Une multitude d’ouvrages suggère que l’ère de la démocratie touche à sa fin. Une théorie qui est discutable et qui est dangereuses. Essai d’analyse.

Peut-être que vous ne l’avez pas encore remarqué, mais la démocratie est en train de mourir. Nous sommes au début d’une nouvelle ère, pour le moins non libéral, sinon autocratique et pas seulement en Asie, en Amérique latine ou en Afrique du Nord. Mais également au beau milieu de l’occident.

C’EST DU MOINS CE QUE DES ESPRITS FUTÉS, de plus en plus nombreux, disent du présent. Il ne se passe guère de semaine sans qu’un texte d’analyse contemporaine avertisse de la débâcle. La « démocratie libérale se décompose en ses composants », écrit Yascha Mounk, enseignant germano-américain à Harvard, dans son livre The Disintegration of Democracy, publié en février. La situation serait « dramatique », « nouvelle » et « effrayante ». Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, professeurs à Harvard, expriment également leur crainte. « Notre démocratie est-elle en danger ? » demandent-ils à propos des États-Unis dans How Democracies Die, qui sera publié en allemand en mai. Ce serait « le printemps des autocrates », chuchote le consultant en politique étrangère Henri J. Barkey dans le magazine The American Interest. Le publiciste britannique Edward Luce met en garde dans The Retreat of Western Liberalism, la démocratie libérale occidentale n’est pas encore morte, mais beaucoup plus proche de l’effondrement que beaucoup ne le souhaiteraient. Et Jan Zielonka, professeur de politique européenne au St. Antony’s College, Oxford constate : « nous vivons une contre-révolution ». On pourrait encore continuer.

LA DÉMOCRATISATION A LONGTEMPS été considérée comme la « fin de l’histoire ». L’histoire du déclin de la démocratie a quelque chose de dramatique, de sombre mais attirant. On ose à peine ne pas y croire. Il y a pourtant beaucoup de choses qui s’opposent à la thèse du changement d’époque. Mais explorons d’abord le sentiment d’apocalypse. Le succès mondial de la démocratie a commencé au milieu des années 1970 avec la « troisième vague ». En 1974, environ un tiers seulement des États étaient des démocraties. Jusqu’au milieu des années 2000, selon le politologue Larry Diamond, des élections eurent lieu dans près de 61% des pays du monde, et 41% d’entre eux comptaient même parmi les démocraties libérales en 2000, c’est-à-dire des pays qui respectent d’autres critères démocratiques tels que la protection particulière les droits individuels. Quand le mur tomba, l’Union Soviétique se démantela et les pays d’Europe de l’Est prirent le chemin de la démocratie, les sentiments de changement se propagèrent. Dans un essai célèbre dans The National Interest, Francis Fukuyama constata : nous assistons non seulement à la fin de la guerre froide ou à la fin d’une certaine période de l’histoire d’après-guerre, mais à la fin de l’histoire elle-même : c’est le point final de l’évolution idéologique de l’humanité et de la propagation de la démocratie libérale occidentale dans le monde en tant que forme finale de gouvernement humain.

SELON DE NOMBREUX AUTEURS, nous vivons aujourd’hui la fin de la fin de l’histoire. Depuis le milieu des années 2000, écrivit le co-fondateur du Journal of Democracy, Larry Diamond en 2015 dans un texte très souvent cité, la stagnation s’est d’abord imposée dans l’expansion des systèmes démocratiques dans le monde, puis une douce récession. À partir de l’an 2000, il y a eu 25 « pannes » de systèmes démocratiques, y compris en Russie, en Ukraine et en Turquie. Ce nombre a trouvé sa place dans de nombreux textes d’analyse contemporains, tels que le livre de Luce The Retreat of Western Liberalism. En 2011, l’espoir germa de nouveau avec le printemps arabe. On pourrait dire, avec une pointe de sarcasme, que l’Occident pensait que si même les autocrates de culture arabes comprennent ce qui est bon et juste, il y a sûrement encore de la place pour la démocratisation. Mais alors l’Égypte est retombée dans la barbarie autoritaire.

LE POINT DE VUE DE TRUMP : Nous ne nous en soucions pas si les autres sont démocratiques. L’élection de Donald Trump a intensifié le début de la dépression. Aujourd’hui, les États-Unis se démarquent de double manière : ils se sont retirés du jeu de la démocratisation sous Barack Obama après des tentatives ratées sanglantes en Irak et en Afghanistan. Donald Trump renforce encore avec sa stratégie de sécurité nationale : « nous ne nous en soucions pas si les autres sont démocratiques, il y a seulement des pays qui partagent nos intérêts et ceux qui ne le font pas ». Beaucoup pensent que, même en tant que modèle pour le développement de sociétés démocratiques, les États-Unis perdent leur attrait. Au lieu de cela s’installe une nouvelle concurrence de système. La Chine montre comment réussir économiquement sans nécessairement être démocratique en même temps, malgré une classe moyenne bien éduquée. Le pendule de l’histoire va en sens inverse. Ceci est également expliqué par des processus de décomposition réels ou supposés au sein des démocraties occidentales. Yascha Mounk écrit que dans de nombreux pays occidentaux, l’amour des citoyens pour la démocratie s’amenuise. Les niveaux d’approbation baisseraient aux États-Unis et en Europe, les alternatives autoritaires seraient considérées comme de plus en plus attrayantes. Il pense déceler particulièrement un scepticisme envers la démocratie auprès des jeunes électeurs. Il en conclut : la jeunesse ne nous sauvera pas et les démocraties prétendument consolidées semblent se déconsolider de plus en plus.

YASCHA MOUNK VOIT L’AMOUR DU PEUPLE pour la démocratie s’amenuiser. Dans le même temps, Mounk voit un effondrement de la démocratie et du droit. Les démocraties libérales garantissent la séparation des pouvoirs, organisent la participation et, en même temps, protègent les droits fondamentaux des individus contre l’arbitraire possible de la majorité. Selon Mounk, cette unité est menacée : si l’on se fie aux populistes, il y aurait des démocraties sans droits, c’est-à-dire des institutions démocratiques, mais pas de protection des droits de l’individu. Dans des technocraties, comme la Grèce de la crise financière ou l’Union européenne, Mounk reconnaît « le droit sans démocratie ». Les droits des individus sont, il est vrai, protégés, mais il n’y a pas de réelle participation du public. D’autres auteurs s’inquiètent sur la culture démocratique au sommet des États occidentaux. Dans How Democracies Die, Levitsky et Ziblatt développent des critères pour une sorte de système d’alerte précoce qui s’enclencherait quand des États démocratiques se transforment en États autocratiques. Levitsky a étudié le changement politique en Amérique latine, Ziblatt l’histoire européenne. De leurs observations historiques et contemporaines, ils distinguent quatre signes avant-coureurs. Premièrement, les nouveaux autocrates rejettent les règles du jeu démocratiques. Deuxièmement, ils nient toute légitimité aux opposants politiques, par exemple en les qualifiant de menace pour la sécurité nationale. Troisièmement, ils tolèrent ou appellent à la violence. Et, quatrièmement, ils limitent les libertés de leurs adversaires ou des médias.

DONALD TRUMP A LES TRAITS D’UN AUTOCRATE. Les auteurs concluent que Donald Trump score des points dans de nombreuses catégories: il a remis en question la légitimité de l’élection et de son adversaire (« des millions » de votes étaient invalides, Hillary Clinton est « crooked », malhonnête) ; il attaque les médias en essayant de saper leur crédibilité ; et certaines de ses remarques peuvent être considérées comme des invitations à la violence, comme lorsqu’il a déclaré pendant la campagne électorale que les militants pour le port d’armes pourraient faire quelque chose si Hillary Clinton gagnait les élections. Il y a donc lieu de s’inquiéter que l’Amérique puisse prendre des traits autocratiques, concluent Levitsky et Ziblatt. Partant de la « récession » démocratique, des succès des populistes et des processus internes de décomposition, il semble qu’il y ait une image globale qui ressemble à un changement d’époque. Tout cela est idéal pour une belle histoire, et les livres aux titres sensationnels, apocalyptiques, comme sait le faire l’industrie de l’édition, se vendent au mieux. Mais lorsqu’on examine les détails, quelque chose dérange dans cette image. Yascha Mounk a déjà introduit en 2016 et 2017, avec son co-auteur Roberto Foa, dans un article pour le Journal of Democracy sa thèse du scepticisme croissant des citoyens envers la démocratie, accompagné d’un texte dans le New York Times avec des graphiques qui font paraître la baisse d’enthousiasme dramatique. L’article fit des vagues, les graphiques se sont répandus de manière virale.

DE NOMBREUX ÉLÉMENTS DE LA THÈSE DE LA CHUTE sont controversés dans le domaine de la science. Dans le domaine de la science, cependant, les auteurs se sont heurtés à beaucoup d’opposition. Parmi les critiques se trouvait la célèbre chercheure sur le populisme Pippa Norris. Elle a porté un jugement sévère sur le traitement des données et les conclusions qui en ont été tirées. Contrairement aux allégations de Mounk et Foa, il n’existe pas de modèle européen uniforme sur la façon dont les citoyens apprécient la « performance » de leurs démocraties respectives. Elle n’a pu aussi constater une crise du sens démocratique parmi les citoyens de la prochaine génération. Le choix de cas de Mounk était « sélectif ». Beaucoup d’électeurs de Trump étaient justement plus âgés. Il n’y a aucune preuve de la thèse selon laquelle les institutions qui protègent les droits individuels s’effondrent dans les démocraties occidentales. Le politologue néerlandais Erik Voeten, qui enseigne à l’Université Georgetown à Washington, est arrivé à des conclusions similaires. Un point de critique parmi tant d’autres : le « World Value Survey », l’un des fondements de l’argumentation de Mounk, classe l’approbation de la démocratie sur une échelle de un à dix.

FOA ET MOUNK ont simplement donné dix sur leurs graphiques aux approbations et ont noté toutes les autres réponses de manière négative. Voilà comment des courbes impressionnantes ont été créées. La question de savoir si les récents succès électoraux des partis populistes marquent le début d’une « ère populiste » est également très controversée. Les scientifiques qui observent toute l’histoire de l’après-guerre sont plus enclins à décrire l’histoire du populisme en Europe comme étant cyclique. En 2013, l’un des plus célèbres d’entre eux, Cas Mudde, a publié un article intitulé Trois décennies de partis radicaux de droite populistes en Europe occidentale : et alors ? Les magazines et les politiciens avaient déjà alors mis en garde contre une vague populiste. Mudde a montré qu’il n’y a pas une tendance aussi claire, en termes de résultats électoraux, de nombre de partis populistes dans les parlements d’Europe occidentale, et de leur influence sur le contenu politique. Cette image de 2013 a changé avec les élections des dernières années. Néanmoins, il est toujours concevable que les succès actuels soient liés à une crise et qu’ils fassent partie du cycle.

LA QUESTION DE SAVOIR S’IL Y A MOINS DE DÉMOCRATIES AUJOURD’HUI qu’au milieu des années 2000 est controversée. Enfin, la question de savoir si le nombre de démocraties diminue réellement dans le monde fait également l’objet de discussions. Dans How Democracies Die par exemple, Levitsky et Ziblatt se montrent sceptiques quant au diagnostic d’une récession mondiale. Les pays en recul comme la Hongrie, la Turquie et le Venezuela font toujours face à des pays qui tendraient à devenir plus démocratiques tels que la Colombie, le Sri Lanka et la Tunisie. La plupart des démocraties établies sont stables : « même si les démocraties européennes ont de nombreux problèmes, à commencer par des économies faibles jusqu’aux mouvements anti-immigration, il y a peu de preuves de l’érosion fondamentale des normes, comme cela peut être observé aux États-Unis. » De plus, l’image du recul global de la démocratie fonctionne au mieux si l’on ne fait pas la différence entre les États où on vote de manière démocratique, et les États dotés de démocraties avancées et libérales. Ensuite, il est aussi possible de citer le cas de la Russie, qui tourne « de nouveau » le dos à la voie démocratique. Mais y avait-il vraiment une Russie démocratique libérale après 1989 ?

POURQUOI LE CONTE DE LA FIN DE LA DÉMOCRATIE EST DANGEREUX. Donc, nous ne pouvons pas dire que ce n’est pas encore la fin de l’histoire ? La vision téléologique de Francis Fukuyama (l’histoire a un but) façonne encore toujours les interprétations de l’événement, même si elle se fait avec de plus en plus avec des signes contraires. Le sentiment apocalyptique est celui d’une génération qui s’est toujours cru être éternellement du côté vainqueur de l’histoire. Edward Luce décrit comment il a voyagé à Berlin avec d’autres étudiants en 1989 pour voir le mur ouvert. Les bouchons de Champagne ont sauté. « Nous étions infectés par l’optimisme. Nous l’avons appelé progrès : la croyance en cela était ce qui se rapprochait le plus de la religion dans l’Occident moderne. » Ces dernières années ont ébranlé cette croyance. L’Occident est en crise religieuse. Bien sûr, le présent est plein de problèmes. Donald Trump piétine la culture politique des États-Unis. Des partis populistes gagnent. Mais quelle est la meilleure interprétation de ces événements ? Mounk voit son livre comme un appel au réveil. Dans une réponse il en a interprété les critiques comme une réaction naturelle, celle qui ne peut tout simplement pas se séparer mentalement du paradigme du progrès démocratique.

BIEN SÛR, L’AVEUGLEMENT FACE À LA RÉALITÉ DRAMATIQUE serait dangereux. Mais il y a aussi un danger de styliser le présent en un changement d’époque : les démocraties occidentales se convainquent de dépression et aident ainsi l’adversaire. C’est précisément ce narratif de faiblesse et de décadence qui rend les populistes forts. Ainsi, la fin de l’histoire menace de devenir une « prophétie auto-réalisatrice ». Pourtant, une approche différenciée permettrait également la reconnaissance d’antidotes, comme tous les auteurs les appellent. Par exemple, Levitsky et Ziblatt disent qu’essayer d’engager et d’« apprivoiser» les forces autoritaires était un échec du point de vue historique. Il serait préférable de former des coalitions inhabituelles entre des partenaires de coalition démocratiques, les partis fortement conservateurs seraient aussi efficaces. Yascha Mounk propose de prendre au sérieux la critique des populistes sur l’inaccessibilité du pouvoir démocratique, sur l’isolement des élites et leur appel à une démocratie plus directe : en tant que souhait des électeurs pour la transparence et la participation. Une proposition importante. Malheureusement, elle ne trouve pas de place dans l’histoire de la lutte épique entre le bien et le mal.

Anna Sauerbrey

Photo : Wikimedia Commons 

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