Dominés par les hommes politiques et les hommes d’affaires, les médias ont perdu leur indépendance. Les journalistes sont les seuls à pouvoir sauver la profession. Mais le peuvent et le veulent-ils ?

Le journaliste peut-il être indépendant si le journal pour lequel il travaille appartient à un homme politique ou à une personnalité ayant des intérêts politiques et économiques à défendre ?

C’EST L’UNE des questions posées par l’étude sur les impacts de la structure de la propriété des médias publiée en décembre par la Fondation Friedrich-Ebert (Les impacts de la structure de la propriété des médias sur la couverture médiatique, la représentation politique et le travail du journaliste, voir résumé par ailleurs). La question est cruciale car la qualité de l’information obtenue par le public dépend du professionnalisme du journalisme qui, pourtant, est susceptible de rendre des comptes à un homme politique ou à un homme d’affaires. Car si les hommes politiques ont acquis des organes de presse, c’est « pour mieux asseoir leur influence dans le milieu politique et dans le monde économique », signale l’étude. Le foisonnement des médias que l’on constate ces dernières années, résulte de cette course effrénée aux armements, à l’orée d’une année théoriquement électorale où avoir un organe de presse est déterminant pour répandre les messages politiques. Préserver l’indépendance dans ce contexte est « difficile mais pas impossible », répond Mamelasoa Ramiarinarivo, directeur exécutif de l’ONG Ilontsera, observatoire des médias. « Il n’est pas aisé pour le journaliste d’aller à l’encontre des intérêts politiques ou économiques de son patron », souligne-t-il. Mais ce n’est pas impossible. Car « le journaliste peut se préserver en s’imposant lui-même des limites éthiques et déontologiques, voire morales », poursuit-il alors. Il met notamment en avant la clause de conscience dont le journaliste peut se prévaloir dès lors qu’il n’est pas en accord avec la ligne éditoriale de son organe ou le traitement d’une information. « Le journaliste peut (également) avancer des arguments techniques, déontologiques et commerciaux pour pouvoir garder son indépendance », indique de son côté Sylvain Ranjalahy, directeur des publications et administrateur délégué à L’Express de Madagascar. Ce dernier estime, en effet, qu’un journal, en tant que « produit commercial (est) très sensible aux tendances politiques affichées ». Beaucoup d’annonceurs, surtout les annonceurs commerciaux, hésitent souvent à associer leur nom ou leur marque à des organes de presse dont la crédibilité auprès du public, compte tenu de leur tendance politique ou éditoriale, laisse à désirer. Or pour survivre les publicités sont primordiales. D’où l’exercice d’équilibriste difficile auxquels doivent s’adonner les rédactions.

PAR AILLEURS, QUE LES ORGANES de presse aient des tendances politiques n’est pas une situation propre à Madagascar. Qu’ils soient contrôlés par de grands groupes industriels et commerciaux et qu’ils appartiennent à des hommes d’affaires constituent une situation courante même dans les pays occidentaux où démocratie et liberté d’expression connaissent une certaine avancée. L’empire médiatique fondé par Silvio Berlusconi en est un exemple marquant. En restant professionnel dans le traitement de l’information et en respectant les règles journalistiques, en préservant notamment le caractère sacré des faits, « le journaliste peut parfaitement garder son indépendance dans un journal appartenant à un homme politique ou ayant des intérêts politiques ou économiques à défendre », soutient Sylvain Ranjalahy. Petit à petit, le champ de diffusion de la presse dans la Grande île ne permet pas à ses acteurs le moindre faux pas quant à la restitution de l’information sans quoi on bascule rapidement dans la manipulation ou la désinformation. Ces arguments ne peuvent toutefois fonctionner que si le propriétaire connaît les enjeux derrière l’indépendance de « ses » journalistes. « Tout dépend de la personnalité et de l’intelligence du propriétaire, précise notre interlocuteur. L’homme politique n’intervient pas forcément dans la ligne éditoriale du journal s’il comprend que c’est un produit commercial très sensible aux tendances politiques affichées. » Ne pas intervenir dans le contenu de ses journaux lui donnerait également l’image d’un homme respectueux de la démocratie et de la liberté de la presse. Ce qui pourrait être un avantage pour sa carrière politique. À la base, le rôle exclusif de la presse n’est pas de retransmettre les consignes et les slogans comme les politiques semblent le croire. Par le biais des médias, les hommes politiques espèrent informer ainsi qu’influencer les usagers des médias, autrement dit les électeurs.

MAIS UN ORGANE DE PRESSE a beau vouloir avoir une vocation commerciale, tout en se défendant d’être un journal de parti ou de propagande, il y a toujours l’ombre de la main d’un pouvoir qui traîne dans les rédactions, n’en déplaise à leur rédaction en chef. Une situation décrite par Christian Chadefaux, ancien rédacteur en chef de L’Express de Madagascar puis de Les Nouvelles, dans un article publié en 2002 dans la revue Afrique contemporaine. Même s’ils ne sont pas tous les jours à la Une des éditions de leur organe de presse, les propriétaires ont souvent leur mot à dire sur quel homme politique peut ou ne peut pas paraître dans leurs journaux. « Certaines personnalités politiques n’auront jamais leur photo dans le journal parce qu’elles sont des adversaires politiques de notre patron », confie une journaliste. Dans d’autres cas, c’est le patron en personne qui commande comment traiter une information en fonction de son intérêt du moment, ne laissant au journaliste qu’une marge de manœuvre assez réduite. Les difficultés d’accès aux sources d’information, renforcées par le récent Code de la communication considéré comme liberticide (voir Politikà #2), sont loin d’arranger une situation déjà peu reluisante. Qualifiée de quatrième pouvoir (cette appellation, pour qualifier la presse date de 1787, lorsque Edmund Burke lui attribue la fonction de protection des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire) la presse glisse lentement mais sûrement vers le rôle de « méta-pouvoir », comme le qualifie Marcel Gauchet dans son pamphlet « Contre-pouvoir, méta-pouvoir, anti-pouvoir », Le Débat n°138 aux éditions Gallimard. Car elle est intimement liée aux pouvoirs (politiques et économiques) qu’elle est pourtant censée observer et critiquer, expliquer et inspecter. Leur destinée est entremêlée.

OUTRE LA PRESSION DU PATRON, il y a aussi les contraintes commerciales dictées par les intérêts financiers de l’entreprise, qui font que les journaux et les journalistes deviennent complaisants à l’endroit des entreprises annonceurs. Actuellement, le produit d’information doit répondre à des exigences formelles de caractère commercial. Et le secteur des médias entend surtout réaliser des bénéfices. Solofo Randrianja n’a pas tout à fait tort quand dans son ouvrage sur la crise de 2009, il se demande « quel organe de presse malgache va critiquer les services des opérateurs téléphoniques ou des brasseries Star, principales entreprises sans les insertions desquelles il ne pourrait pas subsister » ? (Madagascar, Le coup d’État de mars 2009, éditions Karthala). Il peut certes y avoir des critiques, mais souvent quand les entreprises en question ont cessé d’avoir des contrats avec l’organe de presse, ou quand les patrons ont des désaccords entre eux. Dans beaucoup de cas, les journalistes reçoivent directement les « commandes » d’articles auprès des services commerciaux, et ceux-ci sont validés par l’annonceur avant de paraître. Mais si les supports ne peuvent pas toujours se libérer de l’emprise de leurs propriétaires et de l’intérêt des patrons de presse, « la qualité de l’information qui parvient au public dépend de l’honnêteté du journaliste et de sa crédibilité ». Dans la vie d’un journaliste malgache, il n’est pas rare qu’il constate de visu une intrusion directe des pouvoirs, économique ou politique, dans son travail. Mais il peut toujours se prévaloir de la clause de conscience, cette disposition qui lui permet de quitter son poste sans passer par les préavis d’usage et en prétendant même à une indemnité équivalente à l’indemnité de licenciement, comme le rappelle Mamelasoa Ramiarinarivo. « Dans le cas d’un journal de parti ou de campagne, il appartient au journaliste de trancher en son âme et conscience et en toute liberté s’il va continuer ou non », indique Sylvain Ranjalahy, insistant sur le libre-arbitre du journaliste dans la décision d’obéir ou non aux directives de son patron dans le traitement d’une information. Le nouveau Code de la communication lui permet d’ailleurs « de s’abstenir d’effectuer tout acte professionnel et, en particulier, d’exprimer son opinion qui soit contraire aux règles d’éthique et de déontologie » sans encourir « aucune sanction du fait de son refus ».

TOUTEFOIS, « FACE AUX DIFFICULTÉS de la vie et à la précarité du métier, rares sont les journalistes qui peuvent se payer ce luxe de plaquer du jour au lendemain leur gagne-pain », regrette Mamelasoa Ramiarinarivo. Beaucoup préfèrent au contraire garder un poste qui leur ouvre d’autres portes ou qui leur sert de tremplin vers une fonction mieux rémunérée. Cela trahit l’amenuisement actuel de la qualité du travail journalistique du fait de la précarisation du métier. Comme le mentionne l’étude sur Les impacts de la structure de la propriété des médias, les journalistes, vivant dans un système où information et propagande se confondent, n’hésitent pas à tirer eux-mêmes profit de la situation et en viennent à manipuler les informations et ce, même sans l’intervention des patrons. Il n’est alors pas rare de rencontrer des journalistes qui sont également attachés de presse ou chargés de communication auprès d’une institution publique ou d’une organisation privée, ou qui sont membres des « pools » constitués par les services de communication de ces entités. Ces journalistes sont payés plus ou moins régulièrement, soit pour couvrir les activités de ces organisations, soit pour défendre l’image de ces organisations au sein de leur organe de presse. Il est également devenu courant de croiser des journalistes qui, moyennant une certaine somme, publient des articles complaisants à l’égard d’une source, à moins qu’ils n’omettent délibérément de diffuser certaines informations en échange d’un cadeau ou d’espèces pas toujours sonnantes ni trébuchantes. Proximité et connivence ont cours dans les deux milieux. L’intérêt croissant des hommes politiques et des opérateurs économiques pour les médias a amené bien des journalistes à prendre conscience du parti qu’ils pouvaient tirer de leur position professionnelle.

QUAND LES JOURNALISTES « alternent les services rendus au patron et leurs propres intérêts, comme le signale l’étude, la couverture médiatique devient superficielle, partiale et dramatisante ». Un « journalisme dit militant, de déférence et de révérence » émerge. Les besoins sociaux sont alors mis de côté et l’intérêt public occulté, même si une poignée d’irréductibles continue de lutter, à leur risque et péril. Le pluralisme et la diversité que laisse supposer le nombre important de titres de presse écrite, de chaines de télévision et de stations de radio ne sont, en réalité, que des façades.  En effet, les canaux et les supports se multiplient, certes, mais ce n’est pas pour autant que l’ensemble des voix et des points de vue existant dans la société y sont représentés. « Dans leur quête à la fois de rentabilité immédiate et d’influence, les médias semblent ne plus suffisamment représenter les opinions, regrette l’étude qui constate que les politiciens, notamment lorsqu’ils sont propriétaires d’entreprises de presse, se réservent le privilège d’accaparer l’audience. » Mais à partir du moment où ils peuvent payer leur invitation à s’exprimer dans une publication, ils peuvent aussi avoir un « traitement » de choix de leur « événement ». Aujourd’hui, une page rédactionnelle se vend comme un espace publicitaire, et un publi-reportage est signé par un journaliste au même titre que les articles d’information. Le journaliste vend sa notoriété pour crédibiliser une personnalité politique, un produit ou une entreprise, au point d’y perdre sa propre crédibilité. Dans toute cette imbrication d’intérêts, c’est le public qui perd le plus. C’est une véritable marchandisation du travail journalistique qui prend le pas sur la morale. D’où l’intérêt, comme le conclut Mamelasoa Ramiarinarivo, « d’instaurer dès la petite école l’éducation aux médias afin de permettre au public de décrypter les informations, d’en connaître les arcanes et en avoir une lecture plus critique et mieux éclairée ». Les médias sont au cœur de l’espace public démocratique. Ils sont garants de la vitalité et de la pérennité démocratiques.

Iloniaina Alain

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