Entrepreneuriat : un domaine sur lequel Madagascar devrait sérieusement se pencher

Entrepreneuriat : un domaine sur lequel Madagascar devrait sérieusement se pencher

Il est présenté comme « la » solution miracle à tous les maux. L’entrepreneuriat est une solution réaliste pour développer l’économie. Néanmoins, de nombreuses chausse-trappes demeurent persistantes. Plongée au cœur du système.

« Les jeunes ont tellement de bonnes idées mais il n’y a aucun soutien. Personne ne veut se mouiller pour risquer d’investir avec eux. Je trouve que c’est vraiment dommage parce qu’à Madagascar, on ne pourra avancer qu’avec les petites entreprises qui créent des emplois. J’ai l’impression que personne ne s’en soucie », raconte d’emblée, Tantely Rakotobe. La jeune entrepreneure est un peu amère, elle œuvre dans le secteur agricole.

Combat

En effet, cette jeune femme et mère de famille, entrepreneure a déjà vécu une traversée du désert dans le monde impitoyable de l’entrepreneuriat où il y a une forte discrimination envers les femmes qui souhaitent entreprendre, si l’on se réfère à l’étude menée par le Global entrepreneurship monitor (GEM), en collaboration avec l’Institut national de la statistique (Instat) et l’Institut national des sciences comptables et de l’administration d’entreprises (Inscae), en 2018. « L’entrepreneuriat est un combat quotidien », nous livre-t-elle. Avant de nous expliquer qu’ayant choisi, à un moment de sa vie d’entrepreneure, de changer de cap, elle a tout perdu. « J’ai tout perdu dans le secteur agricole, dit-elle. Je pensais que j’allais beaucoup y gagner mais je me suis trompée. J’ai tout perdu et il fallait que je rebondisse ». Elle a toutefois pu obtenir un prêt auprès d’une agence de microfinance pour pouvoir redémarrer ses activités.

Peu d’entrepreneurs ont cependant la chance de Tantely Rakotobe. En effet, il n’est pas nouveau qu’obtenir un financement auprès des banques ou autres institutions de crédit est très difficile. S’il est question d’entreprises naissantes, de startups ou d’entreprises catégorisées comme étant des Petites et moyennes entreprises (PME). « À Madagascar, on a une économie qui est un peu polarisée entre d’une part, beaucoup d’entrepreneurs très informels, et  de l’autre, de grosses structures “corporate” très fortes. Au milieu, on a ce qu’on appelle les PME qui sont prises en tenaille entre les deux et qui ont difficilement accès à des financements », note Eric Ravohitrarivo, chargé d’investissement au sein de Miarakap, un fonds d’investissement à impact dédié aux PME et aux startups à Madagascar (voir son interview p.39).

Un écosystème peu incitatif

Pour avancer vers une réelle promotion de l’entrepreneuriat, il est donc primordial d’asseoir un écosystème favorable. Le schéma classique étant, selon Eric Ravohitrarivo, « la détection des talents à travers des concours, des “pitchs”, etc. (un exercice de communication court et impactant. C’est une présentation efficace et percutante d’un projet pour convaincre en peu de temps, NDLR), le développement d’incubateurs; puis, en termes de financement, l’amorçage, le capital développement, le capital transmission et le capital retournement ». La réussite des PME et des startups dépend de cette chaîne de valeurs qui nécessite l’intervention de différents acteurs qui prennent différents niveaux de risques à différentes étapes de la vie d’une entreprise. Ces acteurs peuvent ainsi être les diverses structures d’accompagnement dont les entrepreneurs ont besoin.

« Nous sommes dans un environnement  concurrentiel et les concurrents des structures malgaches ont beaucoup d’organismes d’appui », rappelle Falihery Ramakavelo, économiste et directeur général de l’école de tourisme et hôtellerie Vatel. En guise d’exemple, il cite les appuis auxquels ces entreprises qui ont des capitaux étrangers ont accès : formation, financement… Le tout accompagné d’un environnement légal souvent favorable dans leurs pays d’origine. « Les entreprises doivent absolument être accompagnées par les banques parce que leurs concurrents sont financés par les mécanismes financiers de leurs pays d’origine. Si les structures malgaches ne sont pas financées, elles ne seront pas compétitives », souligne notre interlocuteur. En ce qui concerne l’environnement juridique, l’économiste n’a pas manqué de soulever la grande problématique du système judiciaire malgache. Pour lui, l’environnement juridique serait en faveur de l’entrepreneuriat le jour où « quand une entreprise est en conflit avec une personnalité physique ou morale, ou quand elle se fait arnaquer, les fautifs et les escrocs  seront pénalisés par le tribunal ».

 Avancées

Le rapport national sur Les enjeux et défis de l’entrepreneuriat à Madagascar en 2018, réalisé conjointement par le Groupement des entreprises à Madagascar (Gem), l’Instat et l’Inscae, a identifié comme obstacles au développement de l’entrepreneuriat « l’absence de politiques publiques, l’absence d’aide au financement ainsi que le contexte social, politique et institutionnel ». Toutefois, on  peut remarquer que des efforts sont déployés par les acteurs à plusieurs niveaux afin d’améliorer l’écosystème entrepreneurial. Raison pour laquelle, toujours d’après les résultats de cette étude, « contrairement à ce qui se passe dans la plupart des pays du sud, Madagascar jouit plutôt d’un entrepreneuriat dit “d’opportunité” que d’un entrepreneuriat dit “de nécessité” même si l’aspect innovant n’est pas toujours évident ». L’entrepreneuriat de nécessité se caractérise « par une faible valeur ajoutée des produits/services ou une faible innovation ». Tandis que l’entrepreneuriat d’opportunité est surtout constaté dans les pays du Nord où « l’innovation fait davantage partie des  projets de création d’entreprise ».

De plus, toujours d’après cette étude du GEM, en 2018, Madagascar se positionne au 8e rang sur 48 pays, en termes d’activité entrepreneuriale, avec un score de 20,7%. Ce qui signifie également que la culture entrepreneuriale commence à s’ancrer petit à petit chez les Malgaches. L’État a lancé son propre programme baptisé Fihariana qui a eu  un succès retentissant, en termes de dossiers déposés, et qui a pour principal objectif de donner à la fois un appui technique  et  financier aux jeunes, ou moins jeunes d’ailleurs, désireux d’entreprendre. Les fonds alloués varient entre 200 000 ariary et 200 millions d’ariary.

« L’ouverture des marchés, l’élaboration à venir de politiques publiques ainsi que l’accès aux infrastructures physiques et de services » encouragent cette activité entrepreneuriale, selon ce rapport national. Sachant que pour fonctionner, l’entrepreneur a besoin d’un écosystème bien structuré : administration publique, services publics, que ce soit au niveau fiscal, statistique, sécuritaire, ou en termes d’aménagement du territoire. Ce rôle important est dévolu à l’État. C’est dans cette structuration idéale qu’il y a un grand besoin d’appuis financiers. « Nous aurions besoin de l’appui des bailleurs de fonds ou tout simplement de l’argent de l’État pour mettre en place les infrastructures nécessaires pour le bon fonctionnement des entreprises », souligne Falihery Ramakavelo.

  Rôle économique

Ces préalables doivent être satisfaits pour que l’environnement soit favorable. Le marché est encore très large à Madagascar en ce qui concerne l’entrepreneuriat. Les besoins les plus basiques, en biens et services sont loin d’être satisfaits et sur lesquels il y a encore très peu d’acteurs qui se positionnent. Cependant, la tendance des consommateurs est encore de privilégier les produits importés. Si bien que les productions locales, faute de demandes au niveau local, sont paradoxalement tournées vers l’exportation. L’entrepreneuriat joue donc un rôle économique important. « La Grande île manque d’entreprises. Nous importons presque tout. Pourtant, si on veut que Madagascar crée de la richesse, il faut qu’on produise. L’entrepreneuriat crée la richesse dans un pays », tonne le directeur général de l’école internationale d’hôtellerie et management Vatel, en soulignant le fait que créer une entreprise équivaut à créer de l’emploi.

Créer des entreprises serait une opportunité de lutter contre le chômage et le sous-emploi des jeunes, notamment. « Madagascar recense 119 districts, près de 1 600 communes et 17 000 fokontany. Dans chaque fokontany, il y a un besoin de coiffeurs, de médecins… de services minimums qui font vivre le village, argue-t-il. Dans chaque district, normalement il devrait y avoir une industrie qui fabrique des vêtements, des médicaments, des tables, etc. Ce qui compte donc c’est le nombre de personnes qu’il faudrait convertir en entrepreneur ». Eric Ravohitrarivo renforce ce constat. Pour lui aussi, la Grande île a « de vrais besoins basiques qui attendent d’être satisfaits ».

La foi

Des efforts ont indéniablement été fournis pour permettre à Madagascar de se distinguer des autres pays du sud en termes d’entrepreneuriat. Néanmoins, de nombreux défis restent à relever et un énorme chantier se dresse devant les acteurs du monde entrepreneurial. Ce, non seulement afin de pouvoir développer le secteur mais surtout pour faire en sorte que l’entrepreneuriat assure son rôle de levier du développement et de facteur de croissance économique pour Madagascar. La situation est, en effet, telle que, comme la décrit Tantely Rakotobe, « ceux qui sortent des grandes écoles et des universités travaillent pour des salaires de misère, n’ont pas le choix sur leur carrière, tombent dans le sous-emploi. Ils voudraient bien entreprendre, mais ils n’osent pas parce qu’ils n’ont pas le fonds nécessaire alors qu’ils ont la volonté ».

Elle avance sa solution : « il faudrait que les agences de crédit soient plus souples et moins gourmandes dans leur taux d’intérêt. Il est important d’accompagner les entreprises et les startups à travers les “mentorings” et les coachings ». Cette approche est communément admise dans le milieu entrepreneurial. Certes, l’entrepreneuriat a besoin de fonds, cependant, actuellement, certains ont tendance à se pencher davantage sur la recherche de financements que sur l’amélioration de tout le système en amont. « Le financement n’est pas le fondement du problème dans l’entrepreneuriat. C’est vraiment la capacité à créer de la richesse. Si vous donnez de l’argent à une personne qui est incapable de créer de la richesse, c’est un trou sans fond. C’est de l’argent perdu », précise Falihery Ramakavelo.  En plus de l’amélioration en termes de contextes socio-politique, institutionnel et économique, il faut nécessairement passer par l’éducation. Cultiver l’esprit entrepreneurial chez les jeunes, les accompagner, les former aussi bien sur les domaines basiques qu’un entrepreneur devrait maîtriser, que sur des domaines spécifiques suivant leurs secteurs d’activité, et surtout leur apprendre à avoir confiance en eux. La foi, l’esprit marketing et la confiance en soi jouent un rôle important dans le monde entrepreneurial. « Il est primordial de “créer des entrepreneurs” qui auront la capacité de créer de la richesse », conclut notre interlocuteur. 

Au fait, c’est quoi une startup ?

Le concept de startup est très en vogue actuellement. Comme le souligne Eric Ravohitrarivo, « il y a une effervescence autour de la chose alors que ça a une définition très précise ». En effet, il est nécessaire de bien distinguer la startup d’une simple petite ou moyenne entreprise naissante. « Ce n’est pas parce qu’une entreprise débute ses activités que c’est une startup », commente-t-il. La startup est principalement caractérisée par « l’innovation », mais surtout « par un énorme potentiel de croissance qui nécessite beaucoup d’argent ».

Ce que vient renforcer Falihery Ramakavelo. En effet, d’après ses explications, « une startup est une entreprise comme une autre qui, généralement, est de taille moyenne et qui a le potentiel de devenir plus tard, une grande entreprise à forte valeur ajoutée ». Les startups ont la particularité d’être généralement dirigées par des jeunes qui maîtrisent la nouvelle technologie et d’avoir de forts potentiels de développement correspondant à une logique de déploiement et de financement particulière. Ces structures sont souvent aidées par des fonds d’investissement, le capital-risque, qui vont rentrer dans le capital de l’entreprise. Ces organismes financiers prennent des risques, mais en même temps, ils vont pouvoir bénéficier de toutes les retombées et des profits dégagés par l’entreprise.