Impact social : repenser le modèle social

Impact social : repenser le modèle social

La crise sanitaire qui a ébranlé le monde entier depuis le début de cette année n’a pas épargné Madagascar. Elle a, comme dans beaucoup d’autres pays du monde – y compris les nations les plus puissantes – mis en exergue la faille dans le système social. Décryptage.

Première quinzaine de confinement. Il est 9 heures à Andohalo, à Antananarivo, la capitale de la Madagascar. Derrière l’apparence pittoresque de la haute ville, les rares personnes à devoir sortir de chez eux pour faire le marché se hâtent dans la rue. Narindra, 27 ans, lavandière du quartier passe son temps à compter les passants devant sa maison. Elle est triste et abattue. En temps normal, ces gens viennent lui remettre des sacs de linges à laver. En temps normal, à cette heure-ci, elle devrait déjà finir de rincer son premier lot de linges avant d’aller au marché pour acheter quelques  kapoaka de riz et un peu de légumes. «Cela fait trois jours que plus personne n’est venu recourir à mes services. Mes enfants et moi, nous devons manger », soupire-t-elle. Narindra s’est inscrite auprès de son fokontany pour bénéficier du kit Tsinjo annoncé par le président de la République dans le cadre du plan d’urgence sociale, le 24 mars dernier. Une semaine plus tard, elle n’a toujours rien reçu.

Problème de données

Au total, selon les responsables au sein de la Commune urbaine d’Antananarivo (CUA), plus de 4 000 lavandières sont inscrites sur la liste des personnes bénéficiaires des aides de survie de l’État. Mais pour la première semaine, tout ce beau monde ne bénéficiera pas de ce kit. La raison en est que les données sont peu fiables. « Les chiffres ont été manipulés à un niveau ou à un autre. Nous ne savons pas comment ont été choisis les premiers bénéficiaires de ces aides, explique le secrétaire du fokontany d’Ambohidroa, dans le sixième arrondissement. Pour cette deuxième semaine, nous avons dû refaire les décomptes. Nous sommes en train de faire du porte-à-porte pour recenser de nouveau les habitants de notre quartier et identifier qui sont les personnes les plus vulnérables ». Au vu des multiples couacs, le chef de  l’État a suggéré une nouvelle méthode de travail pour la deuxième quinzaine de confinement.

« Problème de données ».  La phrase est lâchée. D’aucuns reconnaissent que le problème de la prise en charge sociale à Madagascar est justement la non fiabilité des données.  L’État  a annoncé une aide destinée à 240 000 personnes dans deux grandes villes, à savoir Antananarivo et Toamasina, pour la dernière semaine du mois de mars. Sur papier, les bénéficiaires devraient être des personnes qui ont vu leur source de revenus suspendue à cause de la pandémie. Durant son allocution le 24 mars, Andry Rajoelina a dévoilé que le plan d’urgence social se chiffrant à 10 milliards d’ariary qui seront financés par le Fonds d’intervention pour le développement (Fid). « Plus que jamais, des mesures de transparence doivent être mises en place pour garantir que l’argent aille là où il doit être investi pour surmonter la crise et que les co-contractants de l’administration soient redevables », alerte Transparency International – Initiative Madagascar.

Une stratégie nationale

Selon les chiffres du Pnud, repris dans l’étude sur le Financement de la protection sociale à Madagascar (2018), 91% de la population malgache vivraient en dessous du seuil international de pauvreté fixé à deux dollars par personne et par jour. Depuis 2018, la mise en place d’une stratégie nationale de protection sociale a été étudiée (voir encadré). Une stratégie dont la mise en œuvre aurait permis de mieux faire face à cette catastrophe car elle aurait permis à

75 000 ménages vulnérables par an de bénéficier de couverture sociale. L’application de cette stratégie nationale reste pour le moment en suspens. « Le gouvernement a adopté une stratégie. Cependant, les moyens financiers pour sa réalisation n’ont pas été donnés. Les actions sociales réalisées s’éloignent de ce qui a été prévu. Par exemple, le ministère de la Population parle de villages sociaux qui ne sont inscrits nulle part dans le document cadre et dont les bénéficiaires ne sont pas clairement décrits. Les partenaires techniques et financiers financent la stratégie et font les activités de transferts monétaires et d’appui sans une véritable implication de l’État malgache, ne serait-ce que du point de vue institutionnel », déplore Hony Radert, secrétaire général du Collectif des citoyens et des organisations citoyennes (CCOC).

Depuis 2017, l’État planche sur la mise en place d’une structure permettant d’assurer le minimum vital de 80% des Malgaches officiellement pauvres. « Un ensemble d’interventions qui permet de prévenir les risques, de faire face aux divers chocs (naturels, socio-économiques, culturels, politiques…) et d’assurer une sécurité minimale du revenu et l’accès de la population aux services sociaux de base  à la population, en particulier des groupes les plus vulnérables », souligne la Stratégie nationale de protection sociale et de ses exécutants.  Dans ce document de 54 pages, une attention particulière est accordée aux « groupes les plus vulnérables ». L’application de cette stratégie nationale de protection sociale déjà mise en place aurait pourtant permis d’amortir le choc de la crise sanitaire qui frappe de plein fouet le pays. Elle indique notamment une prise en charge monétaire des foyers les plus vulnérables. À travers la couverture de santé universelle, à laquelle ces derniers sont souscrits par l’État, ils auraient bénéficié d’un minimum de soins. Mais rien ne s’est fait à ce jour.

L’impératif de la formalisation

Une grande frange de la société tananarivienne a été tiraillée entre la peur de la maladie et la peur de ne pas satisfaire les besoins essentiels de survie. Ce qui a donné lieu à des scènes allant à l’encontre des mesures fondamentales pour faire barrière au Covid-19 : attroupement pour bénéficier des aides, promiscuité, etc. Fuyant les villes où ils n’ont plus de quoi vivre, les travailleurs migrants ont aussi tenté de rentrer dans leurs régions d’origine, pour beaucoup à pied. Ainsi, les actions pour aider les plus vulnérables sont difficiles, d’autant plus que le secteur informel est très important. Les périodes de crise nous le rappellent. « La seule manière de bénéficier de protection sociale est de s’inscrire dans le registre formel. Nous sommes loin du compte à Madagascar », constate Rivo Rakotondrasanjy, président de l’Alliance pour l’industrialisation de Madagascar (AIDM). Ce constat est partagé par Yvon Kamena, YLTPien et directeur du développement économique au sein de la CUA. « Le système social existe plus ou moins pour certains corps de métiers, mais il n’est pas vulgarisé. Pour que les acteurs de ces corps qui vivent de manière très précaire, bénéficient d’un filet social, l’idée est de les faire cotiser à la Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnaps). Avec leurs cartes d’adhérent, ils peuvent également bénéficier de soins médicaux auprès de l’Organisation sanitaire tananarivienne inter-entreprises (Ostie) », commente-t-il. Néanmoins, de multiples études ont été faites en ce sens au niveau de la Cnaps. La problématique réside dans le fait que la part patronale de la cotisation devrait être prise en charge par  l’État, la Cnaps seule  ne pourrait pas la supporter.

Justement, les avis divergent sur le mécanisme à mettre en place. « Appliquer un système social unique est utopique. L’écart social, l’écart de revenu et l’écart des besoins sont trop importants, commente un analyste. La solution serait de segmenter la contribution, les services et les mesures. Cependant, cette mesure serait à contre-courant de l’équité sociale ». La crise du Covid-19 doit permettre de repenser le système social malgache. À cause de la faible pression exercée, les recettes fiscales générées sont insuffisantes pour assurer la mise en place de prestations sociales à la hauteur des besoins. Il est impossible de demander encore davantage d’efforts aux 2% de la population, les plus nantis, de contribuer à travers les impôts pour les 90% de la population, qui sont les plus pauvres.

Avant la crise du Covid-19, la promesse d’une société malgache assurant à chacun le droit au bonheur était déjà assez lointaine. Le fossé social risque de s’accroître, d’autant plus que « l’État a parfois tendance à raisonner encore par un système égalitaire hérité de la deuxième République. Cependant, il n’a pas les moyens de supporter cette politique », nous glisse Zo, un citoyen avec un penchant gauchisant. Plus que jamais, il est temps de refonder le modèle et d’opter pour une gouvernance davantage plus humaniste et progressiste.