«La situation est anxiogène pour les PME »

«La situation est anxiogène pour les PME »

L’impact économique de la crise sanitaire est désastreux pour les Petites et moyennes entreprises (PME). Malgré les mesures prises pour tenter d’en limiter les dégâts, les conséquences seront rudes sur ces structures. Entretien avec Andry Raveloson, directeur gérant de Sodimilk Sarl, une entreprise spécialisée dans la fabrication et le commerce de fromage.

Quelles sont les conséquences du Covid-19 sur les activités des PME ?

Il faut d’abord souligner que l’intérêt de la nation est en jeu. La crise concerne la santé des employés et des citoyens. Pour les PME, la situation est extrêmement anxiogène. Nous naviguons à vue. Le temps sera le facteur X : jusqu’à quand la crise durera-t-elle ? Il ne faut pas oublier que de nombreuses restrictions ont entraîné le ralentissement des activités des PME. Nous sommes encore dans le flou. La plupart des petites structures fonctionnent grâce à leur trésorerie mais cela ne peut durer indéfiniment. Malheureusement, certains chefs d’entreprise ont dû avoir recours au chômage technique qui est un dispositif qui permet d’alléger les charges, même temporairement. Néanmoins, on doit prendre garde à notre trésorerie pour que l’on puisse redémarrer ultérieurement.

Quelles sont les premières mesures concrètes que vous avez dû prendre ?

Nous avions pris une mesure au début du confinement partiel : tous les points de vente de Sodimilk ont dû être fermés pour éviter le contact direct de nos collaborateurs avec les clients. On ne peut pas exposer nos salariés pour soi-disant préserver notre chiffre d’affaires. Au début du confinement, nous avions perdu près de 60% de notre chiffre d’affaires car nous approvisionnons des cafés, hôtels et restaurants qui ont dû fermer leurs portes. Les grandes surfaces ont commandé le strict minimum. Nos décisions ont été adaptées avec celles de l’administration. Cependant, nous avons essayé tant bien que mal de préserver nos activités pour ne pas ajouter une crise alimentaire à la crise sanitaire. Comme le chef de l’État l’avait souhaité, les activités économiques ont été maintenues.

Suspension des contrôles fiscaux et des avis aux tiers détenteurs, suspension des prélèvements des charges, report des échéances bancaires et crédits immobiliers pour les entreprises… Les mesures économiques prises par l’administration vous soulageront-elles ?

Ce sont de bonnes décisions, à condition que la crise ne s’inscrive pas dans le temps. Si elle se prolonge sur plus de trois mois, les reports ne suffiront malheureusement pas. La trésorerie interne ne pourra plus nous soulager car nous devons faire face aux charges fixes comme les salaires, le loyer, etc. L’initiative prise par l’État a été excellente. Nous n’allons pas nous attendre à ce qu’il injecte des liquidités, car nous connaissons sa situation financière. Nous ne pouvons pas nous attendre à des financements massifs comme aux États-Unis ou en France. Cependant, au fil des semaines, les mesures devront être mises à jour.

Cette situation met en lumière l’extrême fragilité de notre tissu économique…

Notre tissu économique est très fragile ! Il est temps de voir un horizon plus large. Imaginez un instant que si la pandémie avait touché plus durement l’Inde ou le Pakistan, les plus grands producteurs de riz. Si leur administration avait décidé de stopper toutes les activités économiques et la circulation des navires, que serait-il advenu de  notre approvisionnement en riz ? Nous ne produisons pas suffisamment localement, qu’aurions-nous fait si la crise durait ? La réalité nous revient de manière implacable : nous sommes sujets aux dépendances de l’extérieur. Une crise comme celle-ci nous le rappelle. Malheureusement, nous avons toujours choisi la solution de facilité et nous en payons le prix maintenant. De manière globale, nous vivons dans la mondialisation, sur tous les plans.  Aujourd’hui, c’est “chacun pour soi”. Et nous nous rendons compte que nos amis ne sont pas forcément de “bons amis”. Tous les pays agissent de manière égoïste en pensant à leur population. Ce reflexe est normal.

Quelles leçons les PME et le monde économique dans son ensemble doivent-ils tirer de cette situation ? 

Je ne juge pas l’action de l’exécutif. C’est l’occasion où jamais d’admettre que durant de longues années, la production locale n’a pas été tellement priorisée. Sur le volet sanitaire, nous avons remarqué que nos productions de masques ou de médicaments étaient insuffisantes. Or ce sont des secteurs prioritaires. Dans un autre registre, qui concerne particulièrement mon entreprise, les producteurs laitiers font face à de grandes difficultés. Le lait frais est un produit que l’on ne peut pas stocker. Il faut l’utiliser presque immédiatement. Or voyez ce qui se passe dans les rayons des grandes surfaces ou de nos épiceries : les rayons sont remplis de produits laitiers ou dérivés qui sont, pour la plupart importés. Ni les grandes surfaces, ni les distributeurs n’ont pu importer de fromages. Ils se sont retrouvés avec des stocks limités. Pour la production de fromages, nous nous approvisionnons localement en lait. Mais nous devons aussi importer d’autres intrants comme la présure. Ce qui nous met en position délicate. Le cas de notre secteur d’activité est transposable à d’autres filières. Indirectement, nous dépendons de la production étrangère.

C’est pour cela que notre tissu économique est fragile : il suffit d’un rien pour tout faire basculer. L’administration s’appuie aussi sur les banques locales pour redémarrer l’économie. C’est une sage décision. Pour reprendre nos activités, nous aurons besoin de leur accompagnement. Cependant, il faudra également traiter les problèmes de fond. L’accès aux services financiers pour les entreprises est très cher. Si le taux d’intérêt était raisonnable, la situation de notre économie ne serait pas comme cela. Après la crise, il ne faudra plus revenir aux mauvaises pratiques, il faudra traiter les questions en profondeur.  Qui aurait pu imaginer il y a quelques mois que même un simple éleveur de vache du Vakinankaratra se retrouverait sans revenu ? Personne n’aurait cru que l’impact de la crise serait d’une ampleur nationale. Ce n’est plus un seul problème d’Antananarivo ou de Toamasina. Les petites PME qui n’ont qu’une trésorerie de 200 000 ariary se retrouvent sans clients, ni contrat. Pour redémarrer, elles auraient besoin de trésorerie et de leviers financiers adaptés.