Salaire minimum, salaire vital, salaire décent, autant de termes du monde du travail qui, peu importe les circonstances dans lesquelles ils sont utilisés, ramènent au même problème à Madagascar : l’insuffisance du montant de la rémunération.

Chaque jour, Marie, employée dans un zone franche de la capitale, joue à un numéro d’équilibriste pour gérer convenablement le budget qu’elle a entre les mains. Avec son mari, travailleur dans une zone franche également, ils ont à charge trois enfants.

UN À L’ÉCOLE PRIMAIRE PUBLIQUE (EPP), un au collège et une fille en décrochage scolaire. Leur charge quotidienne, frais de bus et nourriture essentiellement, se chiffre à, en moyenne, 7 000 ariary par jour. Le couple gagne aux alentours de 400 000 ariary par mois, en termes de revenus cumulés. Avec les charges mensuelles (la Jirama, le riz, les vêtements, etc.), le calcul est vite fait et quand la fin mois approche, le portefeuille est bien souvent au rouge. « Il n’y a pas de place aux imprévus », soupire le père de famille, qui multiplie les heures supplémentaires, les petits boulots et les endettements pour compléter le revenu familial.  C’est un cercle infernal dans lequel cette famille vit. Elle n’est pas la seule dans ce cas. Le pouvoir d’achat n’a cessé de s’éroder tout au long de ces 58 années d’indépendance, alors que l’inflation suit une tendance haussière soutenue.

DU CÔTÉ DE LA JEUNESSE ACTIVE, la situation n’est guère plus reluisante. D’après l’enquête sur la Transition des jeunes vers la vie active, réalisée par l’Institut national de la statistique en 2015, plus de 83% des jeunes occupent un emploi vulnérable. Soit, ils travaillent pour leur propre compte, soit, ils participent à des activités familiales non-rémunérés. Ainsi, les jeunes travailleurs indépendants sont faiblement rémunérés dans la Grande île. Les revenus mensuels ne dépassent pas les 40 000 ariary. Ces chiffres sont alarmants puisque 70% de la population malgache a moins de 35 ans. Ces données sont issues d’une étude réalisée dans le cadre de l’élaboration du Plan national d’action pour la promotion du travail décent dans l’économies rurale en 2017. Les disparités en milieu rural, entre homme et femme, demeurent effarantes. L’homme gagne en moyenne 1 161 000 ariary par an, tandis que la femme ne gagne que 696 000 ariary. Cette situation malgache reflète d’une inégalité qui est prégnante même au niveau mondial. Aucun pays au monde n’accorde aux femmes et aux hommes le même salaire pour un travail équivalent, selon le World economic forum (2015). Selon les dernières estimations de l’Organisation internationale du travail (OIT), les femmes, à l’échelle mondiale, gagneraient en moyenne 77% du salaire masculin.

OUTRE LE FAIT QUE LA MAJORITÉ des travailleurs malgaches évoluent dans l’informel, toutes les entreprises formelles n’offrent pas un travail décent à leurs employés. En 2012, seulement 32,67% de ces structures ont adhéré à un organisme de prévoyance sociale, et 16,81% se sont affiliées à des services médicaux du travail. Peu importe le montant que les salariés perçoivent, ils doivent prendre en charge eux-mêmes leur santé et prévoir leur retraite. De plus, la création d’emplois dans le secteur public n’a pas d’impacts réels sur l’économie puisque les agents de l’État ne représentent au plus qu’à peu près 1% de la population, si l’on se fie aux données issues de la Loi de finances 2017. D’après les chiffres publiés par l’administration publique, Madagascar compterait actuellement près de 190 000 agents étatiques. L’emploi et le salaire ne résolvent pas les problèmes de la pauvreté à Madagascar où plus de 70% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

L’INSUFFISANCE DE RÉMUNÉRATION impacte autant sur le côté humain que sur la vie économique de tout le pays. Un travailleur qui a un accès limité aux soins de santé, habitant un logement insalubre, et dont les enfants ont un accès restreint à l’éducation, ne peut avoir une culture de productivité et d’efficacité. Il ne peut participer à la vie politique et culturelle de son pays. Ce travailleur ne peut apporter une dynamique pour l’économie puisque sa consommation est limitée. Par ailleurs, il ne peut investir autant pour sa santé et son avenir que dans des activités économiques génératrices de revenu. À Madagascar, réajuster le salaire ramène à conjuguer trois intérêts divergents. En premier lieu, celui des décideurs politiques qui optent pour des mesures palliatives et qui appliquent des majorations périodiques. Ensuite, celui du patronat qui est face au défi de la rentabilité, du rapport productivité et rémunération. Enfin, l’intérêt des salariés qui luttent pour une rémunération décente. Les travailleurs exigent un salaire vital. L’OIT, quant à elle, recommande l’institutionnalisation d’un salaire minimum. Madagascar met en application le salaire minimum d’embauche qui est maintenant de 168 000 ariary.

POUR L’ÉCONOMISTE RADO RATOBISAONA, le salaire minimum d’embauche ne correspond pas à ce qui est vital. « La détermination du salaire vital doit prendre en compte les besoins du ménage : la santé, l’éducation, le logement et la nourriture », précise-t-il. Les 168 000 ariary sont loin de suffire pour les couvrir. Ce qui renvoie à une déclaration Gilad Isaacs, membre de l’Initiative pour la recherche sur le salaire national minimum de l’Université Wits, « l’impact du salaire minimum sur l’emploi est très faible, négligeable ou statistiquement non significatif ». La syndicaliste Sarah Ranivomboahangy, de la Confédération générale des syndicats des travailleurs de Madagascar (Fisema), explique : « les travailleurs sont endettés. Ils réalisent leurs tâches d’employés tout en s’inquiétant de ce qu’il adviendra de leurs familles aujourd’hui ou demain. Il faut leur donner le moyen de se “stabiliser psychologiquement” dans leur travail pour que la productivité atteigne le maximum, c’est-à-dire en leur donnant au moins un meilleur salaire ». Même son de cloche du côté du syndicaliste Barson Rakotomanga du Syndicat et vie de sociétés (SVS) et de la Solidarité syndicale de Madagascar pour le secteur privé. « Bien entendu, le niveau de rémunération est insuffisant. Les travailleurs survivent plus qu’ils ne vivent. L’augmentation ponctuelle des salaires n’est pas une solution », estime-t-il.

AUX REVENDICATIONS DES TRAVAILLEURS, les décideurs politiques ripostent par une augmentation ponctuelle du salaire. De l’avis des syndicalistes et des économistes pourtant, les réévaluations salariales n’améliorent en rien le pouvoir d’achat des salariés. « Si nous considérons que l’inflation est de 7% et que la négociation patronat/syndicat des travailleurs n’a établi l’augmentation du salaire qu’à 7% ou moins ; dans les faits monétaires, il n’y a pas d’augmentation, précise Toky Ravoavy, conseiller syndical. C’est juste un réajustement du salaire par rapport à l’inflation. Pourtant c’est la raison de la diminution du pouvoir d’achat. S’il faut augmenter, il faut dépasser le chiffre de l’inflation réelle ». L’économiste Hugues Rajaonson va plus loin. « Quel que soit leur pourcentage, 8%, 15,6%, 30%, etc. les réévaluations salariales ne combleront jamais les effets induits que sont l’inflation, le chômage, la hausse des coûts de production… La recommandation est l’indexation automatique des salaires au taux d’inflation. Le processus d’indexation sous-entend que l’augmentation de salaire ne doit pas être un outil de populisme politique, mais un outil de régulation ou de correction du pouvoir d’achat ». D’un côté, comme la plupart des ménages ne comptent pas seulement sur un salaire pour supporter les charges, mais effectuent d’autres petites activités pour combler le vide, l’ampleur de l’impact de cette augmentation de salaire n’est que relativement significative. D’un autre côté, suivant les explications de Séverine Deboos-David, du bureau de pays de l’OIT pour Madagascar, Comores, Maurice et Seychelles, « l’existence d’un revenu stable au sein d’un ménage pauvre permet d’engranger un mécanisme de système de gestion des risques et d’envisager de faire des investissements. » Le ménage peut se construire des stratégies pour sortir de la pauvreté.

POUR QUE LES REAJUSTEMENTS APPLIQUÉS au salaire aient un réel apport sur l’économie du pays, ce n’est pas le budget qu’il faut cadrer, mais l’économie. « C’est une approche économique qu’il faut adopter au lieu d’une approche budgétaire. Lorsqu’il est question de gestion des ressources, il faut faire appel à une analyse économique. Connaitre la trajectoire économique pour maîtriser l’inflation tout en maintenant le pouvoir d’achat des travailleurs/consommateurs », soutient Dr France Ranaivosolofo. L’OIT, dont Madagascar est membre depuis 1960, prône la mise en place de mécanismes de dialogue dans tout processus de prise de décision en ce qui concerne l’emploi et le travail. Séverine Deboos-David soutient qu’« il faut trouver une solution ensemble. Discuter des contraintes du côté des employeurs et de celles des employés. Il faut trouver un compromis et une façon d’avancer puisque l’objectif est de parvenir à ce que le secteur privé continue à faire des bénéfices et que tout le monde tire profit de cette croissance ». Dans la Grande île, les plateformes au sein desquelles le dialogue social doit tenir ne sont pas fonctionnelles. Le Conseil économique, social et culturel (CESC) n’a jamais été mis en place bien que son institution relève de la Constitution. C’est au niveau de cette structure que le dialogue entre le gouvernement et les partenaires économiques, sociaux et culturels devrait s’opérer.

DR FRANCE RANAIVOSOLOFO, REPRÉSENTANT DE LA FISEMARE au Conseil supérieur de la fonction publique avance, qu’entre autres questions, les discussions sur les possibilités ou non de rehausser le niveau de salaire se font au niveau du CESC. Pour le secteur privé, pendant dix ans, le Conseil national du travail (CNT) a été en dormance. La première période d’inactivité (2008-2013) a été expliquée par la crise politique. La deuxième a été marquée par l’inertie. En effet, malgré le fait que le CNT soit incontournable pour la consultation, le dialogue, la concertation, la négociation entre employeurs, employés et l’État, sa remise en route prend beaucoup de temps. Elle a été enclenchée par les syndicalistes et sa réactivation a été décrétée en septembre 2017. Près de dix mois plus tard, le processus pour son opérationnalisation n’a toujours pas abouti. Cristelle Ramaroson, directeur de la promotion du travail décent au niveau du ministère chargé du Travail et des Lois sociales avance que la procédure administrative sur la désignation des membres, ainsi que les va-et-vient que cette procédure exige, retarde l’opérationnalisation du CNT.

OUTRE LE DIALOGUE SOCIAL QUI GARANTIT l’appropriation de toutes les parties prenantes des décisions prises, l’adéquation entre productivité, performance et salaire est mise en exergue. Le groupement du patronat malgache (Fivmpama), le Groupement des entreprises de Madagascar (Gem) et le Syndicat des industries de Madagascar (Sim) martèlent depuis des années que la concurrence déloyale (envahissement de produits d’importation qui bénéficient de nombreuses facilitations en matière douanière et fiscale, sans parler des entraves aux textes en vigueur qui se font en toute impunité) a de sérieuses répercussions sur la production et menace l’existence des industries malgaches. Rado Ratobisaona met en avant l’idée que l’État doit jouer son rôle de facilitateur et de régulateur pour des industries plus performantes. « Lorsque les industries produisent à grande échelle, leurs coûts de production réduisent et il leur est possible de mieux payer les salariés ». Et même si l’impact de la performance des salariés de l’État sur l’économie est plus indirect, le raisonnement reste le même. « Lorsque l’administration publique est efficace, la productivité est en hausse. Il faut que la productivité des agents de l’État soit proportionnelle aux charges financières correspondantes ». L’employeur, qu’il s’agisse de l’État ou de l’entreprise privée, parvient à compenser au niveau de la productivité. Un équilibre se crée entre les charges liées au salaire et le bénéfice que l’employeur réalise et la vie économique : consommation-épargne-investissement se met en place. Cet équilibre est encore assez loin pour le cas de Madagascar, où l’on a l’habitude de dire ironiquement que « l’on cherche aujourd’hui ce que l’on a mangé hier ».

Maholy Andrianaivo

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