Sur les bords de la Matatàna – le fleuve nourricier du peuple Antemoro – les Antevolo vivent à contre-courant en isolement total du reste de la société. Immersion dans l’univers de ces parias du Sud-est.

Joelle nous accueille dans sa maison dans un quartier des 67 ha. Au moment où elle nous fait entrer, la radio diffuse une chanson de Pierrot Matatàna, un artiste originaire du Sud-est malgache. Le titre du morceau est évocateur : « Hody agnilany » (Je veux rentrer auprès d’elle). La chanson semble être adressée directement à la trentenaire. « Je ne reviendrai jamais dans cette partie sud-est de la Grande île même si c’est ma terre natale. Elle me rappelle trop de mauvais souvenirs », nous susurre-t-elle avec un accent du Sud-est à peine voilé. Il a fallu lui forcer un peu la main pour qu’elle revienne sur son enfance et sur sa condition en tant qu’Antevolo. Elle s’est mariée avec un Antankarana et, paradoxalement par ce lien, elle a coupé toutes ses attaches avec son passé.

Période précoloniale 

Cette décision radicale découle de son « statut » d’Antevolo, sous-groupe de l’ethnie antemoro qui vit dans le Sud-est de Madagascar. Les Antevolo y sont considérés comme des parias. Ils sont regroupés dans des villages où ne vivent que des personnes de la même caste qu’eux. Ils ont leur propre terre, leurs propres rois locaux, leurs propres modes de vie et ne fréquentent personne en dehors de leur famille. Personne ne peut s’implanter dans leur milieu sans être à son tour rejeté et assimilé à ces parias. La société Antemoro est très hiérarchisée, comme l’explique Heriniaina Mahosindrahaja dit Babala, historien natif de la région du Sud-est : « Durant la période précoloniale, les Antemoro se sont structurés selon une hiérarchie précise et catégorisant la société suivant leurs origines et leurs spécialisations. Et ce n’est qu’au plus bas de l’échelle, inférieurs aux Andevo, que l’on retrouve les Antevolo. Une caste composée des Antemanaza, des Antesira et des Antevandriky. » Le terme Antevolo rassemble ces trois différents clans issus d’un ancêtre commun : les Antemahabo. Cette violence se perpétue jusqu’à maintenant, au vu et au su de tout le monde. « Cette marginalisation est orchestrée par tous les natifs de la région, qu’ils soient Antemoro, Antesaka ou autres », glisse l’historien.  Ils sont logés à la même enseigne que les Himbas de Namibie, les Issas de Somalie, les Dayaks de Bornéo, les Pygmées de l’Ituri ou encore les Dalits de l’Inde.

Crucifix 

Sur indication de Joelle, nous décidons d’aller dans son village natal afin de mieux cerner comment on en est arrivé là. A partir de la bifurcation de Vohitrindry, l’on doit prendre une piste de 15 km pour rejoindre le petit hameau de Nohona dans le district de Vohipeno. Un crucifix trône au milieu du village. C’est tout un symbole du chemin de croix que doivent arpenter ses habitants, majoritairement antevolo, dans leur quotidien. Cette caste s’est installée principalement sur la Basse Matatàna, dans les villages de Tanantsara et de Nohona. « Ceux dont on ose à peine prononcer leur nom » y vivent loin des autres castes. « Pour comprendre cette situation d’exclusion, il faut savoir que le « hasina » est important pour les Antemoro. Quelqu’un qui a perdu son « hasina », perdra toute son humanité. Il est considéré comme impur. Cette menace d’impureté qu’il fait peser sur la société condamne son existence », relate Jean Brunelle Razafintsiandraofa, notable Tanala et député élu à Ikongo. Les Antevolo ne communiquent et n’entretiennent aucune relation avec les autres catégories sociales et sont cantonnés dans une dimension sociale restreinte.

Imaginaire collectif

Philippe Beaujard et Jean Tsaboto, dans un texte publié dans les actes du colloque international sur l’esclavage, en septembre 1996, expliquent que « les esclaves avaient une place dans le système social. Les parias, eux, considérés comme des chiens et non comme des hommes, sont socialement morts (…) ». La tradition orale anteony rapporte que la déchéance des Antevolo serait due à une histoire sordide. Un Antemanaza se trouvait en voyage dans le Nord. Il rencontra en chemin un Anteony qui avait obtenu de nombreux zébus. L’Anteony fit avec lui un pari : il lui donnerait ses bœufs si l’Antemanaza osait s’accoupler avec un chien. L’Antemanaza accomplit l’acte proposé, et comme promis, l’Anteony lui donna ses bœufs. Mais il fit aussitôt parvenir une lettre au roi anteony pour l’informer de ce qui s’était passé. Lorsque l’Antemanaza revint dans la Matatàna, le roi prononça sa déchéance à l’état de chien, et celle de « tous ceux qui le soutiendraient ». La déchéance prononcée par le roi de la Basse Matatàna s’étendit dans toute la région antemoro voire dans tout le Sud-est et dans toute l’île, dans une certaine mesure. Dans l’imaginaire collectif, le chien est considéré comme un animal impur, exactement comme les parias sont considérés comme des êtres humain « impurs ».

Lourd tribut

Cette version de l’histoire qui remonte au 17è siècle est la plus partagée. Pour Jean Brunelle Razafintsiandraofa cependant, il s’agit d’une métaphore. « Quand on gagne une bataille, le meilleur moyen de s’assurer que le vaincu ne se rebelle pas est de l’abaisser au même rang qu’un chien. Les vainqueurs les forcent à avoir une relation sexuelle avec un chien. Ce qui les exclut pour de bon de la société », explique-t-il.  Pour les Antevolo, cette version de l’histoire n’est que pure invention. « C’était une manœuvre des Anteony pour s’approprier nos terres », défend un quadragénaire du village. Les descendants de « celui qui a fauté » portent jusqu’à maintenant ce stigmate du passé. Ils doivent payer le lourd tribut du péché originel commis par leurs aïeux. « Nous ne pouvons pas nous mêler avec les autres membres du clan. Je me souviens quand j’étais enfant, il y a eu un décès dans un village voisin. L’ensemble de la communauté de Nohona s’était cotisé pour offrir un bœuf à la famille du défunt. Mais on nous avait éconduits avec notre offrande ». Ce témoignage reflète des exclusions dont sont victimes les Antevolo. Ces derniers vivent absolument séparés du reste de la société et sur les terres les moins fertiles. « L’on ne peut pas consommer un animal qu’ils ont tué. Même le fait de manger avec eux sur une même natte constitue un sacrilège. Le fait de parler avec eux risque d’être très mal considéré par ma communauté », témoigne un journaliste originaire du Sud-est. Les enfants Antevolo sont mis au ban dans les établissements scolaires et doivent subir blâmes et injures de manière constante.

Echappatoire

Y a-t-il donc une échappatoire pour fuir cette destinée tragique pour les Antevolo ? Ils ont une petite chance d’intégration en migrant vers d’autres cieux et en se mariant avec une autre ethnie, comme Joelle l’a fait. La fuite en avant est la stratégie usitée. Durant la colonisation, un rite de réintégration a bien été organisée par le chef du district de Vohipeno, mais il a échoué. Pour le député élu à Ikongo, « il s’agit d’un problème qui englobe une dimension étatique. Dans le système actuel où l’Etat centralise toutes les décisions et où les dirigeants n’ont pas pris en compte les dimensions historique et spirituelle, il sera très difficile de réintégrer le groupe. C’est une mission quasi impossible. Toutes les tentatives échoueront… ». Malgré les barrières érigées, l’Etat a le devoir de réagir même si la culture du statu quo est prégnante à Madagascar. Le problème des Antevolo n’a plus sa place au 21è siècle. « Philibert Tsiranana a été le premier à vouloir essayer de réunir les Antemoro et les Antevolo vers 1969. Selon les croyances dans la région, c’est ce qui a déclenché sa maladie qui a fini par le tuer en 1978. Une des raisons pour lesquelles, plus personne, moi y compris, n’ose parler et dénoncer cette situation dans le Sud-est », explique Babala. A Antananarivo, Joelle éteint sa radio. Elle contemple le ciel bleu à partir de sa fenêtre. Elle lâche avec amertume : « Malgré tout, mon tanindrazana me manque, malgré les souffrances que cela m’impose ».

Raoto Andriamanambe 

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