époque coloniale et ils continuent d’avoir l’emprise sur l’appareil économique tout entier alors que la majorité de la population vit dans la pauvreté », avance-t-il. Mais faut-il, en même temps, s’étonner de certaines initiatives destinées à écarter les étrangers de l’accès au secteur de production ? Car comme l’explique Philippe Hugon, « Madagascar a toujours combiné une faible extraversion et ouverture économique et une forte dépendance économique, renforçant des attitudes nationalistes, voire isolationnistes, ou des jeux de ruse par rapport aux mesures imposées de l’extérieur ».

Mouvements sociaux

Plus que l’absence d’indépendance économique, c’est plutôt cette forme d’abandon, volontaire ou non, de la souveraineté, perceptible dans l’attitude des dirigeants politiques, qui cultive la perception de la dépendance de Madagascar. « Je ne cesse de lire et d’entendre et de répéter les mots communauté internationale, bailleurs de fonds, Fonds européen et de développement etc., à toutes les occasions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises », confie Mohamed Amar, ambassadeur du Maroc à Madagascar et doyen du corps diplomatique, à l’occasion de la présentation des vœux des corps constitués à Iavoloha, le 8 janvier dernier. Alors que son pays, ajoute-t-il, « compte tout d’abord sur ses forces, sur ses potentiels avant de compter sur l’aide et l’assistance des autres, et entreprend toutes les démarches, et encourage toutes les initiatives pour que le Royaume soit libre de ses mouvements (…) surtout libre de défendre son indépendance et sa souveraineté comme il l’entend ».
Mais il y a aussi, derrière la pauvreté chronique, la défaillance du socle institutionnel et politique ainsi que l’instabilité politique chronique. Le pays a connu quatre crises politiques majeures (voir encadré), et au moins autant de Constitutions, au cours de sa jeune histoire postcoloniale. Sans parler de ces mouvements sociaux qui, comme le souligne Jean Claude Ramandimbiarison, sociologue, « chassent les régimes en place et mettent au pouvoir des hommes providentiels qui n’étaient et ne sont nullement préparés à ce rôle ».

La nature timide des Malgaches

Comme le dit également Ramisandrazana Rakotosoa, l’indépendance « octroyée » en 1960 était mal partie et, visiblement, n’a pas servi au développement du pays, du moins pour l’instant. Les dirigeants malgaches n’arrivent pas à contrôler les manettes des pouvoirs. « En substance, les Malgaches ne s’y sont pas préparés (à l’indépendance), et ce, malgré les luttes menées durant la période coloniale. Ils ne savent pas quoi en faire », commente-t-elle. L’historienne croit savoir que la notion de République et ses valeurs s’entrechoque avec la culture malgache et l’adaptation a été difficile. « La société malgache reste fragmentaire et il n’y a pas de conscience nationale, de conscience patriotique. Il existe un décalage entre une société démocratique, individualisée, et la société malgache (…) La nature timide des Malgaches ne facilite pas la libre expression, essentielle pour la bonne marche de la démocratie », avance encore l’historienne.
Jean Claude Ramandimbiarison refuse pourtant le fatalisme et croit en un avenir meilleur. « Crise profonde, il y en a assurément. Mais cette crise n’est pas que ruine et désespérance. Elle est d’abord mouvement de destruction et de déstructuration comme d’émergence de nouveauté et d’inédit », espère-t-il. Le sociologue pense à une « phase de transition » qui « bouscule les valeurs et les hiérarchies, le droit, la justice, la sauvegarde des personnes et des biens. De ce désordre sortiront peut-être une société et une culture mal identifiées », conclut-il.

Mieux l’ingérence des étrangers

Pour Ramisandrazana Rakotosoa, la solution se trouve dans l’éducation. « Il faut jeter les bases d’un sentiment national sans être nationaliste, cultiver le sens patriotique », estime-t-elle. Elle prône également « un minimum de régulation pour la mise en place des choses communes : quelle éthique morale commune, quelle histoire partagée, quelle loi commune, édictée d’une manière consensuelle et non artificielle, ou obtenue par la violence ». Avant d’insister sur la nécessité « d’un grand chef pour rassembler tous les Malgaches avec une vision claire pour préparer tout ça ».
La dépendance économique, souligne d’ailleurs Hery Ramiarison, n’est pas toujours une mauvaise chose. Le plus important, estime-t-il, en faisant le parallèle avec les pays de l’Asie du Sud-Est, est de gérer au mieux l’ingérence des étrangers. « Ils ont été colonisés, comme nous, puis ont appliqué les ajustements structurels sous l’égide des bailleurs de fonds, et surtout ils ont beaucoup fait pour attirer les investissements directs étrangers (IDE). Mais ils ont réussi à sortir du piège de la pauvreté, sont devenus pays émergents. Et on peut dire qu’ils sont indépendants économiquement après avoir su capitaliser les effets d’entrainement apportés par les capitaux étrangers », conclut-il.

Ilonianiaina Alain – Photo : Mamy Randrianasolo

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