L’histoire de la législature actuelle illustre l’ancrage de la transhumance dans la pratique politique à Madagascar. Changer de formation politique – comme changer de veste –  n’a rien de difficile.

Le nomadisme politique trouve toute son expression entre une Assemblée nationale à géométrie variable, des alliances, parfois contre-nature, qui se font et se défont au gré de la direction des vents politiques. Il faut y ajouter les changements de camp des députés ou encore le non-respect par les parlementaires des consignes des bureaux politiques lors des débats et des votes de textes, mettant à mal le lien entre les élus et les partis sous les couleurs desquelles ils sont élus.

AU DÉBUT DE LA LÉGISLATURE, le Hery vaovao ho an’i Madagasikara (HVM) de Hery Rajaonarimampianina n’avait pas de députés élus au nom de sa liste mais était arrivé à former une « majorité présidentielle ». En mai 2015, 121 députés, toutes tendances confondues, avaient voté la motion de déchéance du président de la République. Au mois de juillet de la même année, seuls 17 élus avaient voté contre la motion de censure visant le gouvernement Ravelonarivo. Mais depuis, de l’eau a coulé sous les ponts au point qu’un député qui avait voté pour la déchéance du président de la République est nommé plus tard membre du gouvernement dans un régime semi-parlementaire. « Changer de couleur politique est devenu une habitude pour les élus, particulièrement pour les députés. Ceci se manifeste à travers, soit d’un changement de parti et de coalition, soit de création d’un nouveau groupe de coalition », rappellent Rindra Hasimbelo et Jean Aimé Raveloson dans leur ouvrage Les Partis politiques malgaches à travers les régimes et gouvernements successifs. Le chef de l’État avait concédé son handicap. « C’est vrai (…) lorsque j’étais arrivé au pouvoir, je n’avais pas de députés en mon nom Rajaonarimampianina (…) Mais tout ça se construit dans les règles du pouvoir (…). C’est mouvant, ça se défait et se construit. Je reste positif et j’espère que cela va se construire », a-t-il indiqué au lendemain du vote de la motion de déchéance à son encontre.

RIVO RAKOTOVAO, ministre auprès de la Présidence chargé de l’Agriculture et de l’élevage et président du Hery vaovao ho an’i Madagasikara (HVM) a toujours martelé que sa formation politique privilégie le dialogue pour « convaincre » les autres forces politiques de suivre la voie du parti présidentiel. Oui, mais voilà la question qui se pose, est la base des concertations pour la « construction d’une majorité » dans un régime semi-parlementaire. Jusqu’ici, les contours des négociations et des termes de contrat entre les formations des alliances politiques en vue de la constitution d’un gouvernement restent flous. Les différentes majorités parlementaires n’ont jamais dévoilé les termes de l’accord avec le président de la République dans la formation d’une coalition majoritaire. La composition du gouvernement ne reflète pas les rapports de force à la Chambre basse. Systématiquement, l’Exécutif prend une ascendance certaine sur l’Assemblée nationale. Célestin Rasolomaholy Rakotozanany, SG du ministère de l’Intérieur et de la Décentralisation, souligne que « la qualité de travail des partis politiques dans la société influence la situation globale et le développement du pays ». Or la pratique de la transhumance politique empoisonne le système politique. Elle crée une majorité superficielle et instable, affaiblissant l’opposition sous la coupe de l’Exécutif. Cette situation conduit à la fragilisation de l’équilibre des pouvoirs, essentiel pour le fonctionnement des rouages de la démocratie.

PATRICK ANDRIAMAHEFA, ancien porte-parole de l’Avant-garde pour la rénovation malgache (Arema), pointe du doigt un point faible des hommes politiques. « Ils n’ont pas l’endurance pour faire face à l’adversité. Ils ne supportent pas la “traversée du désert” et restent à la merci de ceux au pouvoir. Le manque de conviction politique y est pour quelque chose », observe-t-il. Philobert Milavonjy, député issu du parti Asa vita ny ifampitsarana (Avi), élu sous les couleurs de la plateforme VPM/MMM, se veut pragmatique quant à la prééminence de l’Exécutif sur le pouvoir législatif. « Il ne faut pas se leurrer. Si vous voulez obtenir des moyens pour développer votre circonscription et votre région, il n’y a qu’une seule voie : trouver un accord avec le gouvernement et s’allier avec lui, sinon vous n’aurez rien », avance-t-il. Un député, parmi les parlementaires qui ont milité pour la déchéance du chef de l’État avant de soutenir le régime, concède que « pour l’instant, c’est encore la façon de faire de la politique à Madagascar ». Il ne pense pas qu’un changement de cap d’un élu en cours de législature constitue une rupture de contrat avec ses électeurs, qui pourrait être assimilé à une trahison vis-à-vis de ces derniers. « Les gens votent par rapport à vous et attendent de vous des résultats et rien d’autre. Vous êtes redevables en termes de résultat », soutient-il.

POUR DONAT ANDRIAMAHEFAMPARANY, SG du Tiako i Madagasikara (Tim), les discussions entre les partis et les coalitions ne sont nullement fondées sur des idées basées sur des convictions, pour diriger le pays. « Certains partis n’ont pas de projet qui découle d’idéaux. Alors les discussions entre eux tournent autour d’une promotion politique et d’avantages matériels. Une fois que ces éléments disparaissent ou font défaut, l’alliance prend fin de facto et on recommence », dénonce-t-il. Il n’est pas tendre pour évoquer les conséquences néfastes de cette absence d’idées et d’idéologie de certains partis et hommes politiques. « On est en face d’une entente entre traîtres dans la mesure où chacun connaît le parcours politique de l’autre. Ce qui provoque une crise de confiance généralisée. Ce n’est pas comme cela qu’on dirige un pays », déplore-t-il. L’observation autour de l’absence d’idéologie est partagée par le sénateur Olivier Rakotovazaha, SG du parti Mitolona ho an’ny fampandrosoana an’i Madagasikara (MFM). « Même les présumées grandes formations politiques n’en ont pas », enfonce-t-il. Mais le comble est que les partis comme le MFM, qui se disent fondés sur une idéologie, ont du mal à faire passer leurs idées auprès des électeurs. Olivier Rakotovazaha préfère prendre avec humour la « rupture de contrat » des élus avec leurs électeurs. « Mais c’est quoi le contrat ? Les tee-shirts, le riz et les spectacles ? », lance-t-il en faisant allusion à la pratique durant la période de propagande.

LA DÉFIANCE DES ÉLECTEURS envers les partis politiques a provoqué une problématique beaucoup plus importante dans le paysage politique, à savoir le développement du phénomène des indépendants . Les résultats des législatives de 2013 confirment cette tendance dans la mesure où le tiers des députés sont élus sous la bannière « indépendant ».  Tout cela provoque un cercle vicieux, accentuant le système à géométrie variable au Parlement, favorisant la transhumance politique. Durant la Transition, des mesures avaient été prises pour encadrer la pratique du nomadisme politique. Le jumelage du deuxième tour de la présidentielle avec les législatives en décembre 2013 en est l’illustration, obligeant, entre autres, les candidats à la course à la magistrature suprême de former son équipe y compris pour les législatives. Des dispositions constitutionnelles comme l’instauration d’un mandat impératif et l’adoption de la loi sur les partis, devaient être conjuguées ensemble pour regrouper les partis et prévenir contre le nomadisme, en vain. Mais l’ensemble de ces mesures n’a pas résisté à l’épreuve d’une pratique bien ancrée dans le paysage politique. L’avis de la Haute cour constitutionnelle (HCC) en avril 2015 remet sur la table le débat sur le principe du mandat impératif considéré comme anti-démocratique. Rindra Hasimbelo et Jean Aimé Raveloson proposent que « la restructuration du monde des partis politiques et la professionnalisation des partis politiques exigent en premier lieu l’adoption d’une nouvelle loi sur les partis politiques adaptée aux conditions de travail politique dans le pays ».

DEPUIS, UNE LOI SUR LES PARTIS a été adoptée, même si son application reste discutable.  Selon le sénateur Olivier Rakotovazaha, l’encadrement des partis constitue un des chantiers qui peut gérer le nomadisme politique. « Il faut appliquer la loi. Un pas est déjà franchi avec l’adoption de la Loi sur les partis. Il est fondamental de concrétiser la partie touchant le plafonnement des dépenses liées aux propagandes, le financement des partis. À ce moment, le gouvernement aura un droit de regard sur la gestion financière des formations politiques », milite-t-il. Pour l’instant, la mise en œuvre de ces deux dispositions tarde à voir le jour. D’autres prémices de solutions ont été esquissées dans la Loi sur les partis, comme la mise en place d’un certain nombre de mesures contraignantes pour les formations politiques en vue de leur professionnalisation. « La tenue d’un registre des partis est une avancée, mais il faut aller plus loin », constate le SG du MFM. La participation aux élections, la tenue régulière des congrès, l’éducation citoyenne en font partie. Donat Andriamahefamparany positive la situation et croit à une solution après la crise. « Il devrait toujours y avoir un renouveau après la débandade. Il faut renforcer la démocratie en interne au sein des partis. La pression externe aux formations politiques est également la bienvenue. Les initiatives comme le “Forum des idées de gauche” sont des exemples pour faire avancer les choses », argue-t-il.

Iloniaina Alain

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