La vision est le point de départ de tout processus de développement. Un candidat à la présidence de la République doit avoir la sienne avant de se préparer à une quelconque élection.

25 janvier 2014 – 25 janvier 2018. Pour commémorer le quatrième anniversaire de son accession à la tête de l’État, Hery Rajaonarimampianina présente, devant un parterre de personnalités politiques, d’hommes d’affaires, de hauts fonctionnaires, de dirigeants d’organisations de la société civile, sa vision pour Madagascar en 2030. Bien qu’il ne soit pas encore officiellement candidat à sa propre succession, Fisandratana 2030 se présente déjà comme étant le slogan d’une éventuelle campagne électorale.

MAIS AU-DELÀ DES VISÉES ÉLECTORALISTES, le président de la République se dit convaincu de l’importance d’une vision pour tout dirigeant politique. « Un pays a besoin d’une vision à long terme, sur dix ans, quinze ans, voire plus, pour se développer », a-t-il expliqué au cours de son discours de présentation. Et « un président de la République emmène toujours son peuple à voir loin parce qu’il faut prévoir tous les changements au niveau mondial et au niveau de l’environnement », a-t-il ajouté. La vision apparait, en effet, comme un préalable à l’élaboration de toute politique économique et sociale en ce qu’il indique aux citoyens l’horizon à atteindre. « Une vision pour le développement d’un pays peut être formulée, soit par un individu, soit par un groupe. Elle peut l’être d’une manière unilatérale ou consensuelle. Le plus important est que la grande majorité des électeurs votent pour celui ou ceux qui va (ou vont) l’appliquer », trace Adrien Ratsimbaharison, professeur de sciences politiques à Benedict College, Columbia en Caroline du Sud, aux États-Unis. « Une vision est une ambition, une volonté XXL, plus grande qu’un objectif. Une bonne formulation de la vision doit être saisissante, compréhensible, sensuelle et facile à mémoriser. Le plus souvent une vision intègre les valeurs ou les philosophies directrices du pays »2, renchérit Hery Andry Rakotonanahary, sociologue.

« UN PAYS QUI A UNE VISION SAIT de quoi exactement demain sera fait. La vision fait partie des concepts de la planification stratégique. Elle est utilisée pour construire le futur de manière consciente et responsabilisante au niveau d’un pays ou d’une organisation », confirme d’ailleurs ce dernier. « C’est un moyen pour attirer l’attention de tout le monde afin de se focaliser sur un horizon commun », indique Hugues Ratsiferana, DG de l’Agence malagasy de développement économique et de promotion des entreprises (AMDP) et proche conseiller du président de la République. Définir une vision semble pourtant un luxe que certains hommes politiques ne se permettent pas, ou ne peuvent pas toujours se permettre. « Arrivés au pouvoir souvent par hasard, à la faveur d’une crise politique, les dirigeants n’élaborent leur vision qu’une fois au pouvoir. Certains n’en définissent même pas durant tout leur mandat, signale Solofomiandra Razanatsoa, doctorant en sciences politiques, rappelant que le Boky Mena, le Madagascar action plan (Map) ou le Fisandratana 2030 ne sont proposés par leurs auteurs que lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir ».

« PRENONS JUSTE UN EXEMPLE, celui de l’aéroport international d’Ivato. Il a été construit dans les années 70 pour accueillir initialement 500 000 passagers. Aujourd’hui, le trafic a plus que triplé. À cette image, nos infrastructures de base peinent à suivre notre croissance. Est-ce dû à un manque de vision ? Sûrement », répond Hugues Ratsiferana. Pour expliquer cette absence de vision, ou cette définition de vision bien après l’accession au pouvoir, les hommes politiques invoquent justement les crises politiques et les urgences que celles-ci impliquent dans la gestion du pays. « Les programmes antérieurs de lutte contre la pauvreté, dans leur conception n’étaient pas sous-tendus par une vision globale et à long terme, se limitaient à faire face aux “ épiphénomènes ” et non aux sources réelles des problèmes, et traitent la pauvreté comme un problème sectoriel venant s’ajouter aux programmes économiques », écrivent les auteurs du Programme national de développement (PND), le plan quinquennal élaboré au lendemain de l’accession au pouvoir de Hery Rajaonarimampianina. Mais même ce dernier, qui se targue d’être le seul à avoir une vision contrairement à ses prédécesseurs, reconnaît s’être limité à un plan de court terme durant son premier mandat. « Le PND est conçu pour une période limitée à quatre ou cinq ans, a-t-il rappelé au cours de la cérémonie du 25 janvier 2018. On ne peut pas attendre que ce plan arrive à terme pour réfléchir aux dix ans à venir, a-t-il poursuivi, en soulignant que Fisandratana 2030 prendra le relais lorsque le PND sera arrivé à échéance ». De manière plus prosaïque, les politiques tendent à confondre bien souvent vision, projet de société, et programme. Ce qui peut occasionner des dysfonctionnements une fois qu’ils sont en poste. Le professeur de sciences politiques explique : « les différences entre vision, projet de société, et programme se situent au niveau ou ces concepts se trouvent. On a besoin d’une bonne vision pour confectionner un projet de société et des programmes politiques, économiques et sociaux. D’autre part, un projet ou un programme sans vision (ou avec une vision erronée) peut entrainer une catastrophe sociétale ». Ce qui pourrait expliquer les crises que la Grande île subit de manière régulière depuis les années 70.

CERTES, HERY RAJAONARIMAMPIANINA a formulé une vision quelques mois après son investiture, celle d’une Nation moderne et prospère. Mais, arguant de la situation politico-économique du pays qui sortait d’une crise longue de cinq ans, son PND – un « plan intérimaire de relance » ­– couvrant une courte période, allant de 2014 à 2019, indique avoir dû « mettre en cohérence urgences et réformes à long terme ». « En raison des différentes crises politiques traversées par le pays, nous avons dû saucissonner notre histoire, ce qui a dû nous emmener à découper en petits morceaux nos visions », souligne d’ailleurs le chef de l’État. En écho, Hugues Ratsiferana soutient que « dorénavant le PND intègre le Fisandratana 2030. Le plan sert la vision qui va transformer le pays ». Comme Hery Rajaonarimampianina, Marc Ravalomanana a dû, au cours de son premier mandat, gérer les effets de la crise. Il a attendu le deuxième mandat pour présenter son Map, un plan quinquennal de développement, sous-tendu par la vision « Madagascar naturellement », mettant en avant une « Nation prospère » avec une « économie à forte croissance », « respectant, protégeant et utilisant de manière responsable son environnement », et assurant à son peuple « une bonne santé et un accès à une éducation de qualité ». Sauf que, le Map, censé couvrir la période 2007-2011, a été coupé dans son élan et n’a pu être mené à terme, une crise politique étant survenue dès la deuxième année de sa mise en œuvre. Or, « les Malgaches ne sont pas patients, surtout quand ils sont dans la difficulté », regrette Hugues Ratsiferana. « Il n’y a pas de date de péremption d’une vision tant qu’une frange de la population y croit, la possibilité que les situations décrites dans la vision se réalisent est toujours là. Les États-Unis ont bien eu leur premier président noir des décennies après le discours de Martin Luther King », fait remarquer Hery Andry Rakotonanahary. Du côté du HVM, l’on mise sur l’effet rassembleur du Fisandratana 2030, pour que cette vision puisse s’inscrire dans la continuité. « La plupart des grands programmes politiques, économiques et sociaux ont été formules par des visionnaires qui les ont conçus individuellement. Par exemple aux États-Unis, les grands programmes pour résoudre les problèmes de la grande dépression ont été conçus individuellement par Franklin D. Roosevelt et quelques conseillers. À Madagascar la révolution socialiste avec ses différents programmes ont été élaborés par Didier Ratsiraka et quelques individus qui ont voulu l’aider », fait remarquer Adrien Ratsimbaharison. Du côté de Marc Ravalomanana, Map, la deuxième version, serait en cours d’élaboration…

DENIS ALEXANDRE LAHINIRIKO, DOCTEUR EN HISTOIRE, se veut de son côté plus nuancé. À l’entendre, les crises seraient plus la conséquence d’une vision inadaptée que la cause de l’échec de sa mise en œuvre ou de son absence en début de mandat. Car s’il estime que des visions ont été formulées par les dirigeants politiques successifs, il soulève que « leur mise en œuvre a échoué parce qu’elles ne sont pas toujours conformes aux valeurs sociétales malgaches ». Se basant sur « l’unanimisme, l’une des valeurs fondamentales de la société malgache, le docteur en histoire précise que dès lors qu’un dirigeant n’incarne plus cet unanimisme, dès lors qu’un régime est contesté, il est rejeté, renversé. Il n’incarne plus l’image du “raiamandreny” capable de fédérer et d’assurer l’harmonie sociale. Pour les Malgaches, poursuit-il encore, la vision d’une société harmonieuse est jugée plus importante que l’adoption des valeurs telles que la démocratie libérale, par exemple, plus importante même qu’un éventuel développement dans le sens que les économistes donnent à ce terme ». Or, rappelle-t-il, « les visions développées jusqu’ici se sont plus inspirées des valeurs occidentales comme la social-démocratie sous le PSD, le socialisme et le tiers-mondialisme avec Ratsiraka, puis le libéralisme avec le capitalisme et la démocratie libérale en corollaire, que de cette harmonie sociale à laquelle les Malgaches aspirent ». Traçant le même sillon, Hugues Ratsiferana indique que « la vison doit être une projection de ce que la société veut ».  En écho le professeur de sciences politiques à Benedict College exlique qu’« en général, les visionnaires partent des problèmes qui existent. Ils cherchent des solutions à travers l’histoire ou à travers les pratiques dans le monde. Ensuite, ils déterminent les solutions qui conviendraient au pays, demandent des conseils ou complément d’information à quelques experts. Ensuite, ils proposent leur vision a tout le monde ».

FAUTE D’ADHÉSION POPULAIRE, ces visions n’ont donc pu se concrétiser, et se sont ainsi soldées par des crises. Ces crises ont ensuite conduit au pouvoir des hommes qui n’avaient avec eux aucune vision parce qu’ils ne se sont pas préparés. Et quand ils arrivent au pouvoir, ils définissent des visions qui sont adossées aux exigences et aux programmes internationaux, ainsi qu’à des valeurs dans lesquelles leurs électeurs ne se reconnaissent pas. Ce qui amène à nouveau à des crises. Un cercle vicieux dont Madagascar ne pourra sortir que « s’il revient à ses valeurs traditionnelles en les adaptant à la modernité », suggère le Père Sylvain Urfer, membre de l’Observatoire de la vie publique (Sefafi). Car, si celui-ci reconnaît que les hommes politiques mettent en avant les valeurs sociétales malgaches quand ils définissent leurs priorités ou quand ils dirigent le pays, « ces valeurs sont souvent dévoyées et instrumentalisées pour défendre certains intérêts particuliers », regrette-t-il, en prenant l’exemple du «fihavanana » dont la mise en œuvre est souvent « réduite à la famille, au clan, à l’ethnie ». Cette vision basée sur les vraies valeurs, « elle doit être proposée dans le cadre d’une candidature », souligne Solofomiandra Razanatsoa, et non donc en cours de mandat. Et « elle doit avoir été définie au sein d’un parti dont les membres auront discuté avec les citoyens et les auront écoutés », renforce Hery Andry Rakotonanahary. Une fois élaborée, la vision doit être partagée. « Conséquemment, si la grande majorité des électeurs s’intéressent aux visions des candidats pour le développement de leur pays, alors il serait stupide de la part des candidats de ne pas en parler aux électeurs pour obtenir les votes de ces derniers. En d’autres termes, la vision pour le développement du pays n’est importante que si les électeurs s’y intéressent vraiment », explique Adrien Ratsimbaharison. « Plus un parti affirme et communique fortement sa vision, plus elle a des chances d’avoir l’adhésion des citoyens et des partenaires, et ce qui y est se réalisera en conséquence. Une vision agit comme une prophétie autoréalisatrice car il s’agit d’une croyance sur le champ des idées et des ambitions », conclut le sociologue.

Iloniaina Alain

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