Réélu avec une écrasante majorité, le président rwandais Paul Kagame fait figure de modèle, tout comme son pays. Mais cette réussite comporte sa part d’ombre. Une dictature modèle analysée par Simon Alisson.

Probablement, vous n’en savez pas beaucoup sur le Rwanda : les gorilles, le génocide, Don Cheadle [acteur américain, héros du film Hotel Rwanda], etc. Peut-être avez-vous entendu parler de Paul Kagame, son président. Il se peut que vous soyez tombé sur l’expression « le Singapour de l’Afrique », mIeme si ce que cela représente exactement – ou ce que cela veut dire – est un mystère. Il vous faut savoir un peu plus sur ce pays.

DANS LE GRAND PROJET DE DÉVELOPPEMENT AFRICAIN, le Rwanda est une expérience, un essai, un « cas type » pour une nouvelle forme de société. Et l’expérience est sur le point de se répéter dans un pays près de vous. Le Rwanda est votre futur, que vous le vouliez ou non. Tout au moins, c’est le plan. En Afrique, dans les coulisses climatisées du pouvoir – dans les conseils d’administration des banques, dans les réunions à huis clos des Conseils des ministres, dans les discussions des donateurs et les interminables conférences sur la gouvernance – on répète tel un mantra « le modèle rwandais, le modèle rwandais, le modèle rwandais ». Après des décennies de recherche, les dirigeants africains pensent avoir trouvé un plan de développement afro-centrique qui leur est propre et qui marche, et ils diffusent cette doctrine avec énergie. Ces éloges fusent de nombreux pays et de nombreux responsables. Peu avant de remettre au Rwanda un demi-milliard de dollars pour le financement du développement, Benedict Oramah, président de la African Export-Import Bank (Banque africaine d’import-export), a expliqué : « C’est un pays que l’on a pratiquement considéré comme rayé de la carte il y a deux décennies. Mais exactement comme le phénix qui meurt et renaît de ses cendres, il émerge pour devenir l’étoile la plus brillante du continent. La plus brillante en termes de gouvernance et d’esprit d’entreprise. Tout en menant à bien ce que personne n’a jamais cru possible. » « Je veux saluer le leadership remarquable du Rwanda, sa créativité, sa ténacité et sa détermination – ce qui a permis de réaliser un progrès significatif dans l’avancement du développement dans le domaine de la santé et de l’économie pour le bénéfice de tout votre peuple. Vos réalisations en si peu de temps sont vraiment remarquables. » C’est ce qu’a dit le Dr. Matshidiso Moeti, la directrice régionale de l’OMS pour l’Afrique, pour expliquer la raison pour laquelle elle a choisi Kigali cette année pour accueillir le tout premier Forum africain de la santé. Olusegun Obasanjo, l’ancien président du Nigeria, devenu le doyen en chef des hommes d’État, ajoute : « Le Rwanda a fait des compromis difficiles. Mais en tant que leader africain, je vous dis que je ferais les mêmes compromis. »

PAUL KAGAME – svelte, avec un air d’intellectuel – est si populaire parmi ses homologues que l’Union africaine l’a choisi pour diriger la commission chargée de la réforme de l’institution continentale en difficulté. Sa tâche consiste à rendre l’Union plus efficace et efficiente et, dans ce processus, à mettre en œuvre un certain nombre de ses idées sur une échelle beaucoup plus grande. Il a été également élu pour présider l’Union africaine lors du sommet à Addis-Abeba, [au cours du mois de juillet]. C’est un rôle essentiellement symbolique, mais qui, encore une fois, met en relief le soutien appuyé de ses pairs. Les grands hommes d’Afrique aiment le Rwanda. Il en est de même des grands groupes financiers, et des grandes institutions internationales. Mais quel est exactement ce modèle rwandais ? Et pourquoi nous autres devrions nous inquiéter ?

LA CITÉ QUI BRILLE SUR LES COLLINES. Kigali est impeccable et très différente de toute autre capitale africaine. C’est une ville aux bordures bien entretenues, aux maisons proprettes et aux routes tranquilles. Les maisons s’accrochent aux pentes abruptes qui surplombent les vallées réservées aux parcs, aux fermes urbaines et un terrain de golf. Les vues sont spectaculaires : tout ce que vous voyez, dans toutes les directions, sont des pyramides d’habitations denses qui semblent flotter sur une mer verte luxuriante. C’est la vitrine de Kagame et il est difficile de ne pas être impressionné. Pour ce qui est des ressources humaines, les Nations unies classent Kigali aux côtés de New York en termes de facilité de vie. Les restaurants sont excellents, il y a plusieurs hôtels de classe internationale et vous pouvez vous promener partout où vous le souhaitez à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit sans crainte d’agression ni de violence. « Il n’y avait rien de tel, il y a 23 ans », déclare Magnifique, mon guide touristique, tout en montrant un autre lotissement de logements haut de gamme. « Un jour, tout le monde aura une maison de deux étages ». Puis, il désigne, à côté, des habitations à un étage réservées aux foyers à faible revenu. « Ces gens savent qu’ils doivent bientôt partir. Ils doivent construire une nouvelle maison ou aller ailleurs, à des endroits à la portée de leur bourse ». Pour Magnifique, la question n’est pas de savoir s’ils vont quitter les lieux, mais quand. « Revenez l’année prochaine, ou dans deux ans au plus, et vous allez voir ces nouvelles maisons. »

JE NE METS PAS SA PAROLE EN DOUTE UNE SEULE SECONDE. C’est pourquoi les décideurs aiment le Rwanda. Chaque pays a des plans de développement ambitieux. Chaque pays fait des promesses. Mais le Rwanda tient systématiquement ses engagements. C’est presque une exception en Afrique. Il obtient des résultats. Prenons comme exemple les améliorations dans les soins de santé, qui est la pierre angulaire du modèle de développement du Rwanda. Les améliorations apportées à la population de 11,6 millions de personnes du pays sont presque incroyables. Selon les statistiques du ministère de la Santé, l’espérance de vie est de 64,5 ans par rapport à seulement 49 en 2000. La mortalité infantile a été réduite de plus de deux tiers. La mortalité maternelle a diminué de près de 80%. La prévalence du VIH/sida est passée de 13% à 3%. Il y a maintenant un médecin pour 10 555 personnes, contre un médecin pour 66 000 personnes en 2000. Le Dr. Olushayo Olu, directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) au Rwanda, affirme que ces statistiques extraordinaires sont corroborées par les recherches de l’OMS et m’a exposé comment le Rwanda s’y est pris. « L’élément principal est un leadership visionnaire. Il s’agit de déterminer une cible, de déclarer que nous voulons être là à l’avenir et de comprendre les obstacles entravant la voie. »

LA CLÉ POUR Y PARVENIR est la reddition de compte et un système fondé sur la performance où chaque couche de la société doit rendre compte à la couche supérieure. « Les maires et les hauts fonctionnaires signent des accords de performance avec le président lui-même », déclare le Dr. Olushayo Olu. La responsabilisation est une forme d’art perfectionnée par le gouvernement rwandais. Les provinces sont divisées en districts, qui sont ensuite divisés en secteurs, puis en cellules et enfin en villages. Le village, ou umudugudu, est la première pierre d’assise à la base de la société rwandaise, et c’est la clé du contrôle de Kagame. Chaque Rwandais est membre d’un village, même le président lui-même au sein de la présidence qui a été baptisée Urugwiro Village. Le Rwanda compte plus de 14 000 villages, dont des douzaines à Kigali, chacun comprenant en moyenne 250 personnes. Chaque dernier samedi du mois, les villages sont enjoints par la loi de se réunir pour participer à Umuganda, une journée de service communautaire à l’échelle nationale. Ensuite, les villages se réuniront pour discuter des problèmes de la communauté, souvent sous la forme de directives transmises par le gouvernement national, et prendre des décisions. Les personnes qui s’écartent de la ligne définie – qui n’ont pas adhéré à l’assurance maladie obligatoire, par exemple, ou qui n’ont pas tenu un engagement pris sur leur comportement personnel – peuvent être réprimandées ou, à l’occasion, expulsées de la communauté.

ON RETROUVE ICI DES ÉLÉMENTS DE LA DÉLATION qui était au centre du système de la Chine du président Mao, ou des gouvernements totalitaires de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique. Et c’est peut-être le cœur de la question, cela permet certainement l’exercice d’une gouvernance extraordinairement directe. Mais il est facile de voir comment on peut abuser d’un système aussi efficace. Il offre une surveillance presque parfaite et un niveau de contrôle au niveau individuel qui est presque sans équivalent dans le monde moderne. Le Grand Frère surveille et personne n’élève la voix. Dans son livre Bad News : Last Journalists in a Dictatorship, Anjan Sundaram fait état de l’étouffement de la presse libre au Rwanda. Il se termine par une liste de 12 pages de journalistes qui auraient été battus, torturés, exilés ou tués par le gouvernement de Kagame. Et ce n’est pas une liste exhaustive, selon Anjan Sundaram. Le livre touche également d’autres points que le Rwanda préférerait ne pas révéler. L’auteur suit une histoire dans une province rurale, où il constate que les gens vivent dans des huttes sans toit. Il rapporte que la scène ressemble aux conséquences d’une grande tragédie, mais quand il demande aux villageois ce qui s’est passé, ceux-ci lui disent qu’ils ont enlevé les toits eux-mêmes en réponse à un « édit » du gouvernement interdisant les revêtements de chaume (les toits de chaume ne s’harmonisent pas avec l’image du Rwanda moderne).

IL PARLE À UNE FEMME ALORS QU’ELLE ÉTAIT assise dans sa maison nouvellement « décoiffée ». Elle a déclaré que le président était un homme gentil car il pense aux pauvres. Un journaliste local explique à Anjan Sundaram que pour comprendre le Rwanda, la clé n’est pas de regarder ce qui existe, mais de regarder ce qui est absent. La vérité est dans les lacunes. Elle réside dans les chemins de terre non éclairés que les transporteurs préfèrent toujours utiliser, dans le manque de critiques significatives à l’endroit du Président, dans l’absence presque totale de mendiants ou de sans-abri. Même Singapour a des mendiants et des sans-abris. Sans médias libres ou société civile indépendante pour tirer la sonnette d’alarme – des absences plus flagrantes –, il est laissé à Human Rights Watch le soin d’expliquer où sont passés tous les pauvres. « Un grand nombre de personnes, dont des sans-abris, des vendeurs ambulants, des enfants de rue et d’autres personnes pauvres sont rassemblés pour les arracher à la rue, et les détenir dans des “centres de transit” ou des “centres de réadaptation” pendant de longues périodes. Ces détenus reçoivent de la nourriture, de l’eau et des soins mais ceux-ci sont inadéquats. Ils souffrent de coups fréquents et quittent rarement leurs chambres sales et surpeuplées », souligne un rapport de juillet 2016 de l’organisation. Ce rapport ajoute que les détenus sont rarement accusés formellement, voire jamais, et plusieurs meurent des suites de mauvais traitements. « L’arrestation arbitraire de personnes pauvres fait partie d’une pratique non officielle du gouvernement pour soustraire les personnes “indésirables”. Elle contraste avec les efforts impressionnants du gouvernement rwandais pour réduire la pauvreté », a déclaré Human Rights Watch. L’un de ces centres de détention est le tristement célèbre île Iwawa. Officiellement, elle est un centre de réadaptation pour toxicomanes, installée dans les eaux bleues étincelantes du lac Kivu. Officieusement, il est souvent décrit comme l’ « Alcatraz du Rwanda », où les ennemis de l’État, ainsi que ses pauvres et ses sans-abris, sont détenus dans des conditions carcérales.

ILLUMINÉE IRAGENA ÉTAIT UNE AUTRE INDÉSIRABLE. Elle est infirmière et aussi membre des Forces démocratiques unies, un parti politique non enregistré dont les membres ont été à plusieurs reprises arrêtés et intimidés. Elle est sortie pour aller au travail à l’hôpital King Faisal de Kigali, le 26 mars 2016. Elle n’a pas été revue depuis. « Des sources proches de l’affaire estiment que Illuminée Iragena a été torturée et est morte en détention. Mais il n’y a aucune information officielle sur ce qui lui est arrivé », a déclaré un porte-parole d’Amnesty International. Encore une fois, la responsabilité d’attester le côté obscur de l’histoire du développement du Rwanda incombe aux groupes internationaux de défense des droits, car très peu de personnes à l’intérieur du pays sont en mesure de s’exprimer. Illuminée Iragena ne serait pas le premier opposant de Kagame à disparaître ou à mourir dans des circonstances mystérieuses. Même en exil, les Rwandais du mauvais côté du régime ne sont pas en sécurité tels que Patrick Karegeya, l’ancien chef des services de renseignements qui a été assassiné dans une chambre d’hôtel de Johannesburg, ou le général Faustin Kayumba Nyamwasa, l’ancien chef de l’armée qui a survécu à plusieurs tentatives d’assassinats. Il en résulte que rares sont ceux qui sont assez courageux pour affronter le régime ou contester son bilan. [Les dernières élections en août ont été] moins une élection qu’un couronnement, et elles [ont garanti] le pouvoir à Kagame pour sept autres années à la présidence.

EN PRIVÉ, LES FONCTIONNAIRES ET LES DIPLOMATES rwandais nient rarement les atteintes aux droits de l’homme, mais insistent sur le fait qu’elles sont nécessaires pour maintenir la paix et la stabilité. Et en public, Paul Kagame est également plein d’assurance. « Les Rwandais ne toléreront pas les voix qui prônent un retour à une fracture ethnique qui a précipité le génocide il y a 18 ans. En ce sens, nous imposons des limites à la liberté d’expression dans la même mesure que l’Europe a rendu le déni de l’Holocauste un crime. À part cela, le Rwanda est un pays très ouvert et libre », a-t-il déclaré en 2010. 23 années sont passées depuis que le génocide a tué plus de 800 000 personnes et a déchiré le pays, mais le souvenir reste gravé dans la mémoire. Sur tous les édifices publics et à l’extérieur de la plupart des grandes entreprises, il y a des panneaux d’affichage qui rappellent « Kwibuka 23. Rappelez-vous. Unissez-vous. Rappelez-vous le génocide contre les Tutsis. Combattez l’idéologie du génocide. Construisez sur nos progrès. » Le génocide, contre non seulement les Tutsis, mais aussi les Hutus modérés, a été l’un des plus grands crimes du 20e siècle. Mais il est également devenu un outil de l’élite dirigeante du Rwanda moderne, largement issue de la minorité tutsie, pour étouffer la critique et le mécontentement et justifier la pérennité de son règne. Paul Kagame a mené la force qui a mis fin au génocide et donc le contester équivaut à contester le génocide lui-même. Peu importe si ses partisans étaient également impliqués dans les atrocités – et, plus tard, ils devaient contribuer à une guerre dévastatrice dans la République démocratique du Congo voisine, où elles ont provoqué la mort de millions de civils. Au milieu de toute cette commémoration organisée publiquement, on laisse une très grande part dans l’oubli. Dans une galerie d’art d’une banlieue chic de Kigali, je demande à un artiste ce que c’est que de travailler dans ce climat de peur. De beaux tableaux sont accrochés aux murs, pour la plupart, des scènes pastorales ou abstraites. Mais encore une fois, il manque quelque chose : il n’y a rien de la féroce critique sociale et politique qui caractérise l’art ailleurs sur le continent. « Nous peignons de belles choses ici. Nous ne peignons pas la politique », a-t-il déclaré.

DONC, VOICI À QUOI RESSEMBLE L’AVENIR DE L’AFRIQUE : une dictature presque parfaite qui réalise ce qu’elle a promis. Un miracle de développement, mené à bien au détriment des droits civils. Pour les partisans du Rwanda dans la communauté africaine et internationale, c’est un compromis acceptable. Je laisse entendre au Dr. Olushayo Olu, que les gains de développement du Rwanda sont compromis par son bilan notoirement médiocre sur les droits de l’homme. Il réfléchit pendant une minute. « Permettez-moi de préciser que je parle de l’Afrique de manière plus générale, et non pas spécifiquement, du Rwanda. Je crois que parfois le gouvernement doit être un peu ferme et résolu. Je crois que le gouvernement doit prendre cette initiative pour agir. Parfois, les gens appellent cela des violations des droits de l’homme. Je ne suis pas d’accord. » Et peut-être qu’il a raison sur ce point. Le Rwanda est loin d’être parfait, mais au moins quelque chose marche bien. On ne peut en dire autant à propos de nombreux pays africains qui soutiennent, au moins superficiellement, la liberté d’expression et la liberté d’opposition, mais peinent à garantir ces droits civiques et politiques tout en échouant lamentablement à concrétiser un développement significatif.

ON SOUPÇONNE QUE DE NOMBREUX RWANDAIS, qui reviennent sur l’histoire du pays et qui s’étonnent du chemin parcouru, acceptent le compromis qui a été fait en leur nom. La popularité de Kagame n’est pas entièrement fabriquée. Il en est de même du progrès accompli par le Rwanda, que même ses plus féroces critiques reconnaissent comme étant impressionnant (même si certains contestent l’ampleur de ses réalisations, en disant que l’on ne peut se fier aux statistiques officielles). Il est facile de comprendre pourquoi les autres dirigeants africains considèrent ce que Paul Kagame a accompli avec envie. Il peut se vanter non seulement des statistiques sur le développement dont ses pairs ne peuvent que rêver, mais on laisse aussi passer en toute impunité ses abus de routine des droits de l’homme pour lesquels tous les autres sont régulièrement critiqués. Pourtant, il y a encore des questions que l’on se pose : le développement du style rwandais est-il possible en raison de son mépris pour les droits civils, ou malgré cela ? Paul Kagame, qui montre tous les signes du « président à vie » en devenir, peut-il maintenir sa performance et ce développement peut-il lui survivre ? Et, surtout, est-ce vraiment applicable ailleurs ? Le danger est que les éléments répressifs du modèle rwandais sont beaucoup plus faciles à reproduire que toute autre chose. Le Rwanda est une énigme. Si Kagame a raison ou non, qu’il soit un dictateur impitoyable ou un sauveur visionnaire, ou les deux, c’est un débat que l’on ne pourra résoudre de sitôt. Mais compte tenu de l’attrait évident que le Rwanda exerce sur les principaux courtiers de pouvoir du continent, c’est un débat que l’Afrique doit tenir.

Simon Alisson

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