Simon Allison, un journaliste sud-africain, déplore le peu d’attention que porte la communauté internationale sur la situation humanitaire de la Grande île.

Madagascar est connu dans le monde entier. Chaque fois que le nom de cette quatrième plus grande île de la planète est mentionnée, la plupart des gens pensent à une biodiversité étonnante, des lémuriens ou au film d’animation du même nom. Peu de gens sont informés sur les sécheresses à Madagascar, les inondations, sa population qui souffre de malnutrition chronique ou de son système de santé dysfonctionnel. Peu de gens savent que c’est l’un des pays les moins avancés dans le monde ou que sa situation humanitaire est l’une des plus graves.

CELA N’A RIEN D’INHABITUEL. La lassitude envers la pauvreté est réelle, et il est difficile de mobiliser quiconque en dehors de la communauté du développement pour le destin des pays africains pauvres. Même à cette échelle, Madagascar est un outsider. Au sein de la communauté du développement, la Grande île continue d’être négligée. Au mois de septembre dans un hôtel de la capitale, Antananarivo, le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) a réuni des journalistes étrangers pour discuter du problème. L’argument principal est que Madagascar est un « donor orphan » (« orphelin des donateurs ») : un pays qui devrait obtenir beaucoup d’aides au développement, mais qui ne le reçoit pas. Ceci est une source de frustration pour de nombreux travailleurs humanitaires à Madagascar, qui confient – secrètement – que leur siège ne réagit pas toujours. L’échelle de la crise humanitaire à Madagascar est dramatique. Selon l’UNICEF, les 23 millions habitants de l’île ont un accès à l’eau et aux services sanitaires restreint. À peu près la moitié de la population locale pratique la défécation à l’air libre. Les taux de la mortalité néonatale et de la mortalité maternelle sont en train d’augmenter. D’ailleurs, le pays se classe en quatrième position mondiale par rapport à la situation de malnutrition.

UN ENFANT SUR QUATRE ne va pas à l’école et seulement un tiers de ceux-ci termine l’école primaire. Un climat défavorable provoque souvent des situations d’urgence : il y a eu des inondations dévastatrices dans une partie du pays au début de l’année, et une sécheresse encore plus dévastatrice persiste dans une autre partie de l’île. En plus, le pays est frappé régulièrement par des cyclones (c’est le cinquième pays le plus touché par ces phénomènes). Le gouvernement, sans moyens, n’a pas beaucoup de réponses à porter à ces enjeux humanitaires. Malgré cela, l’aide internationale pour Madagascar est en baisse depuis quelques années; et il y a peu de signes que cela change. Plusieurs théories peuvent expliquer cette apparente négligence. Premièrement – et la plus évidente – la situation géographique : Madagascar est une île au milieu de l’océan Indien, ce qui signifie qu’elle n’a qu’un faible intérêt géostratégique pour la plupart des pays donateurs. Elle n’est pas sur la ligne de mire d’un grand conflit, le pays n’est pas à l’intersection d’une route commerciale importante et il n’y a pas de vastes réserves de pétrole. D’ailleurs, l’océan empêche les problèmes malgaches d’atteindre les pays voisins. Justement, parce qu’il n’y pas de pays mitoyens. L’océan isole Madagascar du reste du monde.

MADAGASCAR EST UN « ORPHELIN DES DONATEURS » – un pays qui devrait recevoir beaucoup d’assistance, mais ne le reçoit pas. Deuxièmement, à cause de sa situation géographique et de son histoire, la Grande île est membre de trop d’organisations régionales. Parmi elles, la Southern African development community (SADC), l’Union Africaine, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et la Commission de l’océan Indien (COI). Chaque organisation est en partie responsable dans l’île. Souvent, elles ont des approches différentes, pas nécessairement complémentaires, pour ses problèmes. Une autre théorie est que la nature des crises à Madagascar ne favorise pas une intervention des bailleurs. C’est plus facile de justifier financièrement une situation urgente de conflit, ou des cas de catastrophes à grande visibilité comme les tremblements de terre et les tsunamis, ou les cas d’épidémies très graves comme l’Ebola ou le VIH/SIDA. Les problèmes de Madagascar semblent être moins « sexy ». La malnutrition chronique, qui touche 47% des enfants malgaches de moins de cinq ans, est une crise en grande partie invisible, parce que les dommages qu’elle inflige sont souvent à l’intérieur du cerveau des enfants. Cela ne se prête pas à des images déchirantes. Il est à noter, dans ce contexte, que l’engagement international le plus marqué envers Madagascar a été les efforts de médiation de la SADC, qui a été conçu pour répondre à la crise politique déclenchée par le coup d’état de 2009 et non pour réagir à la crise humanitaire.

DAVID ZOUNMENOU, chercheur à l’Institut d’études sur la sécurité (ISS) attire l’attention sur un autre facteur. « La géographie ou même les aspects linguistiques pourraient avoir quelque chose à voir avec l’apparente négligence envers les questions humanitaires de Madagascar. Cependant, nous pouvons ajouter que, encore une fois, le pays est victime du « syndrome de négligence post-crise », où l’attention internationale diminue une fois qu’il y a une élection pour rétablir un semblant de normalité dans les zones de conflits ». Les élections de 2013 ont clos, de manière palpable, le chapitre sur quatre années de crise politique, déclenchée par le coup d’état de 2009, bien que le nouveau président Hery Rajaonarimampianina ait peu agi depuis pour résoudre la crise humanitaire. De nombreux bailleurs ont également été effrayés par la crise elle-même, ou découragés par les sanctions imposées à Madagascar à la suite du coup d’État. Le statut de Madagascar comme « orphelin des donateurs » soulève également une question plus générale : comment les bailleurs différencient-ils les pays qui sont frappés par une crise et qui sont en compétition pour leur attention ? Que considèrent-ils dans les jugements de valeurs pour déterminer qui reçoit de l’argent et de l’attention, et qui n’en reçoit pas ?

LA VIOLENCE A UN PLUS GRAND INTÉRÊT MÉDIATIQUE, que les catastrophes humanitaires plus lentes. Des indices peuvent être tirés d’une autre profession qui fait des jugements similaires, souvent sur les mêmes situations : le journalisme. Diverses « crises » rivalisent pour attirer l’attention en première page et les correspondants étrangers doivent travailler dur pour convaincre leurs éditeurs de mettre de côté des ressources pour des voyages. David Smith, correspondant en Afrique pour The Guardian, a déclaré à l’ISS (Institut d’études sur la sécurité) qu’aujourd’hui une multitude de facteurs décide ce qu’il couvre, ou non. Inutile de dire que Madagascar ne fait pas souvent l’affaire. The Guardian s’adresse principalement à un public britannique, et les liens historiques jouent un rôle important dans les décisions sur le contenu. Le Zimbabwe, par exemple, reçoit beaucoup d’attentions. Le facteur coût est important, donc les voyages vers des lieux excentrés comme Madagascar sont généralement difficile à justifier. La nature de la crise joue aussi un rôle : même si cela ne plait pas, la violence jouit généralement d’un plus grand intérêt médiatique, que les lentes catastrophes humanitaires.

EN D’AUTRES TERMES, toutes les crises ne sont pas médiatisées au même degré. Et, plus important encore, le niveau d’attention qu’une crise reçoit n’est pas fonction de sa gravité. Cela a des implications majeures pour les journalistes, les chercheurs et les professionnels du développement. Il est clair que les titres ne sont pas un guide fiable pour l’importance des crises, soit politiques ou humanitaires, comme ne l’est pas non plus l’attention des donateurs. Pour mieux comprendre notre monde – pour distribuer l’attention et des ressources limitées de manière plus égale – nous devons regarder au-delà de ces critères. Jusque-là, l’attention portée à la crise humanitaire à Madagascar continuera à voler sous le radar, avec des millions de personnes touchées par cette négligence.

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