Le drame est noué depuis des décennies : le niveau scolaire en est pleine érosion, ce qui se répercute sur la société. La décadence de la lecture et de l’édition n’y est pas étrangère.

Les enfants sont réunis en grappe autour de l’animatrice. Pendant les deux heures que durera la lecture itinérante, l’aura magnétique de cette dernière subjuguera les enfants. Les mots dansent, l’imagination bat son plein. Nous sommes à Itaosy, un quartier périphérique de la capitale. Chaque semaine, le boky mitety vohitra (bibliothèque ambulante) attire pas moins d’une soixante dizaine d’enfants qui retrouvent le goût des livres et le goût de la lecture.

 « LES PARENTS ASSOCIENT CETTE ACTIVITÉ à l’école et à un apprentissage », commente Marie Michèle Razafintsalama, gérante-associée de Presse édition et diffusion (Prediff). « Certains enfants restent pendant deux heures, ils ne veulent pas partir. Cela prouve qu’il y a une certaine carence », témoigne Nivoarimalala Andriambao, présidente de l’association Gazela qui promeut la lecture. Le livre est un vecteur de savoir. C’est un outil indispensable dans le développement intellectuel de l’enfant. Cependant, il a progressivement perdu sa place au détriment d’autres procédés d’apprentissage plus rapides, plus faciles et qui requièrent certainement la mobilisation d’effort intellectuel moindre telle la télévision, internet ou la radio. « Les gens lisent moins parce qu’il y a d’autres moyens de se distraire, qui sont moins contraignants, comme la télé ou internet », note Lova Rabary-Rakotondravony, ancien rédacteur en chef adjoint de L’Express de Madagascar et administrateur de L’Express academy.  Néanmoins, ces outils sont-ils à même de destituer la place du livre ? Dans un contexte de morosité économique, comme celui de Madagascar, lire n’est pas une priorité. Lire est devenu un luxe.

« L’ON A UNE MAJORITÉ ÉCRASANTE qui, 200 ans après la création des écoles à Madagascar et une cinquantaine d’années après le retour de l’indépendance, ne sait ni lire ni écrire. C’est quand même une honte. Nous sommes en 2018 et nos compatriotes sont analphabètes. Nous devrions avoir tous honte », s’indigne Môssieur Njo, écrivain bilingue. La lecture tend à progressivement disparaître dans les mœurs des enfants aussi bien dans les villes que dans la campagne. Ce constat est implacable sous nos vertes contrées. Pis, l’enquête Indicateurs de prestation de services (IPS)1 menée par la Banque mondiale a montré que le mal est plus profond. (Le) score moyen (des enseignants enquêtés) au test de français et de mathématiques a été de 38 %  et seul un enseignant sur 1 000 a eu un score égal ou supérieur 80 % lorsque les évaluations étaient combinées, révèle le document. Pour Marie Michèle Razafintsalama, au-delà de l’encadrement et de la formation, c’est la base même qui est fragile. « Les enseignants ne lisent pas. Comment voulez-vous qu’ils donnent le goût de lire aux enfants », regrette-t-elle. Or la qualité de l’éducation primaire est un élément clé de la croissance économique, indique le rapport de la Banque mondiale.

POUR LES PLUS ROMANTIQUES, le livre permet de pénétrer dans un autre monde, de vivre – l’espace d’une lecture – les aventures d’une autre personne ou d’un personnage. Il stimule l’imagination et la créativité. Pour les pragmatiques, il permet d’acquérir un immense savoir plus ou moins à moindre coût. Cependant, est-ce une priorité pour les foyers malgaches ? La plupart des pères de famille ou mères de famille, trop occupés à vaquer à leurs occupations, occultent l’éducation « livresque ». « Si les parents ne lisent pas et ne ramènent pas des livres à la maison, comment veulent-ils que les enfants aient envie de découvrir ce qu’il y a dans les livres ? Interroge Lova Rabary-Rakotondravony. Je lisais parce que je voyais des livres traîner un peu partout à la maison et parce que mes parents lisaient, lisaient avec moi, et partageaient avec moi ce qu’ils lisaient dans les livres ». Or, qu’importe le niveau économique, l’enfant apprend l’amour de la lecture au sein même de son foyer tout comme il acquiert la parole ou le sens de la propreté. Môssieur Njo veut pourtant dédouaner les familles. « C’est trop facile de blâmer les foyers ou les mères de famille qui en sont au cœur. Elles ont déjà assez de problèmes comme cela, ne les blâmons pas ». Le système scolaire ne remplit pas non plus convenablement sa tâche instructive, même s’il ne faut pas occulter la multiplicité des bibliothèques et des centres culturels. « Si la lecture de certains ouvrages entrait dans les programmes scolaires, les enfants s’obligeraient à lire et qui sait, développeraient peut-être le goût de la lecture. Aujourd’hui, on a des ouvrages à étudier dans les programmes scolaires, mais un ouvrage par an, ce n’est pas sérieux … », souffle Lova Rabary-Rakotondravony. Môssieur Njo, jette la pierre sur la génération précédente. « Elle avait pratiquement tout, au moins les bases pour devenir un dragon de l’océan Indien comme elle aimait à dire à l’époque. La génération précédente a tout gâché en ne laissant que des miettes et une ignoble hécatombe à la génération actuelle. Pire, elle a failli lamentablement à former et à assurer la relève ».

BIEN ENTENDU, CETTE CRISE DE LA LECTURE va de pair avec celle des maisons d’éditions. Les éditeurs locaux se font rares et pâtissent des importations massives de livres et de manuels scolaires. « Les maisons d’édition ne sont pas du tout suffisantes à Madagascar. Il en manque cruellement et il manque aussi de la diversité, je ne le répèterais jamais assez. Comme partout dans le monde, on devrait avoir droit à toute sorte de maisons d’édition avec différentes lignes éditoriales », partage Môssieur Njo. Marie Michèle Razafintsalama, qui a effectué des études sur le secteur de du livre, analyse le flétrissement de l’édition.  « Beaucoup d’associations font des dons de livres. Elles font parvenir des conteneurs entiers de livres pour les distribuer. Ce phénomène, qui est né à partir de bonnes intentions, a gêné énormément le développement de l’édition à Madagascar ». Ces ouvrages, servant à alimenter les bibliothèques dégarnies des EPP, des lycées, des collèges ou des communes, auraient dû accroitre les intérêts pour la lecture. Or ce n’est pas le cas. À l’instar de leurs enseignants, les (élèves) ont eu de meilleurs résultats en mathématiques (57 %) qu’en français (44 %), fait savoir, sur ce sujet le rapport de la Banque mondiale. La plupart du temps les ouvrages distribués sont inadaptés. « Faire un don de livres n’est pas un acte anodin, explique l’éditrice. Il faut réfléchir à qui l’on va s’adresser, sélectionner les livres et dialoguer avec les bénéficiaires. Il faut que les ouvrages correspondent à un besoin ».

LA QUESTION DE LA LANGUE EST PRIMORDIALE. Est-ce que les enseignants malgaches connaissent le programme qu’ils sont censés enseigner ?(…) Pas un seul enseignant n’a eu un score égal ou supérieur à 80 % en français, expliquent Raihona Atakhodjayeva, analyste des opérations, et Waly Wane, économiste principal et responsable du programme SDI (Banque mondiale), dans leur rapport. Les importations massives de livres évoquées ne tiennent pas compte de la faible percée de la langue française au cœur de la société malgache. La solution est assez simple, mais son application fait face à quelques difficultés, pour redonner le goût de lire, dans un premier temps, et relever le niveau académique, dans un second : développer l’édition en malgache, ou au moins en deux langues. « Les livres bilingues présentent des avantages sur plusieurs tableaux : ils sont économiques et, surtout, les enfants vont apprendre le français à partir de leur langue », défend Marie Michèle Razafintsalama, dont la maison d’édition s’est spécialisée dans les livres pour la jeunesse. « Il faudrait de toute urgence repenser le monde de l’édition à Madagascar. Refaire la même chose encore et encore et s’attendre à un résultat différent, c’est cela la folie comme le dit si bien Einstein », répond Môssieur Njo. Le Plan sectoriel de l’éducation (PSE), réforme majeure de l’éducation à Madagascar, consacre un gros volet à la promotion de la lecture. Les éditeurs malgaches espèrent avoir leur part de soleil dans cette perspective pour endiguer la décadence du monde des livres. « La chute du livre entraîne avec elle celle de toute la société », conclut placidement l’écrivain.

Raoto Andriamanambe

1 http://documents.worldbank.org/curated/en/157201504768683955/Madagascar-Indicateurs-de-prestation-de-services-%C3%A9ducation

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