Dans le monde policé de la diplomatie économique, Carlos Lopes a toujours détonné à travers ses analyses lucides et sans ambages. Lors de son passage à Madagascar, il nous a accordé un entretien.  L’assemblée générale des Nations unies a proclamé l’horizon 2016-2025 comme la troisième décennie pour le développement industriel de l’Afrique. Comment accueillez-vous cette décision ?

En tant qu’ancien haut fonctionnaire des Nations unies, je devrai dire de bonnes choses. Mais ce genre de déclaration ne sert pas à grand-chose. Ce sont des affirmations pour attirer l’attention du processus intergouvernemental sur des décisions déjà prises. Si l’on ne regarde que les OMD et maintenant les Objectifs de développement durable (ODD), énormément de volets qui ont fait l’objet de déclarations tonitruantes, n’ont pas vraiment contribué à l’approfondissement du débat sur la nature des politiques de développement industriel. Il faut voir cela avec un regard sceptique. Sans vouloir promouvoir le cynisme, il est bien de parler de l’industrie, mais les paroles ne vont pas faire la différence.

Qu’est-ce qui fera la différence ?

Le vrai débat concerne les difficultés et les opportunités qui sont offertes pour l’industrialisation du continent. Les discussions au niveau de chaque pays, des sous-régions pour créer des chaînes de valeur régionales et les débats techniques sur les expériences réussies et non en Afrique ou ailleurs, doivent être menés pour documenter et mieux créer la base de connaissances afin de mettre en place une politique efficace.

Seriez-vous adepte d’une approche au niveau des pays et des sous-régions plutôt que pour une démarche globalisée qui est la mode actuellement ?

La mode actuelle est de dire que nous sommes dans la quatrième révolution industrielle et que nous sommes en train de vivre l’ère de l’automatisation et de la robotisation. Il n’y aura plus d’emploi dans le monde industriel. Quand on entre dans le débat global, on voit l’ensemble du monde. En scrutant l’ensemble de la planète, normalement on se concentre sur les problèmes de la pointe la plus « mature » de l’ensemble. Par exemple, le Japon a besoin de la robotisation et de l’automatisation parce la main-d’œuvre s’y raréfie et qu’il y a des problèmes au niveau macroéconomique. La connaissance technologique ainsi que la propriété intellectuelle y sont des thématiques récurrentes. L’Afrique n’est pas encore dans ce créneau. Même s’il fait partie indirectement de toutes les chaînes de valeur globale, le continent est dans l’autre extrême : la main-d’œuvre y a encore beaucoup d’importance. Les défis sont d’une nature complètement différente : la croissance démographique, l’explosion de l’urbanisation, le nombre de jeunes et l’augmentation de la classe moyenne. C’est pourquoi, tout en étant conscients des grandes tendances globales, nous devons nous concentrer sur ce qu’on devrait faire au niveau national et au niveau sous-régional.

Seriez-vous donc partisan d’une Afrique qui va à contre-courant ?

Je ne dirais pas à contre-courant. Le continent essaie de profiter des chances offertes par le développement global. Nous n’avons pas les mêmes problèmes qu’ailleurs. Nous sommes dans une autre étape du développement industriel. Aussi, pouvons-nous nous permettre d’adopter des solutions qui sont différentes d’autres régions du monde, plus avancées dans la chaîne de valeur.

Les débats autour de l’industrialisation occupent-ils réellement les mêmes espaces en Afrique que ceux concernant le Sida, la famine ou la pauvreté ?

Pendant longtemps, les discussions sur le développement sur le continent noir étaient dominées par l’« industrie du développement ». Une industrie qui dépendait des aides au développement. Ces dernières ont de bonnes intentions sociales, qui ne sont pas critiquables en soi, mais elles ont provoqué beaucoup de dégâts : elles ont empêché les débats économiques. L’agriculture est un exemple classique. Depuis 30 ans, une moyenne de 10 milliards de dollar par an est versée dans le secteur agricole africain. Ce qui n’a pourtant pas fait avancer le niveau de productivité. Certes, on ne peut pas être contre ces accompagnements, mais cela ne va pas vraiment changer les caractéristiques économiques de l’agriculture africaine. C’est à nous de replacer les attentions dans le domaine économique et ses retombées sociales. Le social et l’aide au développement ne doivent pas être au centre. Cela pérennisera les problèmes que nous observons.

Êtes-vous pour l’approche de l’économie comme locomotive ?

C’est toujours le cas dans toutes les réalités. Je ne dis que l’évidence. Malheureusement, l’évidence a été négligée. Partout, on considère l’économie comme vecteur fondamental pour la définition des politiques. Le débat actuel sur le développement durable défend que les trois piliers économie, social et environnement doivent être considérés au même rang. Je suis tout à fait d’accord avec cette approche. À mon avis, cela signifierait, en termes pratiques, que nous avons besoin d’une économie plus inclusive et plus respectueuse de l’environnement. C’est ce qu’on appelle l’« économie verte » : une économie différente, plus humaine et plus sensible.

Cette année, le G20 a mis sur la liste de ses priorités l’industrialisation en Afrique. Est-ce un signal positif pour le continent ou n’est-ce qu’un effet d’annonce ?

Il faut voir cela dans toutes les dimensions. Chaque fois qu’on met l’Afrique en avant, on veut s’attirer les bonnes grâces de l’opinion publique. Pour l’industrialisation en Afrique, on n’a pas besoin du schéma élaboré par le G20. Il faut favoriser l’émergence d’assurance-crédit qui va permettre aux investisseurs d’être protégés dans une notion de risque, amplifié en Afrique. Concrètement, il importe de faire en sorte que les accès à des crédits bonifiés – comme c’est le cas dans les pays européens en crise tels que le Portugal, la Grèce, Chypre, etc. – soient facilités. C’est ce genre de dispositifs que j’aimerai voir mis en œuvre en Afrique et non pas les bonnes intentions.

Pourquoi y a-t-il ce deux poids deux mesures entre des pays en récession depuis quasiment une décennie (la Grèce, Chypre, le Portugal…) en termes d’octroi de crédits par rapport à l’Afrique qui est présentée comme une terre d’opportunités ?

Lors de la crise en Ukraine, le Fonds monétaire international (FMI) a approuvé un crédit qui a ensuite déclenché d’autres crédits supérieurs au déficit d’investissements en infrastructures en Afrique, qui tourne autour de 50 milliards de dollar annuels. On ne parle là que d’un pays par rapport à tout un continent. Une solution a été trouvée pour l’Ukraine qui a un profil ne correspondant à aucune des exigences macroéconomiques du FMI : économie désastreuse, déficit budgétaire abyssale, etc. Quand les rapports ont été écrits, on a justifié ce geste par une situation exceptionnelle. Malheureusement, la situation africaine semble n’être jamais exceptionnelle.

Favoriser le développement industriel passe par l’argent et les actions. Comment enclencher ces deux mécanismes ?

Je suis un fervent défenseur de la mobilisation des ressources domestiques nationales. Je suis admiratif des pays qui sont en train de réussir à augmenter leur assiette fiscale avec des mesures inventives et courageuses. La levée des subventions sur les produits pétroliers est l’un de ces mécanismes faciles à appliquer, du point de vue technique, mais qui exige beaucoup de courage. De nombreux pays africains font du marché pétrolier un marché de subventions. Cela enlève énormément de potentiels pour pouvoir agir dans les domaines social et infrastructurel. Toutes les études ont prouvé que les subsides de ce type ne bénéficient jamais aux pauvres et établissent un système de corruption. Actuellement, le prix du pétrole est à la moitié de ce qu’il était il y a deux ans. Nous avons une chance unique de casser ce système, de stopper les subventions et de laisser le marché faire son travail. Cette mesure permettra immédiatement de régler le problème d’accès à des ressources internes.

Comment combler le retard de Madagascar avec ses déficits actuels : énergie, gouvernance défaillante, corruption… ?

En général, les pays africains sont retardataires par rapport au développement industriel. Quelques-uns sont déjà industrialisés. Malgré ce qu’on dit, la part de l’industrie dans le PIB des pays africains commence à prendre de l’épaisseur. Donc, on a déjà les éléments de base. À Madagascar, ils sont présents, à l’image des zones franches. L’extraction minière offre des possibilités de valeurs ajoutées tout comme l’agro-industrie. L’artisanat est également une bonne assise pour commencer la production industrielle à petite et moyenne dimension. Madagascar a les atouts pour rattraper son retard. À mon avis, il est important d’instaurer une bonne politique industrielle qui est centrale – c’est-à-dire une politique nationale –et non plus sectorielle. Une bonne politique industrielle aligne cohérence, ambition et innovation. Pour « provoquer » le développement industriel, l’ensemble du pays doit se focaliser sur un certain nombre de domaines. Dire simplement que « nous n’avons pas d’énergie, d’infrastructures ni de bonne gouvernance », c’est simplifier la problématique. Il faut aller au-delà.

Aller au-delà, c’est aussi considérer l’espace dans lequel Madagascar évolue tel que les marchés régionaux comme la Sadc, le Comesa et la COI. Est-ce des opportunités ou des handicaps ?

Je ne veux pas vraiment négliger l’importance des challenges. Vous les appelez handicaps, je les qualifie de « défis ». Ils doivent être intégrés dans la planification stratégique pour trouver des solutions. Pour Madagascar, il n’y a pas vraiment de handicaps car il n’y a rien qui ne puisse être soumis à une transformation « radicale ». Il faut avoir de l’ambition et l’ambition requiert du courage. Saviez-vous que le pays de l’Afrique subsaharienne qui a la plus grande flotte de navires commerciaux est l’Éthiopie ? Un pays qui n’a pas d’accès à la mer !

À chaque fois que nous avons eu un dirigeant qui avait du courage, cela s’est soldé par un coup d’État. Si l’on se réfère à la courbe économique malgache, à chaque pic, il y a un coup d’État dans la foulée. Comment inverser la tendance pour Madagascar et les pays africains qui ont vraiment un problème de leadership politique ?

Je ne sais pas. Là, nous entrons dans la « psychologie politique » d’une nation. La situation n’est pas à généraliser car beaucoup de pays africains ne sont pas passés par les crises et les coups d’État. Je refuse cette caricature. Au moins huit pays africains n’ont pas eu de guerre civile alors qu’il n’y a pas un seul pays européen qui ne soit pas passé par des conflits ou des guerres civiles. Je pense donc que ce n’est pas cela qui définit la nature du problème. Parfois, quand un pays est vraiment au fond de l’abysse, un leader, vraiment disposé à la transformation radicale, apparait. C’est le cas en Éthiopie, au Rwanda ou en Côte d’Ivoire, qui a vécu une guerre civile de 15 ans. Ces pays sont actuellement pionniers sur le continent. Ces exemples démontrent que, quand une nation est vraiment au plus bas, on peut avoir un sursaut de leadership et une transformation assez impressionnante.

 

Sur l’échelle internationale, comment considérez-vous des conventions comme l’APEI passées entre certains pays Africains et l’Union Européenne ?

Je suis très content que les pays africains ne l’aient pas encore ratifié, ce qui veut dire qu’il n’est pas entré en vigueur. Je suis également content que la chancelière allemande, Angela Merkel, ait estimé récemment que ces accords n’étaient pas justes pour l’Afrique et qu’il faudrait les renégocier. J’insiste sur cette renégociation avec les leaders africains depuis maintenant trois ans, mais rien n’a été fait. Avec cette déclaration, je pense qu’il est irréversible que l’on renégocie. Les APE ne sont pas bons pour l’industrialisation du continent. Ils ouvrent nos marchés à cause d’un accord qui est basé sur des compensations qui ne viendront jamais, parce qu’elles ne sont pas obligatoires.

Madagascar est encore dans une phase embryonnaire de son industrialisation. Comment convaincre un industriel d’adopter la démarche de l’industrialisation verte ?

Il ne faut pas le faire avec l’approche des pays développés. Des subventions sont octroyées à ceux qui adoptent les technologies vertes. Les industriels occidentaux sont en train de faire une sorte de « réadaptation » de leurs installations et de leurs systèmes productifs pour répondre aux exigences de l’environnement. Ce n’est pas la voie de l’Afrique. Le continent devrait commencer en adoptant les technologies propres qui sont déjà compétitives. On peut produire l’énergie renouvelable au même coût que celle fossile. Nous avons une technologie tout à fait efficace permettant de le faire. Sur le plan agricole, l’agriculture bio n’utilise pas beaucoup de chimie. Il est difficile pour les pays qui ont utilisé de la chimie depuis des siècles, de se convertir au bio. Mais les agriculteurs africains peuvent directement commencer sans chimie. Il s’agit donc de défis différents.

Êtes-vous un « afro-optimiste » ou un « afro-réaliste » ?

On appelle afro-optimiste n’importe quelle personne qui dit un certain nombre de vérités sur le continent, semblant à contre-courant de la perception négative générale. Je dis seulement ce que les chiffres me disent. C’est aux autres de me classifier dans une catégorie!

Propos recueillis par Raoto Andriamanambe et Karina Zarazafy

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