Dans une interview parue dans Midi Madagasikara, le sénateur Mourad Abdirassoul réclamait un « protectionnisme intelligent pour nos industries locale ». C’est une revendication remarquable. Il n’y avait pas si longtemps, le terme de protectionnisme était une expression sacrilège dans un monde dominé par les idées libre-échangistes. La coalition puissante entre Banque mondiale et FMI prêchait alors aux États africains que ce serait à travers l’ouverture de leurs frontières, la libéralisation et la privatisation totale qu’ils atteindraient un jour la prospérité.

La situation a bien changé. Le nouvel occupant de la Maison Blanche prétend que la non-maîtrise du commerce est un des obstacles majeurs qui empêchent l’Amérique de devenir « great again ». En Europe, des milliers de citoyens sont descendus dans la rue pour manifester contre les accords de libre-échange négociés avec les États-Unis et le Canada. Mais il ne faut pas nécessairement recourir à la diabolisation à la Trump pour jeter un regard critique sur les accords qui se trouvent actuellement en pleine négociation. En Afrique, les adeptes du libre-échangisme total ont de plus en plus de mal à convaincre. Les termes du sénateur Abdirassoul ont déjà été évoqués par Carlos Lopes, directeur exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. Il a parlé d’un « smart protectionism » et de la nécessité de revoir les accords déjà ratifiés. Ce qui a conduit très récemment la Tanzanie et le Nigéria à rejeter l’Accord de partenariat économique (APE) qui leur a été proposé par l’Union européenne. Le Nigéria étant le géant économique de l’Afrique, avec le PIB le plus important du continent et une population de quelque 200 millions d’habitants.

Le rejet nigérian, principalement dû à la résistance de la Manufacturers association of Nigeria (Man), l’équivalent du Syndicat des industries de Madagascar (Sim) local, était basé sur l’argument que l’accord avec l’UE porterait atteinte à l’industrialisation du pays. Si le libre-échange avec des pays industrialisés intervient trop tôt dans le développement économique d’un pays, cela empêchera la formation d’industries qui lui sont propres. Les industries africaines qui sont encore faibles ne peuvent pas être concurrentielles du jour au lendemain. Il leur faut une période de protection, comme l’a souligné l’économiste allemand Friedrich List au 19e siècle. Il a développé le concept de « protectionnisme éducateur », un protectionnisme des industries naissantes. Car que rapporteraient aux Malgaches le libre-échange et l’accès aux 450 millions de consommateurs européens s’ils n’ont pas grand-chose à exporter, à part les litchis et les crevettes ? Les marchés et les supermarchés malgaches sont remplis de produits européens qui pourraient être fabriqués localement si, et seulement si, on avait développé les industries correspondantes. Il ne s’agit en aucun cas de rejeter le commerce en tant que tel. Certes, il peut constituer une stratégie importante, mais il faudra le rendre compatible avec les enjeux du développement du pays. Ainsi, il faudra passer du libre-échange à l’échange équitable (« from free trade to fair trade »).

Même si les ministères de l’Industrie et du Commerce sont deux départements séparés, ceci ne les empêche point de coopérer. Mais cela n’est guère pratique. Il revient également au patronat comme aux syndicats des travailleurs et à la société civile de se demander si les négociations commerciales en cours – largement en dehors du débat public – profiteraient à Madagascar. À eux de faire du lobbying s’ils perçoivent que l’intérêt économique du pays est en jeu. Si l’industrialisation constitue la stratégie clé du développement économique du pays, la politique commerciale doit se concevoir à l’avantage et non aux dépens des intérêts industriels de la Grande île.

 

Marcus SCHNEIDER

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