Covid-19 : dans l’épreuve d’une crise à multiples niveaux 

Covid-19 : dans l’épreuve d’une crise à multiples niveaux 

Le président de la République a pris à bras le corps la gestion de la crise sanitaire. Il a voulu être incontournable sur le front de la crise provoquée par le Covid-19.

Le ton est martial. Le regard vif. Dans une de ses allocutions télévisées, Andry Rajoelina, lâche un petit tacle – comme il a souvent l’habitude de le faire ces derniers temps – pour résumer l’ampleur de la crise économique provoquée par le Covid-19. Pour lui, le choc est semblable à la crise de 2002. Sur le fond, il n’a pas eu tort. Jugez-en plutôt : entreprises franches menacées, tourisme à l’arrêt, croissance quasi en berne, Petites et moyennes entreprises (PME) au bord de l’agonie… Surtout, le parallèle peut être fait sur le confinement d’Antananarivo et Toamasina, qui s’est, par moment, rapproché des barrages économiques instaurés en 2002. Même si une pénurie a pu être évitée, grâce à la célérité des actions prises par le ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat (Mica) et les forces de l’ordre, l’approvisionnement des Produits de première nécessité (PPN) a été quelque peu perturbé. Après la crise de 2009, le chef de l’État doit à nouveau faire face à une épreuve autrement plus difficile que les négociations avec les médiateurs mandatés par la SADC.

Mesures et dispositifs

Durant cette crise du Covid-19, l’exercice est difficile pour Andry Rajoelina : contenir l’expansion de la maladie, tout en maintenant la subsistance de millions de Malgaches. La mission est loin d’être facile car le chef de l’État a hérité d’un pays fragile. Les nombreuses crises que le pays a traversées ont fait en sorte que le moindre choc socio-économique ou environnemental affaiblit de nouveau la Grande île. Madagascar était prévenu. L’une des pires pandémies de ce début du 21e siècle allait frapper à sa porte, tôt ou tard, malgré sa situation insulaire. « Le meilleur conseil à donner à l’Afrique est de se préparer au pire et de se préparer dès aujourd’hui », avait tonné Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le 18 mars, à Genève. Le numéro Un de l’État lui-même s’est chargé d’annoncer la (mauvaise) nouvelle en direct sur les ondes de la télévision et de la radio nationale, le 20 mars. Quelques semaines avant la confirmation des cas, l’Exécutif a tâtonné en essayant de trouver la bonne formule.

Dans un premier temps, face à la pression de l’opinion publique qui avait exigé la fermeture des frontières, le ministre des Transports, Joël Randriamandranto, avait d’abord appelé à la prudence. « Avant de prendre une quelconque décision, il faut analyser toutes les éventuelles conséquences que la fermeture de nos frontières pourrait créer », avait-il souligné devant les parlementaires, le 12 mars, au cours de son exposé sur les mesures et dispositifs mis en place par son ministère pour éviter l’entrée du Covid-19 à Madagascar. Autant les politiques que les citoyens étaient circonspects face à la valse-hésitation de l’Administration. « Depuis le début, il y avait une ambition déplacée de l’exécutif. La situation n’a cessé de se dégénérer alors qu’il prétendait être à la hauteur. Nous avons avancé à contre-sens de l’adage : “mieux vaut prévenir que guérir”», juge sévèrement le député de l’opposition Mamy Rabenirina, élu Tiako i Madagasikara (Tim), à Ambohidratrimo.

Réalités mouvantes

La découverte des premiers cas a précipité les décisions politiques. La Grande île a dû fermer ses portes, comme de nombreux autres pays d’ailleurs. Les mesures de prévention qui en ont découlé, notamment le confinement d’Antananarivo et de Toamasina, ont ralenti considérablement l’économie, ne serait-ce que l’interdiction pour les transports collectifs de circuler, la fermeture des commerces non essentiels, etc. Andry Rajoelina a donc dû manœuvrer avec les réalités mouvantes du moment. La situation exceptionnelle qui prévaut au pays lui a permis de piloter à sa guise. Ce qui a fait grincer les dents des organisations de la société civile et des activistes. « La crise sanitaire et les mesures de confinement ne doivent pas servir de prétexte au harcèlement des lanceurs d’alerte, à l’embargo civique, à l’altération de la liberté d’expression et à la propagation des menaces de censure. (…) Elles doivent, au contraire, favoriser la transparence et le dialogue, de bonnes pratiques à même de rassurer la population et de rendre plus tolérables les mesures exceptionnelles de restriction de certaines libertés individuelles », avait prévenu Transparency International – Initiative Madagascar. La « restriction de certaines libertés individuelles » s’est traduite aussi en une traque quasi permanente sur les colporteurs de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux. La liberté de pensée n’est pas sortie indemne de la crise du Covid-19.

Le chef de l’État en a usé et abusé en saturant l’espace médiatique, en se substituant, à certains moments, à l’Exécutif. Ainsi, le président de la République est apparu en dix jours, plus de fois qu’il ne l’a fait en un an et quelques mois de mandat, à travers une dizaine d’émissions diffusées en direct sur la chaine nationale et relayées par les autres stations. Il a été sur tous les fronts dans cette lutte contre la pandémie Covid-19. À chaque fois, en plus du compte-rendu de l’évolution de la maladie, il a été question d’apporter des solutions aux problèmes engendrés par les contraintes liées à la crise sanitaire. « Aucun État au monde ne s’est attendu à ce que les impacts de cette maladie soit aussi grave. Aucun système ne s’y est préparé », nous livre Mariana Rakotoseheno, étudiante en science politique. L’État malgache n’est pas une exception.

L’« hyperprésence » du président de la République était « obligatoire », au vu de ce challenge, estime le Dr Adolphe Rakotonandrasana, enseignant de management politique. « Ce style de leadership autocratique est favorable et conseillé dans le contexte d’une situation exceptionnelle. Autrement, tout le monde fera “n’importe quoi” », estime-t-il. Néanmoins, Mamy Rabenirina regrette le « centralisme dans la gestion de la crise. Le ministre de la Santé publique a été relégué au second plan alors qu’il s’agit ici d’une urgence sanitaire qui devrait concerner avant tout ce ministère». L’impréparation manifeste de la Grande île a conduit à une communication indigente et à trouver des solutions presque au jour le jour, à travers les aides sociales (voir article p. 46). « L’État s’est retrouvé piégé dans un cercle infernal de décisions prises à la hâte, sans mesures d’accompagnement », glisse Mariana Rakotoseheno. Par exemple, les autorités que nous avons interrogées ont été incapables de renseigner sur le nombre de lits disponibles en salles de réanimation.

Ton messianique

Heureusement, le nombre de cas a suivi une courbe stable. Les cas nécessitant une réanimation étaient quasi-nuls. Devant ces équations complexes, le président de la République a dû agir et vite. L’Exécutif a été également sommé de suivre le mouvement au pas de charge, dans une ambiance d’indiscipline effarante de la population. Ce qui a donné bien souvent à des saillies de la part de l’opposition. « Les responsables chargés de répercuter au niveau régional les décisions prises au sommet doivent être capables de suivre ses pas », estime Eugène Rajaofera, ancien journaliste politique et administrateur civil. Comme d’habitude, les responsabilités vont souvent au-delà de la compétence des personnels et la description des tâches, même si les rôles et les attributions n’ont pas toujours été clairs dans la gestion des affaires publiques. « Dans cette lutte, il faut la collaboration de toutes les institutions, une solidarité gouvernementale et la prise de responsabilités à chaque niveau. À cet effet, une communication saine devrait être à la base des actions », soutient Adolphe Rakotonandrasana.

En termes de communication, un ton plus « messianique » a été adopté par le président de la République pour faire passer la pilule du déconfinement – progressif et inéluctable – face à une pression économique de plus en plus accrue. Andry Rajoelina a ouvert la brèche le soir du 8 avril, sur la chaîne nationale. « J’ai reçu une lettre, le 24 mars, indiquant que Madagascar possédait le remède qui pourrait guérir le coronavirus », souligne-t-il, avec le triomphe modeste. Un reportage est diffusé à la télévision nationale pour mettre en avant la prophétie d’une Brésilienne sur le grand rôle mondial que tiendra la Grande île dans cette pandémie. Le reportage a été partagé également sur le compte Facebook officiel du président de la République.

La boucle est bouclée quand le numéro un de l’État annonce fièrement le lancement du Covid-Organics, le 21 avril, « un remède traditionnel amélioré à la fois préventif et curatif » dans la lutte contre le coronavirus pour accompagner les dispositifs de déconfinement. Le Covid-organics a été élaboré suite aux travaux scientifiques des chercheurs de l’Institut malagasy de recherches appliquées (Imra), et est composé d’artemisia et de plantes médicinales locales. Avec la plante médicinale miraculeuse, l’artemisia en l’occurrence, qui pourrait ainsi « changer le cours de l’Histoire », la Grande île a procédé peu à peu à son retour à la normalité, avec, néanmoins, toujours en arrière-pensée sa situation extrêmement fragile.