Classé cinquième pays le plus pauvre du monde, Madagascar s’enfonce de plus en plus dans la misère. Mais fait-on les efforts nécessaires pour nous en sortir ?

Un enfant dort à même le sol. Fatigué, il est terrassé par la famine. Au cœur du quartier administratif d’Antsahavola, entre les travailleurs en col blanc, la scène est tristement banale. Seuls les étrangers de passage s’émeuvent d’un tel tableau. Les Malgaches sont, depuis longtemps vaccinés – anesthésiés – par ce genre de tableau qui met en relief, de manière manifeste et dramatique, la pauvreté. Dans la plupart des régions de la Grande île, l’on a l’impression de n’être pas sorti du XIXe siècle.

LA PAUVRETÉ N’EST PAS UNE FATALITÉ… mais il faut l’homme qu’il faut. C’était le slogan de campagne de Tovonanahary Rabetsitonta, Président d’honneur du parti Grad-Iloafo. Crédité d’un modeste 2,25% à la présidentielle de 1992, il a pu amasser une petite fortune. Il y a un temps, la promesse d’un Madagascar meilleur, un pays agréable à vivre, a fait rêver des générations. Mais des décennies plus tard, rien ne s’est concrétisé. Pire, Madagascar s’est laissé dépasser par ses îles voisines et les autres pays africains, qui ont pourtant été la proie de guerres civiles. Le constat est amer. La sonnette d’alarme a été tirée depuis longtemps. La Banque mondiale ne cesse d’attirer l’attention avec des chiffres de plus en plus manifestes. 90% de la population vivent aujourd’hui avec moins de 3,10 dollars par jour, ce qui correspond à l’extrême pauvreté. « Il n’est même plus question de vie, mais de survie », constate Coralie Gevers, responsable des opérations de la Banque mondiale à Madagascar et aux Comores. La question est de savoir pourquoi nous retrouvons-nous dans cette situation alors que d’autres pays s’en sont sortis ? C’est là surtout le résultat de la mauvaise gouvernance et de l’absence de toute industrialisation digne de ce nom. Cette situation contraste avec la richesse du sous-sol malgache et l’exubérance de la nature, qui, elle-même, est menacée par une exploitation irraisonnée.

« LE DÉBAT SUR LE DÉVELOPPEMENT n’affecte pas l’homme de la rue qui est exclu de tout système. Il n’est ni consulté, ni réellement représenté. Nul développement de quelque type qu’il soit ne peut se faire sans la participation de l’ensemble des citoyens. En considérant la dimension culturelle du vivre ensemble, on ne peut forger cette image de l’avenir sans leur participation », indique Hemerson Andrianetrazafy, artiste plasticien, enseignant-chercheur et historien d’art, qui a un regard particulièrement acéré sur la société malgache. D’ailleurs, il est convaincu que tant qu’au niveau national, une vision claire de ce que l’on entend par développement n’est pas dégagée, il est impossible d’accéder au développement. « Nous n’avons jamais pris le temps de réfléchir sur le sens à octroyer au terme développement. S’agit-il de suivre le modèle de l’Occident qui a mis des millénaires à se construire ? Ou de se souscrire aux définitions du FMI et/ou de la Banque mondiale sur les divers critères ? Quelles visions avons-nous de notre développement ? se questionne-t-il, avant d’ajouter que l’on ne peut aboutir nulle part sans avoir répondu à ces questions. On a soigneusement évité de le faire depuis 1960, par méconnaissance ou par pure paresse intellectuelle ».

ELYANE RAHONINTSOA, géographe spécialisée dans le sous-développement et également enseignante partage l’avis de l’artiste. Pour elle, se sortir de la pauvreté implique un choix. « Certes, il est d’usage d’expliquer que la pauvreté est un problème économique qu’il faut régler avec des mesures économiques. Mais à mon sens, c’est un problème social d’abord, soutient-elle. Pour pouvoir agir dans l’intérêt de l’économie, il faut que l’individu soit productif. Donc il faut lui assurer une “sécurité sociale”, une société qui favorise la dignité de l’homme. » Comme souvent, la situation mauricienne est érigée en exemple (voir Politikà 2). C’est en misant sur sa population que ce pays a pu assurer son développement. L’intervention de l’État dans les domaines sociaux y a fait ses preuves comme la gratuité des études et des soins. Sur le plan continental, le Rwanda est l’autre exemple le plus fréquemment cité comme référence (voir l’article par ailleurs). Son ascension fulgurante est vue comme étant « le miracle africain », en termes de développement. En douze ans, entre 2001 et 2012, sa croissance annuelle moyenne a tourné autour de 8%. Ce pays – mis à terre par une guerre civile meurtrière en 1994 – ambitionne actuellement de devenir un « tigre » africain. Il veut abaisser jusqu’à 35% le taux de pauvreté d’ici 2018 qui est actuellement de 40%. Ce progrès spectaculaire n’est pas le fruit d’un miracle, mais d’une prise de décision politique de haut niveau et de choix stratégiques. Et l’industrialisation fait partie de ces décisions prises (voir notre dossier sur l’industrialisation). Mises à part les activités dans le service, la transformation est également le fer de lance de cet élan rwandais, sous la férule d’un leader charismatique.

HUGUES RAJAONSON, ÉCONOMISTE, membre du Cercle de réflexion des économistes de Madagascar (Crem) explique que le développement n’est pas la seule affaire de l’État. « Il peut tout proposer des programmations stratégiques, toutefois si le secteur privé n’y accorde pas sa confiance, il n’est pas possible d’attendre une croissance des activités. Les entrepreneurs seront réticents à mettre en place les stratégies de croissance de la productivité de leurs facteurs de production (travail et capitaux) ou les stratégies d’intégration d’innovation qui leur permettent d’accroitre leur compétitivité, y compris celle de leurs produits. » Une situation qui n’incite pas les investisseurs à multiplier leurs affaires, donc limitative pour le développement économique. Dans tous les cas, Madagascar doit décider seul de ses orientations politiques et économiques dans l’optique d’un développement réel. Les solutions sont connues : l’investissement dans l’« humain » pour de meilleures conditions de vie et non plus de survie, et une création de richesse surtout par l’industrialisation agroalimentaire. Mais au final, les analyses donnent toujours une part de responsabilité importante à la politique. C’est ce qu’ont avancé en chœur les panélistes, lors du débat organisé par Incubons et qui a eu pour thème « Pourquoi sommes-nous pauvres ? ». L’augmentation des inégalités au cours des dernières années est de plus en plus préoccupante. « Les chocs climatiques et les fortes variations des prix semblent avoir induit une hausse des inégalités à partir de 2010. Le ratio entre le niveau de vie moyen des 10% les plus riches et celui des 10% les plus pauvres a varié entre cinq et huit au cours de la période 2001-2012, bien en dessous de la moyenne de 13,4% dans les pays à faible revenu », souligne le document de la Banque mondiale Changements de fortune et persistance de la pauvreté à Madagascar : récentes découvertes.

LES AIDES ET LES APPUIS des bailleurs de fonds ne devront être que des « déclencheurs » de développement. « Nous devons avoir le droit de choisir avec quel Partenaire technique et financier travailler. Le choix naturel doit se porter sur ceux qui sont pour l’exploitation rationnelle de nos terres, en faveur de l’agriculture et la transformation agroalimentaire », propose Rado Rabemananjato, activiste de Gauche, lors du débat mensuel Zoma an’Ankavia. « Nous savons que, lorsque les programmes bénéficient d’appuis, les résultats sont bons. Mais nous ne parvenons jamais à maintenir ces performances une fois que les appuis prennent fin », déplore lucidement Coralie Gevers. La situation est grave car il y a péril en la demeure. Malgré la légère accalmie entraînée par une relative stabilité politique depuis quatre ans, la démographie galopante est une bombe à retardement qu’il ne faut pas sous-estimer. Les chiffres de la croissance ne sont que des trompe-l’œil et ne profitent qu’à une minorité, même si la stabilité est la pierre angulaire de tout projet de développement. « Pour les dirigeants, il sera plus question de conforter les acquis par une continuité dans les actions entreprises. Mais l’instabilité au pays n’aide pas vraiment dans ce sens. Et les visions divergent, d’un ministre à l’autre », explique notre interlocutrice. Le véritable drame de la pauvreté est peut-être l’indifférence générale dans laquelle le pays sombre…

Hilda Hasinjo

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