De passage à Madagascar, Pr Victor Harison, Commissaire aux affaires économiques de la commission de l’Union africaine, est revenu pour Politikà sur les enjeux de l’intégration régionale.

Ces dernières années, Madagascar à intégrer de nombreuses organisations sous-régionales et régionales. Pouvez-vous nous donner vos éclairages par rapport à ce grand développement de la libéralisation des échanges ?

La libéralisation des échanges ne date pas d’aujourd’hui. Dans un premier temps, Madagascar a intégré le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa), puis la Commission de l’océan Indien (COI) et la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC). Au niveau régional, un accord tripartite est en vigueur : l’East african community, le Comesa et la SADC. Il n’y a donc pas lieu de s’alarmer de l’effectivité de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), étant donné que la Grande île est déjà membre des deux blocs, les deux communautés économiques régionales majeures en Afrique que sont la SADC et le Comesa. Ce sont déjà de grandes plateformes d’échanges commerciaux. Il serait alors opportun d’avancer davantage dans le sens du libre-échange. En effet, dans la mondialisation, aucun pays ne peut espérer avoir une place sans adhérer à des accords commerciaux. L’Union européenne constitue un bloc économique et politique régional, le Mercosur (le Marché commun du Sud) est son équivalent en Amérique latine et l’Asean (l’Association des nations de l’Asie du Sud-est), en Asie. Chaque continent avance à travers ces zones de libre-échange. Actuellement, nous constatons l’émergence des blocs économiques régionaux. Il appartient aux Africains de développer l’Union africaine. Nous avons rajouté cette dimension économique par rapport à l’ancienne philosophie de l’Organisation de l’unité africaine (OUA). L’Afrique a des ressources et sa population est jeune. Ce grand continent est l’avenir de la planète. Voilà pourquoi il y a une convergence d’intérêts de toutes les puissances économiques en Afrique. Sous un autre angle, l’intégration économique est une immense opportunité pour l’Afrique de développer son économie.

Que pensez-vous de la tendance de plus en plus marquée en faveur du protectionnisme dans le milieu économique malgache ?

Pour moi, cela ne s’apparente pas à un protectionnisme. Madagascar ne sait même pas protéger ses ressources. On entend souvent que les produits malgaches ont été refoulés d’un tel pays pour des questions de normes ou de qualité. La Grande île n’a pas su défendre ses intérêts. Nous avons besoin de protéger les industries locales mais il y a une stratégie à mettre en place. Si l’on ne prend que le cas des savonneries locales, leur capacité peine à couvrir le marché national, alors qu’avec ses 25 millions d’habitants, Madagascar a un marché bien plus qu’intéressant. La demande est présente. Mais quels sont les problèmes des entreprises malgaches ? Pourquoi n’arrivent-elles pas à produire ? Que devrions-nous faire ? Quels sont les intrants qu’il faudrait produire localement pour être compétitif ? Nombreuses sont les questions sur ce fait. Pourtant, il suffirait de travailler dans une économie d’échelle. Si nous importons les inputs au niveau régional, les coûts de production reviendront moins chers. Et c’est tout l’intérêt de l’intégration. Madagascar est membre du Comesa mais nous n’avons pas su augmenter nos exportations depuis notre adhésion. Dans ce marché, l’économie dominante est l’Égypte, et dans la SADC, l’Afrique du Sud. D’où la raison de la présence de nombreux produits égyptiens ou sud-africains dans nos murs : les huiles alimentaires, les fromages ou autres. L’industrie égyptienne tourne à plein régime. Mais si l’on ne calcule pas ses besoins, si l’on n’a pas la capacité d’en produire, nous ne serions jamais compétitifs. Les produits venant d’ailleurs coûtent moins chers parce que nous produisons en petite quantité. Cette situation découle d’un manque de mesures et de réflexions par rapport à la demande. Par exemple, les Américains ont fait de l’Afrique de l’Est leur marché pour les friperies mais les Éthiopiens ont dit qu’ils allaient désormais favoriser leur industrie et interdire l’entrée de ces articles dans leur pays. Il en est de même pour le Rwanda.

Quels sont alors, selon vous, les avantages de l’intégration, notamment intracontinentale ?

Il est indispensable d’établir des partenariats africains. Partageant le même continent, nous avons les mêmes visions. C’est l’essence de l’intégration à travers laquelle nous pourrions aller loin. En guise d’exemple, la construction des infrastructures se développe énormément en Afrique, comme en Éthiopie. Cependant, la production nationale de matériaux de construction n’y est pas suffisante. En effet, elle se trouve contrainte d’importer du fer de la Turquie. Madagascar a la potentialité et les matériaux, à travers ses multiples gisements, car le pays est béni de Dieu. Nous pouvons produire du ciment également. Aussi, il nous faudrait arrêter cette logique d’aller exporter “bêtement”. Si nous commençons à exploiter les gisements de fer et que nous les transformons localement, le marché africain sera ouvert. Il est proche et preneur. Pour les produits halieutiques, l’Éthiopie ne produit ni crevettes, ni calmars, ni fruits de mer. C’est une opportunité de marché pour Madagascar, d’autant plus que maintenant la présence d’Ethiopian Airlines en facilite la prospection. La population va se développer, sa demande sera large. Cela occasionnera un effet d’entrainement. La convergence macroéconomique au niveau des communautés économiques régionales pourrait également se mettre en place, si les échanges s’accroissent. On fixe le taux de croissance, la part des recettes fiscales dans le PIB et le niveau d’endettement ensemble. L’association des banques centrales africaines – dont la Banque centrale malgache fait partie – commence à travailler sur la convergence macroéconomique. Le cadrage macroéconomique est un élément de pilotage pour le gouvernement. Je pense que l’intégration est l’avenir de l’Afrique et, contrairement à une certaine idée véhiculée, les Africains sont solidaires. Par exemple, le roi du Maroc a donné trois milliards de CFA à la Côte d’Ivoire pour sa politique d’aménagement. Dans le cadre du financement de l’Union africaine, le Maroc, l’Algérie, l’Égypte, le Nigéria et l’Afrique du Sud, les cinq économies majeures du continent, contribuent plus que les autres pays. Telle est l’une des plus grandes manifestations de la solidarité des pays africains. J’entends souvent les complaintes selon lesquelles le tissu productif malgache et Madagascar ne sont pas encore prêts pour l’intégration régionale. Mais quand le seront-ils ? L’Afrique avancera avec ou sans la Grande île.

Les prix pratiqués par les compagnies aériennes africaines sont prohibitifs. Pensez-vous que cela soit un facteur de blocage pour les entreprises malgaches ?

Il peut y avoir plusieurs types de blocages, il ne s’agit pas seulement du transport aérien. Du point de vue psychologique, je parlerai d’un certain degré d’“autosatisfaction” malgache en premier lieu. Quand nous faisons des affaires, nous manquons d’ambitions. Tous les ans, le magazine Eco Austral donne un classement de toutes les entreprises de l’océan Indien. Des entreprises très connues en Afrique, comme le groupe Axian, était au 12ème rang en 2016 et au 5ème rang en 2017. Toutes proportions gardées, le tissu industriel actuel de l’Éthiopie ressemble à celui de Madagascar, il y a 20 ans. Cependant, nous sommes moins compétitifs car nous ne savons pas profiter de nos ressources naturelles. L’électricité coûte cher, Ambatovy importe du charbon d’Afrique du Sud, ce sont autant de causes et de preuves de la non-compétitivité qui est liée à un coût de production élevé. L’énergie est située au cœur du problème. Si nous voulons développer nos industries, nous devons exploiter, par exemple, l’huile lourde de Tsimiroro pour réduire de moitié nos coûts de production. Il faut également exploiter notre potentiel en énergies renouvelables pour pouvoir faire fonctionner efficacement l’industrie comme l’agroalimentaire. L’Afrique a importé des denrées alimentaires d’un volume de près de 35 milliards en 2015. Il faut un effort collectif et je fais appel aux jeunes pour faire “autrement” les affaires. Il faut établir des partenariats. À l’exemple de l’approche de l’île Maurice. Les Mauriciens ont fait venir des investisseurs et petit à petit, ils sont rentrés dans les capitaux des entreprises. Ces dernières sont devenues les leurs. Il faut donc s’associer avec le secteur privé pour solutionner les problèmes de financement. On pourrait aussi utiliser le fonds de la Cnaps pour construire des infrastructures routières avec des systèmes de péage pour le remboursement. C’est ce genre d’approche que l’on doit adopter. Nous avons eu une génération de chefs d’entreprise qui ont travaillé pour l’industrialisation du pays. Mais la production prenait en compte le nombre d’habitants de leur époque. Cette production n’a pas évolué depuis. Certaines industries n’ont pas su évoluer. C’est pour cela que nous avons besoin de partenaires stratégiques pour maîtriser et développer nos entreprises.

Lors de l’audition publique organisée par la Fondation Friedrich-Ebert sur la ZLEC, vous avez soulevé le fait que l’Accord de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne est très loin d’être bénéfique pour les pays Africains. Pouvez-vous nous en dire plus et, selon vous, l’Occident sera-t-il inquiet face au développement du panafricanisme ?

Le panafricanisme fait peur aux autres et l’Afrique fait objet de convoitises. Essayez d’analyser l’APE avec l’Union européenne et la ZLEC, et vous verrez que ce sont des dispositions qui ne peuvent pas coexister. Si on regarde la balance commerciale entre l’Europe et l’Afrique, elle est déficitaire en faveur de l’Union européenne. Et même avec l’aide au développement, de près de 30 milliards d’euros, le déficit n’est pas comblé. La relation avec l’Europe est totalement asymétrique. Il faut que nous mettre à l’œuvres et nous avons intérêt à nous mobiliser. Les Malgaches travaillent déjà beaucoup mais avec un rendement très faible. Aussi la question serait de trouver comment faire pour avoir plus de rendement, aussi bien pour l’individu que pour l’économie nationale.

Si comme vous le dites, le panafricanisme fait peur aux autres, pourrait-on supposer que les critiques émises à l’encontre de l’économie éthiopienne récemment viendraient des grandes puissances ?

L’économie éthiopienne commence à souffrir. Mais il faut mettre de l’ordre. L’Afrique commence petit à petit à s’acheminer dans sa démocratie, vu les changements de dirigeants observés ces dernières années. Des efforts sont également constatés en termes de la lutte contre la corruption.  L’île Maurice est une référence pour ce qui est de la corrélation entre la croissance économique et la lutte contre la corruption.

Que pourrait-on donc espérer pour l’avenir ?

Les jeunes, voyez l’avenir autrement ! Il ne faut pas accepter la fatalité. En termes de ressources minières, nous avons des matériaux vitaux pour les nouvelles technologies et qui sont très valeureux, comme les terres rares du côté Nord-ouest et le vanadium dans le Sud. Il nous faut une bonne vision et surtout il faut que les jeunes se mettent à collaborer. Les jeunes et les femmes sont l’avenir de l’Afrique. Actuellement une entreprise nigériane fabriquant de ciment – dirigée par un jeune – a toute l’Afrique comme marché. Alors qu’au départ, l’initiative de production locale a été menée afin de réduire les importations. Les réseaux sont indispensables pour la solidarité et le partage. De nos jours, l’accès aux informations est plus facile avec internet. Ayons du courage pour nous attaquer au grand marché du continent africain. Autrement, les opérateurs malgaches auront des difficultés avec la convention tripartite, même sans ratifier la ZLEC, car les autres opérateurs viendront prendre en main l’entreprenariat à Madagascar. En tant qu’île, Madagascar possède plusieurs avantages. Et il ne faut pas oublier que notre vanille, notre cacao, nos épices, nos produits cosmétiques et pharmaceutiques biologiques, sont très demandés sur le marché extérieur. Les jeunes sont donc appelés à saisir cette opportunité grandissante.

Par Karina Zarazafy et Van-Lee Behaja

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