Le président de l’association Normar, nous détaille les enjeux, les limites et la méthodologie inhérente au sondage qui a été commandité par la FES et Politikà. Il nous parle également de ce métier particulier inhérent aux instituts de sondage. Éclairage.

Quelle est l’utilité d’un sondage dans le cadre d’une élection ?

D’emblée, il faut d’abord souligner que les sondages sont les reflets de ce que pense la population étudiée à un moment donné, nommée opinion publique. Selon certains, c’est une notion théorique qui n’existe pas. D’autres au contraire, comme la Fondation Friedrich Ebert, indiquent qu’elle place le citoyen au centre du débat démocratique. Pour ma part, je dirais plutôt qu’il s’agit de la liberté fondamentale d’expression.

Revenons sur l’historique des sondages politiques. Ils naissent aux États-Unis en 1936, avec Gallup. En France, les publications arrivent en 1938 par le biais de l’Institut français d’opinion publique (Ifop). Durant la fin des années 1960, comme les sondages augmentent avec plus de communication politique, des lois réglementent la diffusion des résultats en période électorale pour ne pas influencer le corps électoral en les interdisant une période précédant le scrutin (différente en fonction des pays). Mais les sondages électoraux pour le cas de la France, par exemple, passent de 111 en 1981 à 293 pour 2007. Cela démontre leur  “poids” croissant dans le débat politique.

À Madagascar, celui que la Fondation présente actuellement dans ce magazine Politikà doit être l’un des premiers à être vraiment publié. Quelques personnalités politiques en ont eu recours : ils l’utilisent pour leur usage interne uniquement, et les résultats sont maintenus hautement confidentiels. Comme les médias sont tenus par les politiciens ou leurs proches, les journalistes sont muselés ne permettant pas au débat politique d’intégrer des données chiffrées. Et c’est donc dommage, car le sondage joue un rôle très important dans le jeu de la démocratie.

Nous parlons ici de sondage préélectoral. En premier lieu, des intentions de vote afin de situer les candidats avant que les campagnes ne se lancent. Mais cela reste un sondage préélectoral, il ne correspondra en aucun cas aux résultats définitifs. En second lieu, des attentes de l’électorat qui constituent par ailleurs des éléments forts impactant les résultats du vote définitif. Attention, un sondage préélectoral n’est qu’une « photographie » de l’opinion au moment de l’enquête, et non pas un outil de prédiction de ce qui se passera à la date du passage aux urnes. La connaissance de ces opinions apporte un débat plus ouvert sur l’arène publique et incite à de vraies actions politiques de la part des partis en lice : ils doivent dorénavant tenir compte des vrais désidératas de la population. Les baromètres de sympathie, ou les opinions sur les sujets brulants sont autant de produits qui suscitent les débats. Et enfin, théoriquement, les seuls sondages qui reflèteraient les résultats finaux sont ceux qui sont faits en sorties d’urnes.

Un sondage est-il fiable ?

La critique des sondages est forte même s’ils sont utilisés par tous, car ils permettent des prises de décision. Les résultats des sondages éloignés de ceux des élections en France en 2002 et plus récemment aux États-Unis pour la dernière élection interrogent sur la fiabilité. Techniquement, la fiabilité des résultats est surtout basée sur la méthodologie adoptée pour s’assurer que l’échantillon soit représentatif de la population étudiée. De par sa nature, le sondage se veut être représentatif d’une opinion, et surtout être sans parti-pris.

La taille de l’échantillon induit sur la marge d’erreur lors des lectures des résultats, la délimitation géographique limite également l’analyse aux zones touchées. Outre ces basiques, l’institut doit veiller à ce que les données collectées soient fiables ; il s’agit d’éviter, de détecter et de réparer toute acte de triche. Les instituts disposent des procédures de contrôles à plusieurs niveaux : au niveau de la compréhension même de la mission et du questionnaire par les enquêteurs, au niveau de l’effectivité des enquêtes réalisées et au niveau du remplissage des questionnaires et de la cohérence entre les réponses. Ces procédures et leur respect font partie des exigences du métier ; la qualité des données fournies est certifiée pour certains Instituts et pour d’autres non. Dans le cas d’ATW, cet Institut s’impose cette rigueur et tout le monde le sait. Je suis certain qu’il ne mettra pas en jeu sa crédibilité pour une commande d’un sondage politique. Donc, même s’il existe des limites, la photo de ce résultat devrait être en proportion avec la réalité.

Selon vous, quelles sont les limites de ce sondage ? 

Je crois que les limites de ce sondage se situent sur l’usage du téléphone portable dans l’administration du questionnaire, compte tenu de la limitation budgétaire et du planning pour le réaliser. Mais si mes connaissances du secteur de la téléphonie sont bonnes, environ 70% de la population des moyennes et grandes villes possèdent au moins un téléphone portable. Et ces mêmes villes représentent déjà 75% de l’électorat. Croyez-moi, on n’est pas bien loin la réalité. En tout cas il donne une tendance, c’est le plus important. Et je veux marteler qu’un sondage est une photo de la situation du moment, à l’heure même où le sondage est effectué. Ce n’est pas un outil de prédiction. Enfin, je voudrais conclure sur cette initiative de la FES et du magazine Politikà qui est vraiment louable. Et je pense qu’il est dorénavant nécessaire qu’elle mette en place un baromètre régulier. Pas uniquement à l’orée de l’élection, mais bien avant, et par après. La vie politique d’un pays ne se limite pas à la période électorale.

Pourquoi est-ce que les sondages n’entrent-ils pas encore dans les habitudes politiques ? 

Je crois qu’il s’agit de deux phénomènes conjugués : le manque de financement et l’ignorance ou la méconnaissance, pour certains, des applications à tirer des résultats. Également, et compte tenu du nombre de partis politiques sans base électorale, ils ne sont pas prêts pour financer un tel sondage, car les résultats les desservent. Aussi, les partis politiques n’ont pas encore conscience de l’importance des sondages surtout hors des périodes préélectorales. Même en période électorale, ils préfèrent investir directement dans leur campagne au lieu de pré-tester et/ou mesurer les impacts de leur campagne et d’agir en conséquence.

Les autres grands partis politiques de Madagascar ont tendance à faire des sondages avant et pendant la campagne électorale. Ils ont plutôt recours à des équipes internes (plus ou moins bien organisées) par peur de divulgation des données produites, d’autres ont recours à des enseignes internationales qu’ils jugent expérimentées en la matière. Plusieurs instituts locaux ont l’habitude, et cela depuis plusieurs années, de travailler avec quelques-uns de ces partis politiques. Dans tous les cas, le nombre de sondages politique est faible. Les résultats sont utilisés en interne et les partis ne les diffusent pas. Ils ne contribuent pas à la vulgarisation du débat politique sur les bases de données chiffrées. Aussi, les médias proches des partis politiques jouent le même jeu et pour les quelques médias indépendants, ils n’osent tout simplement pas.

Par contre, dans les autres pays, des sondages barométriques mesurent le niveau de confiance et/ou de sympathie attribué à des personnalités politiques. Ils sont généralement commandés par les médias pour animer le débat politique avec des données chiffrées. Il n’y a que la FES qui a osé publier un tel sondage. C’est une première, malheureusement cela n’arrive qu’en 2018. Et nous devons vous en féliciter, car c’est un vrai progrès démocratique en favorisant la liberté d’expression et d’information. En tant que président de l’association Normar, j’encourage les acteurs de la société civile, mais surtout les médias et les partis politiques à s’approprier de tels outils.

Quelle est la méthodologie employée pour mener ce sondage ? Et est-ce que la publication est conforme pour éviter de tromper le lecteur ?

La méthodologie est souvent dictée par les budgets. Les instituts vont proposer les meilleures solutions en fonction. Mais le client a toujours le dernier mot. Donc dans ce cas précis, il suffit de lire. Les règles de publication d’un sondage sont drastiques, et elles doivent être claires et objectives. Vous les retrouvez sur le site www.esomar.org. Seul cet institut de sondage est membre Corporate. Je pense que c’est la raison pour laquelle la FES a fait le choix d’utiliser ATW plutôt qu’un autre institut, car c’est vrai qu’il est le seul à être accrédité au mondial et certifié ISO 9001 / 2015 en même temps. Donc nous allons reprendre ce que vous avez publié pour voir si c’est conforme à la pratique. En même temps on verra la méthodologie.

Pouvez-vous indiquer à nos lecteurs quelle a été l’approche ?

Pour ce sondage, la Fondation a commandé une enquête sur un nombre précis de répondants : 800 ainsi que la marge d’erreur qui est précisée avec le seuil de confiance. Ce, avec une représentativité de la population des personnes en âge de voter : c’est le cas, 18 ans et plus disposant d’un téléphone portable. La zone géographique a été répartie sur l’ensemble du territoire. La méthode aléatoire a été utilisée. Le téléphone a été le moyen de récolte utilisé. Il faut bien indiquer bien la période de réalisation de l’enquête.

Tous les éléments sont clairement indiqués pour pouvoir faire des extrapolations. Vous avez même précisé la limite de la méthodologie par rapport au taux de possession des téléphones portables. Cette publication est parfaitement conforme à la pratique internationale et montre que la Fondation et l’institut ont été sérieux.

Vous attendez-vous à des critiques de ce sondage ?

Bien sûr et je devine que c’est aussi l’objectif de la FES et de la Revue. Il s’agit d’animer le débat politique démocratique avec des données chiffrées pour positionner les choses. Dans un premier temps, les lecteurs cherchent la petite bête, mais ils se rendent vite compte que le débat est ailleurs et que les chiffres ont du sens.  Les critiques des sondages d’opinion disent qu’un usage fréquent des sondages peut perturber l’opinion par les effets « bandwagon » ou « underdog » ce qui n’est pas faux1. Mais ce n’est pas le cas à Madagascar. Car, rappelons-le, c’est le premier sondage politique publié.

L’impartialité même de l’institut sera remise en cause. Certains iront à penser, et peut-être même oseront dire que l’institut de sondage a été payé, d’autres qu’il n’est pas sérieux ou encore d’autres qu’ils sont très bien et que c’est conforme à l’opinion … Tout cela n’est que chimère du moment. Les résultats sont là et sont le reflet des répondants. Ils sont objectifs malgré les limites dont on a parlé avant. À chaque homme politique de changer les tendances en défendant leur programme.

Mais les plus sensés chercheront à mieux comprendre, à regarder les segments favorables ou non et à trouver tout de suite où ils peuvent s’améliorer. Mais souvent c’est là que le bât blesse : se remettre en cause sur la profondeur de son programme et de son image vis-à-vis de tout ou partie de la population en droit de voter relève du savoir-faire au-delà de l’égo ou des certitudes. Donc, il faut surtout déplacer le débat là où il est important : qui a du poids avec une base électorale précise ? Avec un programme solide ou juste avec des artifices ? Utilise-t-il des arguments répondants aux attentes des électeurs ?

Mon point de vue est que ce sondage va susciter de l’agacement chez ceux qui ont des mauvais scores et de l’engouement pour ceux qui ont de bons résultats. Dans tous les cas, je connais bien cet institut et je sais qu’ils sont indépendants et que ses managers (qui par ailleurs pour certains sont associés) aiment leur travail et ne se permettront jamais de jouer la réputation de leur entreprise sur des triches volontaires ou d’absence de contrôles. Je sais aussi qu’ATW est le seul institut de sondage certifié ISO 9001 / 2015 et membre Esomar Corporate et qu’il n’a pas d’équivalent dans l’océan Indien. Cet institut donne des garanties sérieuses de leur travail. Ils sont d’ailleurs largement plébiscités par les décideurs à Madagascar, dans l’océan Indien et même dans des pays développés comme la France ou les États-Unis. La raison principale est que cet institut suit les normes et les codes d’éthique de la profession.

Est-ce que vous avez pu trouver des résultats surprenants dans ce sondage ? 

La déontologie nous interdit à répondre à cette question. Le propre d’un Institut de sondage est de récolter l’avis de la population étudiée et non d’apporter ses avis personnels. Les analyses politiques relèvent d’un autre métier. Dire que nous sommes surpris ou non par les résultats d’un sondage nous amènerait à émettre nos avis personnels ce qui n’est pas acceptable publiquement en tant qu’Institut.

Mais j’insiste encore une fois, ce ne sont que des résultats du moment et absolument pas une prédiction, car tout peut évoluer suivant ce que fera chaque candidat pendant la période de campagne électorale. Et d’autant plus que nous sommes encore loin de la date du vote. Vous savez, dans ces sondages pré-électoraux, environ 50%, voire plus, ne savent pas encore pour qui ils voteront. Cela ne fera surtout pas d’eux de 50% d’abstentionnistes. Et pour ceux qui ont déjà leurs opinions, cela ne veut surtout pas dire que leurs avis sont définitivement figés : une mauvaise campagne, un mauvais débat, ou encore une action de campagne trouvant son écho dans les attentes de l’électorat fera rapidement basculer l’avis général vers son opposé. Cela s’est déjà vu dans plusieurs pays dits développés, et cela s’est déjà vu chez nous. Je suis certain que cela se verra encore dans cette campagne.

Il faut donc se poser la bonne question : pourquoi la FES souhaite-t-elle publier ce sondage ? Chacun lui donnera l’importance qu’il voudra bien donner. Je martèle une dernière fois que la FES veut donner des résultats du moment à l’opinion publique et absolument pas une prédiction de l’urne. Et pour moi la publication de ce sondage est très importante, car c’est une publication qui est précurseur de nombreuses autres à venir, nécessaires pour éclairer un peu le débat avec des données chiffrées. Peut-être le début d’une plus grande liberté d’informations.

Vous avez évoqué l’association NORMAR. Quelles sont ses missions ?

Normar est une association malgache créée en 2012. Elle est la réponse spontanée du besoin des acteurs des études par enquêtes. Ce métier est nouveau à Madagascar. Ses membres nationaux ; les entreprises et leurs clients, les consultants individuels, les employés, les étudiants, les organismes publics, mais aussi les personnes interrogées se sont regroupés pour promouvoir à Madagascar le développement et l’utilisation de la recherche marketing sociale et de l’opinion comme une base importante pour la prise de décision efficace dans les secteurs public et privé. Nous encourageons ainsi le respect des plus hautes normes techniques et les niveaux de conduite professionnelle dans le métier. Ensuite, Norma vise à promouvoir ainsi l’établissement de codes d’éthique et de normes professionnelles locaux, et la mise en place de textes régissant les études au niveau national. Enfin, nous voulons inciter nos membres à s’engager et à être responsable au développement économique et socioculturel du pays. L’association Normar envisage de devenir membre de l’Association Esomar (www.esomar.org), car elle est la plus dynamique en termes de normes et codes de conduite. Nos moyens sont encore limités, et, nous espérons que les principaux bailleurs de fonds nous soutiendront pour renforcer nos capacités.

Quels sont les types de services que votre association offre ?

Notre association est une plateforme d’échanges entre les acteurs malgaches qui souhaitent valoriser notre métier des études par enquête. C’est un métier très transversal, et efficace. Il touche les études par enquêtes marketing, publicitaires, dans le domaine commercial, mais aussi les études par enquêtes sociales liées à l’éducation, la santé, etc., quelles que soient les techniques de récolte d’informations (interviews en face à face, par téléphone, enquêtes qualitatives, quantitatives, …).

Il touche aussi les études d’opinion publique dont certaines sont d’ordre politique, comme les intentions de vote, les cotes de popularité, les attentes des concitoyens, leur perception des réformes, etcétéra. À l’étranger, les sondeurs font leur notoriété avec des sondages politiques, alors que ceux-ci représentent moins de 1 % de leur chiffre d’affaires (et c’est valable à Madagascar), car l’essentiel de leur activité concernant les études marketing commandées par les entreprises et les études sociales commandées par l’État, les bailleurs de fonds et les ONG.

Note : selon le site Wikiversty.org, littéralement, « a bandwagon » est un wagon qui transporte un groupe dans un défilé, un cirque ou d’autres divertissements. L’expression «jump on the bandwagon » a d’abord été utilisé dans la politique américaine en 1848 en raison de Dan Rice, un clown de cirque professionnel. Il a utilisé son « bandwagon » pour les apparitions de la campagne de Zachary Taylor, afin d’attirer l’attention en utilisant la musique. Comme la campagne de Taylor devenait plus efficace, de plus en plus de politiciens luttaient pour un siège dans le train, dans l’espoir d’être associé à la réussite. Plus tard, au temps de William Jennings Bryan, pour la campagne présidentielle de 1900, les « bandwagon » était devenu la norme dans les campagnes, et «jump on the bandwagon» était utilisé comme un terme péjoratif pour désigner les gens s’associant à la campagne sans savoir ce pourquoi ils s’associaient. L’effet « bandwagon » désigne donc aujourd’hui l’effet mobilisateur pour la campagne d’un candidat lorsque celui-ci est en tête dans les sondages. L’effet « underdog » (littéralement « perdant » ou « opprimé ») désigne, lui, l’effet inverse à savoir la mobilisation des électeurs en faveur du candidat à la traine dans les sondages.

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