Sous le feu des critiques depuis des années, l’Union africaine (UA) essaye de faire peau neuve et les réformes intègrent le rêve d’une « véritable intégration africaine ».

Héritière de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), créée après la grande vague de décolonisation du début des années 60 par 32 pays africains, l’UA a vu le jour en 2002 en application de la déclaration de Syrte du 9 septembre 1999. Ses principales missions sont de consolider l’union politique et économique du continent et défendre la souveraineté des pays nouvellement indépendants. Cette organisation panafricaine affichait l’ambition de peser de tout son poids dans les relations internationales.

IL A TOUS LES ATOUTS POUR RÉUSSIR. Le Continent noir totalise 1,3 milliard d’habitants, soit deux fois plus que l’Europe et avec des pays à fortes potentialités économiques regorgeant de richesses notamment, minières et pétrolières et de matières premières agricoles, et avec une diversité culturelle exceptionnelle. Toutefois, force est de constater que l’UA, bras armé théorique du continent, peine à peser et s’affirmer sur la scène internationale. Elle ne fait que subir les enjeux des relations internationales. On reproche surtout à l’UA ses lourdeurs bureaucratiques, sa dépendance financière envers les bailleurs internationaux, ses faibles capacités techniques et administratives, ainsi que son manque de crédibilité au niveau régional qu’international. Forte de 55 membres, soit tous les État du continent africain1, l’UA compte aujourd’hui passer à la vitesse supérieure. En juillet 2016, lors du 27e sommet à Kigali, au Rwanda, les chefs d’État et de gouvernement avaient chargé Paul Kagame, qui dirige d’une main de fer son pays depuis 23 ans, de réfléchir à sa réforme institutionnelle. Le projet de réforme a été adopté en ouverture du 28e sommet au mois de janvier 2017.

LE DIRIGEANT RWANDAIS s’est entouré d’un groupe d’experts pour mener à bien cette tache ô combien difficile : l’économiste rwandais Donald Kaberuka, ancien président de la Banque africaine de développement (Bad), le Bissau-guinéen Carlos Lopes, ancien secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique (CEA)  des Nations unies, l’ancien gouverneur de la banque centrale d’Afrique du Sud, Tito Mboweni, mais aussi des personnalités du monde des affaires comme le magnat des télécoms zimbabwéen, Strive Masiyiwa, fondateur du groupe Econet Wireless, et le Camerounais Acha Leke, associé principal du cabinet mondial Mc Kinsey&Co. La gent féminine n’est pas en reste avec la ministre de l’Environnement du Nigéria, Amina J. Mohammed, mais aussi Cristina Duarte, l’ancienne ministre des Finances et du plan du Cap Vert, et Mariam Mahamat Nour, ministre de l’économie, du plan et de la coopération internationale au Tchad et la Camerounaise Vera Songwe, qui dirige le bureau Afrique de l’Ouest et Afrique centrale de la Société financière internationale (SFI).

LE DIRIGEANT RWANDAIS ENTEND CREVER L’ABCÈS et enfin donner son lustre à l’organisation dans cette démarche de réforme. Il s’agit, entre autres, d’assurer la santé financière à long terme de l’organisation, de la restructurer et de redéfinir ses priorités : une meilleure division du travail entre la commission, les communautés économiques régionales et les États membres. Le premier objectif du programme de la réforme est l’autosuffisance financière de l’UA. Le défi est de ramener jusqu’à plus de 75% d’ici à 2020 la participation des membres au financement des activités de l’organisation. En 2017, près de 80% des sources de financement de l’organisation proviennent encore des bailleurs internationaux. Les États membres n’ayant contribué au budget qu’à hauteur de 14%. Un progrès par rapport à 2012 où la participation des sources externes s’élevait à plus de 90% car les membres ne participaient qu’à hauteur de 3%. Par ailleurs, Paul Kagamé compte miser sur une des propositions phares de Donald Kaberuka : une taxe de 0,2% imposée aux importations de produits non africains sur le continent. Cette mesure permettrait de financer l’UA à hauteur près de 970 millions d’euros. Il serait, également, temps de s’attaquer aux « mauvais payeurs de l’UA », c’est-à-dire les pays qui ne s’acquittent pas de leur contribution, en renforçant les sanctions y afférentes. Le principal défi est de passer de la parole aux actes et peut-être d’envisager des sanctions pour les mauvais payeurs. Une source requérant l’anonymat au sein du ministère des Affaires étrangères explique que « Madagascar accuse souvent un retard dans le paiement de sa cotisation ». Pour ne pas se voir retiré le droit de vote, la Grande île s’acquitte de ses obligations, d’à peu près 700 000 dollars, avant les sommets.

LA CONSTRUCTION PANAFRICAINE PASSERA, sans aucun doute, par l’instauration d’une Zone de libre-échange continentale (ZLEC). La signature de l’accord prévoyant la mise en place d’une ZLEC lors de la cérémonie de clôture du sommet extraordinaire de Kigali a entériné le début de ce chantier pharaonique.  44 sur 55 pays ont accepté de signer l’accord. Pour le président du Niger, Mahamadou Issoufou, « avec cet accord, les entreprises africaines seront plus compétitives et pourront satisfaire la consommation intérieure, mais aussi répondre aux besoins de cette classe moyenne en pleine expansion et rendre le continent plus attrayant. Désormais, nous allons pouvoir négocier de manière unie les accords internationaux »2. Il a été désigné en 2016 par ses pairs pour mener les travaux. Ce projet de ZLEC, une des pierres angulaires de l’agenda 2063 formulé par l’UA, est en discussion depuis 2012 et permettra de générer près de 2 500 milliards de dollars de PIB cumulés. L’objectif a été établi pour une entrée en vigueur de l’accord en janvier 2019. « Les négociations de cet accord se fondent sur l’importance d’une plus grande intégration commerciale et des avantages qui en découleraient, mais accordent également une importance tout aussi grande à l’égalité, la justice et l’équité, notamment lorsque les engagements en faveur de la libéralisation portent préjudice à ces valeurs »3, note cependant la Commission économique pour l’Afrique.

ET MADAGASCAR DANS TOUTE CETTE HISTOIRE ? L’UA semble être si proche mais si loin, la SADC lui a subtilisée sa place, selon le principe de subsidiarité. L’institution ne semble pas être une réelle priorité pour la diplomatie de la Grande île. Or, les opportunités qu’elle offre sont nombreuses, ne serait-ce qu’en termes de postes à pourvoir. Ainsi, « à cause de considérations politiques, une dizaine de postes de fonctionnaires de l’UA, demeurent vacants pour la partie malgache », note notre source. Alors que ce sont de réelles possibilités pour les diplomates malgaches de faire partie de la grande famille de l’institution panafricaine. Un lobby performant a permis, par exemple, à Victor Harrison d’être élu Commissaire aux Affaires économiques de la Commission de l’Union africaine. C’est le premier malgache à occuper un poste au sein de la commission. Dans d’autres volets, la Grande île peine à formuler clairement ses besoins en accompagnement au sein d’une organisation qui promeut la solidarité entre pays d’Afrique. « Peut-être que nous avons une tendance à penser que nous ne sommes pas Africains et que nous restons en marge de la marche du Continent », commente notre interlocuteur. Une campagne de communication sur les rôles de l’UA, ses missions ainsi que les bénéfices que Madagascar peut en tirer serait donc salutaire. Surtout en vue de l’avenir africain qui se dessine et qui tend vers le libre marché.

BEAUCOUP DE PERSONNES SONT OPTIMISTES et croient en ce renouveau de l’institution panafricaine. Cependant, pour de nombreux analystes, l’UA affiche des ambitions élevées, mais ses moyens restent néanmoins limités. Le défi de l’autosuffisance financière sera, en particulier, un travail de longue haleine. Au niveau interne, l’organisation se heurte également à des difficultés qui datent depuis des années : l’incohérence des approches entre les pays membres. Déjà, la méthode Kagamé ne fait pas l’unanimité. Ainsi, les plus contributeurs au budget de l’UA, comme l’Afrique du Sud, deuxième contributeur après le Nigéria, ont manifesté leur désaccord par rapport à la « taxation Kaberuka ». Le pays de Nelson Mandela, a en effet versé plus de 20 millions de dollars en 2016 à l’organisation panafricaine. Ce projet de taxe inquiète également d’autres pays, qui ont d’ailleurs établi une liste de leurs préoccupations. Tous issus de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), ces pays aspirent à une démarche plus « consensuelle » et une approche plus inclusive et collaborative concernant la mise en œuvre de la réforme. Par ailleurs, d’autres points de la réforme suscitent des polémiques. C’est le cas de l’établissement d’une « troïka » chargée de représenter l’institution à l’international. Composé du président actuel de l’Assemblée, de son prédécesseur et de son successeur, le trio est jugé peu représentatif de toutes les régions du continent. En tout cas, ces obstacles peuvent permettre au Continent noir de grandir. L’Afrique ne se (re)construira pas en un jour.

Julie Raharisoa

1Après la réintégration de Maroc au mois de janvier 2017. La monarchie avait quitté l’UA en 1985 et ce, en signe de protestation contre l’adhésion de la République Sahraouie Démocratique – 2 Interview accordée à Jeune Afrique – 3 www.uneca.org

AUCUN COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE