Plusieurs enseignements ont pu être tirés du XVIe Sommet de la Francophonie à Antananarivo,  du 26 au 27 novembre 2016. L’heure du bilan a sonné.

Novembre parait déjà loin. Les artères d’Antananarivo ont retrouvé leur « saleté » d’avant. Les 4’mi ont réinvesti massivement les rues de la capitale. Seuls relents de l’accueil du Sommet de la Francophonie, les drapeaux des pays membres ont flotté au-dessus du rond-point d’Ankazomanga pendant encore quelques mois. La Ville des Mille a renoué avec ses mauvaises « habitudes » : délestages fréquents, insécurité, pollution… La parenthèse francophone est définitivement tournée. L’inflation galopante ainsi que la litanie de mauvaises nouvelles ont fait redescendre violemment sur terre la population malgache.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, Hery Rajaonarimampianina n’a pas caché sa satisfaction lors de la présentation des vœux des corps constitués, le 6 janvier à Iavoloha. « Grâce aux Sommets que nous avons accueillis avec dignité, Madagascar a retrouvé la plénitude de son espace dans le concert des Nations et nous avons redoré une image trop longtemps réduite à celle d’un pays pauvre, sans aucune perspective, ni aucun avenir », s’enorgueillit-il dans son discours. Le chef de l’État fait référence au Sommet du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa), mais aussi et surtout, à celui de la Francophonie, du 26 et du 27 novembre 2016. Avec un brin de règlement de compte, il rappelle les obstacles, aussi bien technique, financier que politique, franchis avant la tenue du premier grand rendez-vous international à Madagascar. Diplomatiquement, la Grande île surfe sur les vagues du Sommet de la Francophonie pour profiter des retombées de celui-ci. Certes, le Sommet et la Conférence des bailleurs de fonds et des investisseurs à Paris, les 1er et 2 décembre, sont deux événements qui, a priori, n’ont pas de liens directs, « mais imaginez que le Sommet n’ait pas pu se tenir au moment où nous organisons la Conférence des bailleurs pour lever des fonds », analyse un membre du gouvernement. Au niveau organisationnel, Madagascar a pu sauver la face in extremis malgré les appréhensions concernant les retards dans la réalisation des travaux. D’ailleurs, les deux tronçons de route reliant la capitale à Ivato, site du Sommet, ont été ouverts pour les besoins de la cause alors que les travaux y afférents ne sont pas encore totalement finis. Travaux qui devront reprendre plus tard. Abdoulaye Thiam, journaliste sénégalais rompu à la couverture des sommets de la Francophonie, félicite la Grande île de son organisation. « Tout n’est pas parfait, mais c’est une expérience réussie, observe le président de la section sénégalaise de l’Union de la presse francophone (UPF). Il s’agit d’une organisation remarquable. » Il cite, pêle-mêle, le site du Sommet, le transport, la fluidité de la circulation, l’hébergement ou encore la sécurisation de la rencontre internationale. Autant d’acquis utiles pour le futur.

IRENÉ HERMAN HOUNGBO, du journal en ligne Infostime basé à New York, met l’accent sur les conséquences positives que pourrait avoir le Sommet pour les jeunes. « C’était une occasion (…) pour les jeunes de se montrer au monde et faire entendre leur voix », soutient le journaliste qui couvre habituellement les rendez-vous diplomatiques au siège des Nations unies. « Le Sommet devrait faire prendre conscience aux Malgaches, à ses jeunes, qu’ils peuvent réaliser quelque chose de grand. Celui-ci devrait vous faire prendre confiance en vous, en ce que vous allez entreprendre. Sans attendre une manne qui vient du ciel, il faudra qu’ils [les jeunes] poursuivent l’effort afin d’ouvrir les portes entr’ouvertes, ici à Antananarivo », exhorte-t-il. À très court terme, le gouvernement se frotte les mains quant aux résultats économiques immédiats liés à l’organisation du Sommet. Il met en avant la création de 3 000 emplois directs lors de la construction des infrastructures. « Nous sommes victimes de notre propres succès », positive Mamy Rajaobelina, délégué général du Comité d’organisation du Sommet, pour répondre à certains problèmes liés à la capacité d’accueil. « 3 250 chambres des 80 établissements hôteliers identifiées sont toutes réservées », fait-il part. De son côté, Malick Sarr, directeur du Bureau régional de la Francophonie, témoigne de la « satisfaction » des prestataires, allant de la restauration en passant par la location des voitures.

MADAGASCAR POURRAIT AINSI se positionner dans l’industrie du tourisme diplomatique s’il arrive à capitaliser les efforts entrepris durant le Sommet de la Francophonie. Un Sommet qui a vu la participation de près de 6 500 personnes dont un peu plus de 2 000 délégués de pays. « Si nous avons pu abriter un Sommet d’une telle envergure, avec 80 pays participants nous pourrons, dans le futur, accueillir des réunions d’envergure planétaire comme celles de l’Organisation des Nations unies dans différents secteurs », espère Mamy Rajaobelina. Malick Sarr met en avant un avantage comparatif, à savoir le « couple extraordinaire » qu’est l’hôtel et le centre de conférences international d’Ivato que devrait exploiter la Grande île. « Ce couple (…) est unique dans la sous-région. Cette proximité entre un hôtel cinq étoiles et un centre de conférences aussi fonctionnel que vaste est unique », soutient le diplomate burkinabé. Avec un budget officiel de sept millions d’euros, soit à peu près 24,5 milliards d’ariary, en ressources internes propres, le gouvernement se targue d’avoir réussi le pari de l’organisation du Sommet. Mais cela ne masque pas les observations concernant la gestion des préparatifs. Des membres de la société civile, à l’issue d’une étude des documents en leur possession, réclament plus de transparence et demandent des comptes à l’État concernant les conditions d’attribution des 107 marchés dans le cadre de la réalisation du Sommet. Jusqu’à preuve du contraire, les autorités n’ont pas encore divulgué les comptes rendus détaillés de l’ensemble des opérations liées à l’organisation du Sommet, permettant une consultation publique des dossiers.

PAR AILLEURS, DANS CETTE FERVEUR des organisateurs, Hery Ramiarison, professeur en économie, met un bémol concernant le discours officiel lié aux bénéfices économiques du Sommet. L’enseignant-chercheur concède une retombée ponctuelle, « mais qui n’a pas d’effet à long terme pour le développement économique. Seule la mise en place d’une politique de développement peut nous sortir de notre marasme actuel », tempère-t-il. Les rencontres entre les secteurs privés de certains pays présents à Madagascar pourraient contribuer à concrétiser la remarque de Hery Ramiarison. C’est le cas du rendez-vous entre les opérateurs économiques malgaches avec leurs homologues marocains.  Au-delà de la série de signatures d’accords entre Madagascar et le Maroc, un haut responsable d’un groupement économique confie la nécessité d’une meilleure organisation des rencontres en amont. Il regrette l’absence d’échanges préalables entre les opérateurs économiques des deux pays, pour un meilleur ciblage des partenaires au moment de la rencontre. Un autre aspect, qui entache le Sommet, concerne le peu d’affluence au niveau de la participation des hauts dignitaires des pays membres. Cette tendance avait déjà été aperçue lors du Sommet du Comesa en juillet 2016. Le Sommet d’Antananarivo enregistre l’une des plus faibles affluences en termes de participation des chefs d’État et de gouvernement. Les autorités avaient tablé sur la présence de 30 à 35 chefs d’État et de gouvernement pour les 80 pays membres et observateurs de l’organisation.

AU FINAL, LE RENDEZ-VOUS n’a enregistré « qu’une » vingtaine seulement, soit une performance en dessous de la moyenne, établie entre 25 et 26. Et ce, malgré la présence du président français François Hollande et du Premier ministre canadien Justin Trudeau, en tête des pays contributeurs de l’organisation ou encore celle du président tchadien Idriss Déby Itno, président en exercice de l’Union africaine. Pour diverses raisons, quelques uns des chefs d’État n’avaient pas pu, ou n’avaient pas souhaité, venir à Antananarivo. Madagascar a subi les contrecoups de certaines situations lors du précédent Sommet à Dakar. Mais cela n’explique pas tout et ce, malgré les efforts de lobbying déployés par Michaëlle Jean pour la réussite de « son » premier Sommet en tant que secrétaire générale de la Francophonie. Pour la Grande île, l’absence d’ambassadeurs auprès des pays ciblés pourrait expliquer, du moins en partie, le handicap de la démarche de plaidoyer pour un meilleur succès diplomatique du rendez-vous, à travers un nombre important des dirigeants des pays qui auraient pu se déplacer à Antananarivo. « Madagascar et la Francophonie ont marché ensemble et côte à côte tout au long de l’organisation, c’est pourquoi le succès a été énorme », a déclaré Michaëlle Jean, en clôture de l’évènement. Malgré le succès incontestable des Sommets organisés, la vraie réussite devrait reposer sur les concrétisations des démarches effectuées. Diplomatiquement, la Grande île en a cueilli les fruits, mais la population reste sur sa faim. Pour le moment, espérons-le. À Paris, lors de la conférence des bailleurs, le numéro Un de l’État malgache avait expliqué : « Je n’ai qu’une ambition pour mon pays : réduire la pauvreté et améliorer les conditions de vie de mes compatriotes ».

Alain Iloniaina

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