À défaut de l’application de la loi, la loi du talion prévaut. Les justices arbitraires ramènent notre société à l’état barbare. Zoom sur un phénomène social inquiétant.

Vangaindrano, dans le Sud-Est de Madagascar. 11 janvier. Une jeune fille est assassinée de manière atroce à Lopary. Ses bourreaux enfouiront par la suite son corps dans la boue. La gendarmerie arrête trois individus soupçonnés du meurtre. La foule réclame la tête du trio. Les forces de l’ordre refusent. La ville explose. L’état de droit est une nouvelle fois mis à mal. La situation dans cette ville est l’acmé d’une ambiance explosive généralisée dans toute l’île.

POURTANT, LE 10 JANVIER, le secrétariat d’État chargé de la Gendarmerie publie un communiqué. Il fait savoir que l’entité travaillera jour et nuit pour réduire, voire éradiquer, les vindictes populaires. Un fléau touchant le pays et qui a tendance à s’aggraver. En attestent les chiffres effarants sur ces trois dernières années. En novembre, la Commission nationale indépendante des droits de l’homme (CNIDH) avait déjà dénoncé une situation qualifiée d’« effrayante ». En 2016, ils atteignent un pic avec 40 cas répertoriés à travers tout le pays. Le nombre de personnes lynchées, victimes de coups et blessures – souvent brulées vives – n’est pas non plus moins important. Ajoutez à cela les réseaux sociaux qui en font un caisson de résonnance morbide. 139 morts ont été enregistrés ces trois dernières années, dans un pays se disant démocratique. Dans la plupart des cas, il s’agit de présumés criminels et de bandits de grands chemins multirécidivistes. La population voulait régler leur compte pour de bon et elle a choisi la loi du talion. Vers la fin de 2016, deux cas à part ont attiré l’attention. Une femme a été brulée vive après avoir profané un lieu de culte traditionnel dans le Sud-est du pays. Le 29 décembre, un chef de poste avancé de la Gendarmerie nationale a payé le prix fort, en voulant protéger un présumé assassin, mis en détention sous sa juridiction. Déchaînée, la population s’en est prise à sa personne. L’institution étatique est touchée en plein cœur.

CHACUN TENTE DE DONNER SA VISION sur ce phénomène qui gangrène le pays. Pour Lydia, une femme au foyer de 45 ans victime d’un vol à l’arrachée à Analakely il y a quelques semaines, elle se dit être d’accord avec la justice populaire. « Les malfaiteurs courent toujours les rues et ne sont pas prêts d’abandonner leur mauvaise habitude. Autant priver la société de leur existence nuisible », lance-t-elle amère et écœurée. Et la quadragénaire ne semble pas être la seule à penser que les malfaiteurs méritent la peine maximale. « Ceux qui sont pris en flagrant délit, tuez-les », avait lancé sèchement le député élu à Vohibato, Jean Martin Randrianatoavina, dans son discours lors de son passage dans la commune de Vinanintelo au mois de mars 2016. Des propos explicites qui pourraient officieusement encourager les justices sommaires. Officiellement, toutes les entités de la nation sont hostiles à cette forme de justice expéditive. Les autorités religieuses, le gouvernement, les différents observatoires et les associations œuvrant dans les droits humains ont déjà condamné avec vigueur ces actes de barbarie, qui qu’en soient les victimes. Arson Ndimbizandry, anthropologue social, y est également fermement opposé. « L’organisation sociale malgache est dictée par la cohésion et les liens de parenté. La justice populaire ne se manifeste que dans un village ou dans une communauté où le système judiciaire est jugé non expéditif », argue-t-il. Pour lui, la société malgache opère par inclusions et exclusions. « Elle oppose le « nous » à autrui dans tous les domaines, en définissant les individus selon les multiples groupes structurés qui les englobent, tout en les opposant aux autres groupes similaires. Un membre de la communauté qui fait une transgression à des règles est immédiatement en opposition par rapport au « nous » ».

LA DÉRÉGULATION SOCIÉTALE est pointée du doigt par l’anthropologue. « La société entière peut être en état de faute lorsque les mécanismes régulateurs en sont rompus. L’état de crime entraîne la fin de l’ordre de l’organisation sociale basée sur la parenté, la fin de la sécurité de chaque membre de la société. Bref, le dérèglement général. » Cette explication trouve un certain écho auprès de Hajo Andrianainarivelo, président du parti Malagasy Miara-miainga (MMM). L’opposant déclaré au régime avertit que « la multiplication de ces justiciers privés présage une grande révolution sociale qui ne dit pas son nom. Dès lors que l’on s’attaque à des infrastructures ou aux agents de l’État, cela marque un réel dégout et un ras-le-bol envers tout le système ». Cette sonnette d’alarme s’adresse aux dirigeants qui, d’autant plus, sont restés silencieux, presque passifs, par rapport à la situation. Les seules réactions entendues jusque-là sont celles du Premier ministre Solonandrasana Mahafaly, après les incidents de Mananjary, et celles de la Gendarmerie qui a promis de ne pas laisser impunis ces délits collectifs afin qu’ils ne fassent pas tache d’huile. Mais à entendre le leader du MMM, la seule solution serait de réformer la structure de l’État, sinon d’appliquer à la lettre les textes en vigueur. Une gageure, au vu du délitement sociétal actuel. La justice est l’un des secteurs les plus corrompus. La corruption judiciaire suscite l’impunité et sape l’état de droit. Un système judiciaire à deux vitesses perdure :  pour les riches d’un côté, et pour les pauvres de l’autre. Ce qui contribue à creuser une fracture dans la communauté et à alimenter les foyers de tension. Notée 26/100, la Grande île accuse une chute vertigineuse dans le classement mondial de l’Indice de perception de la corruption (IPC) 2016, et se retrouve à la 145e place sur 175 États.

ARSON NDIMBIZANDRY EXPLIQUE que la seule question de la confiance ou non de la population en la justice ne devrait pas être au centre des débats. Il soutient en effet que la population est un ensemble d’individus qui agit en groupe et en concert. À cet effet, ces individus deviennent une « personne morale », régie par une organisation dictée par les intérêts communs et qui conjugue simultanément sa propre initiative selon l’organisation traditionnelle établie dans sa société et l’initiative de l’État en matière de droit pénal. « À cause de l’absence ou du retard de l’autorité compétente, l’initiative populaire prend le relais. La justice populaire n’est alors qu’un effet voire même un résultat de la prise de responsabilité de la population frustrée par la transgression à ses propres règles. Le retard ou la lourdeur de la procédure des autorités compétentes – qui sont jugées non expéditives – constitue la raison de la prise de responsabilité de la population », prévient-il. En somme, les vindictes populaires ne traduisent pas seulement la perte de confiance envers le système judiciaire mais plutôt une absence ou une insuffisance de la justice dans le lieu où l’infraction a été commise.

DE SON CÔTÉ, LA JUSTICE semble ne pas être très concernée par cette problématique. Le ministère de la Justice n’a pas répondu à notre demande de rendez-vous pour recueillir sa version et ses visions. Une conférence de presse devait se tenir vers mi-décembre, afin d’éclairer la position et les mesures prises par le département. Mais finalement, elle a été annulée. Pourtant, Faniry Ernaivo, fraîchement élue à la tête du Syndicat des magistrats de Madagascar (SMM), rappelle que « nul ne peut se faire justice à soi-même ». Elle s’oppose à toute forme de vindicte populaire et soutient que les jugements sont les attributions de la justice. Néanmoins, elle reconnait que la population a une faible confiance en la justice, mais selon elle, son mandat sera axé sur les travaux qui permettront à la population de retrouver cette confiance à la justice. « Il est urgent d’élaborer un projet qui vise l’égalité des droits et qui conçoit la nécessité d’une solidarité collective entre les personnes d’une société donnée. La justice sociale n’est qu’une construction morale et politique par l’effacement de la frustration ou le sentiment d’être lésé chez les auteurs de la justice populaire », conclut Arson Ndimbizandry. Malgré la défaillance avérée de l’appareil étatique, il est urgent de mettre fin à ces résurgences de pratiques moyenâgeuses.

Hilda Hasinjo

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