Interview de Marc Ravalomanana : « On a volontairement fait de nous des vaincus »

Interview de Marc Ravalomanana : « On a volontairement fait de nous des vaincus »

C’est dans un contexte délétère que l’ancien Président nous reçoit dans sa résidence. Marc Ravalomanana incarne l’opposition. Il se livre pour Politikà, sur les dossiers brûlants.

Au mois de janvier 2019, vous avez accepté la proclamation de la victoire de Andry Rajoelina par la Haute cour constitutionnelle (HCC). L’évènement a été historique pour Madagascar par sa portée et par les symboles qu’il revêt. Après réflexion, qu’est-ce qui vous a poussé à accepter votre défaite ? En ce jour, après la tournure qu’a prise la situation post-électorale, ne regrettez-vous pas de ne pas vous être battu jusqu’à la fin ?  

Je ne vais pas dire que j’ai regretté, mais plutôt que je suis déçu. Même si dès la phase préparatoire, les élections ont présenté de multiples anomalies ; pour l’intérêt de la Nation, et pour remettre Madagascar à sa place, j’ai accepté les résultats des élections. Même les membres de mon parti politique ont été étonnés, mais j’ai estimé que nous devrions être des modèles dans le respect des décisions des institutions comme la Haute cour constitutionnelle (HCC). Pour que l’État de droit soit mis en place, il est primordial de respecter la Constitution. J’ai réellement espéré qu’il y aurait vraiment un changement de mentalité pour que la succession de pouvoir se déroule au mieux… Mais cela n’a pas été le cas. Nous avons déposé un peu plus de 700 requêtes qui obt buté sur la phrase devenue célèbre : “elles sont recevables mais non fondées”. Ces requêtes n’ont même pas été consultées. Elles ont été jugées à la va-vite alors que les dossiers ont été constitués par des juristes, les pairs de ceux qui constituent la HCC. La valeur de la justice et des juristes a été dévoyée.

La présidentielle s’est déroulée normalement, de façade seulement. La crise politique a été évitée. Si j’avais refusé la décision de la HCC, la situation se serait envenimée. Vous me demandez si je regrette, je réponds “non”. Mais aujourd’hui, la vérité est réapparue en surface à travers les déclarations du vice-président de la Ceni, qui a révélé l’existence de 562 275 doublons de Carte d’identité nationale (CIN) touchant 1 162 512 électeurs. Peu importe les explications de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) qui a minimisé la portée de cette situation, ces doublons ont eu un impact sur les élections. La situation est honteuse et indigne des Malgaches. Nous avons déjà signalé dans nos doléances ces doublons, cependant, on nous avait rétorqué qu’elles étaient recevables mais non fondées. Où en sommes-nous aujourd’hui ? La Ceni désavoue totalement la HCC. Ceci n’est plus un fait nouveau, mais plutôt un fait réel. Imaginez-vous ! L’organisme responsable de l’organisation, celui qui a reçu le financement pour assurer la transparence et la neutralité des élections, l’a avoué. De ce fait, toutes décisions ainsi que les résultats des élections sont impactés. Au Malawi, la Cour constitutionnelle a annulé la réélection du Président sortant Peter Mutharika en mai 2019, ordonnant l’organisation d’un nouveau scrutin présidentiel dans les cinq mois.

Sur le registre politique, la proposition de loi modifiant et complétant certaines dispositions de la Loi n° 2011-013 du 09 septembre 2011 portant statut de l’opposition et des partis d’opposition, voudrait placer l’opposition en tant qu’opposition parlementaire. Si cette loi passe serez-vous écarté ? Qu’en pensez-vous ?  

Ce n’est plus ma priorité. Je me focalise surtout sur ce qui se passe actuellement. La déclaration du vice-président de la Ceni était comme une foudre qui a frappé toute la population. Je ne pense plus vraiment à la place du leader de l’opposition car l’objet même de sa nature est erroné. Si la situation n’est pas légale, il n’y a plus de raison de s’ériger en opposition légale.

Quelques jours après sa déclaration tonitruante, Thierry Rakotonarivo s’était défendu en arguant que les doublons pouvaient être dus à des erreurs de saisie au niveau de la Ceni, ou lors du recensement effectué au niveau des fokontany, que c’était plutôt des faits administratifs n’impactant en aucun cas les résultats des élections.

Le vice-président de la Ceni a apporté des explications et son président a également renforcé ces affirmations en insistant sur le volet administratif. Pourtant, les CIN ont été utilisées durant les élections. Rappelez-vous que dès le 17 décembre 2018, le directeur général de l’imprimerie nationale avait révélé, durant une conférence de presse, que près de 1 500 000, voire même 2 millions, de fausses CIN étaient en circulation. Tout de suite après, il a été limogé. Je soutiens mordicus que ces anomalies ne sont pas simplement administratives. Nous avons des preuves. Par exemple, cette “madame Tahirisoa Louisette” est recensée à la fois à Anjozorobe, à Antanetibe, à Manjakandriana et à Ambohidratrimo (Marc Ravalomanana nous montre une copie de la liste électorale, NDLR). Les numéros de la CIN également sont identiques. Ce n’est pas un cas isolé, nous en avons repéré des milliers…

Les partis politiques avaient fortement réclamé qu’un organisme indépendant organise les élections, une mission dévolue auparavant au ministère de l’Intérieur et de la Décentralisation. Aujourd’hui, ces mêmes formations réclament sa dissolution…

Si on veut que l’indépendance soit effective, elle peut l’être, si les personnes concernées ont la conviction et la capacité. Par exemple, un organisme ressemblant à la Ceni est en œuvre en Afrique du Sud. Il diffère de la nôtre par sa composition. Il compte en son sein des représentants des candidats, des journalistes, des juristes et des experts internationaux. En 2018, l’audit mené par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) avait déjà pointé du doigt ces anomalies. Si la transparence régnait vraiment, tout le monde aurait dû être informé. Les candidats auraient dû être consultés. Nous aurions pu discuter pour voir la marche à suivre pour que les élections puissent de nouveau se tenir ou pas et dans quelles conditions. Mais cela n’a pas été le cas. Alors pourquoi la Ceni se défend-t-elle en disant que ce ne sont que des anomalies administratives ? C’est vraiment une question de fond.  Comme vous le savez, nous n’avions cessé de clamer à cor et à cri que la vérité éclatera et elle est sortie de la bouche du vice-président de la Ceni, sans qu’on le lui ait demandé. On peut se demander qui l’a poussé à faire ces déclarations. Y avait-il une entente, une mésentente ou une pression ? Nous savons qu’il a fait ces aveux officiellement au nom de la Ceni, une institution censée être indépendante.

Parlons de l’administration actuelle. Comment trouvez-vous les priorités des dirigeants?  

Les réalisations des actions dépendent des moyens dont on dispose. Si vous avez fait des promesses pendant la campagne, et que vous avez dit que “je vais terminer telle ou telle route ou construire de tels logements”, les moyens devraient être pris en considération. La population ne va pas oublier ce que vous avez dit. Si vous ne tenez pas vos promesses, vous vous créerez vous-même des ennemis. Durant la campagne électorale, il avait fait beaucoup de promesses et, actuellement, peut-il les réaliser ?

Si l’on revient sur le débat de l’entre-deux-tours, vous aviez parlé à l’époque de prendre des décisions « réalistes » et « pragmatiques »…  

J’avais déjà occupé la fonction présidentielle. Je sais très bien que la réalisation des travaux dépend des partenaires. Il faut gagner leur confiance. Les bailleurs de fonds ont les moyens de financer les projets, mais ils seront très regardants sur la manière dont sera utilisé l’argent et comment il sera injecté dans les projets. C’est ce qu’on appelle la capacité d’absorption. Ils vérifieront également si vos collaborateurs (ceux du président de la République, NDLR) sont dignes de confiance.  Utiliseront-ils les financements à bon escient ? Il est donc important d’instaurer la bonne gouvernance. C’est la priorité selon moi. Il faut que le dirigeant lui-même initie la mise en place de cette bonne gouvernance. Les priorités devront être claires et précises et être en phase avec celles de la population. Depuis que je ne suis plus au pouvoir, les routes n’ont plus été entretenues. Seules les routes peuvent mener au développement d’un pays. Avec de bons systèmes routiers, on peut facilement lutter contre le banditisme, le transport sera amélioré. Les routes figurent parmi les priorités, malgré le fait que beaucoup se sont moqués de nous en estimant qu’elles ne se mangent pas… L’éducation est également fondamentale. Quand j’étais au pouvoir, 92 % des enfants malgaches fréquentaient les écoles. Notre programme, “Éducation pour tous ”, avec le soutien de la Norvège, a permis d’allonger le cycle  primaire obligatoire à sept ans. La nutrition est essentielle à travers l’autonomisation des paysans, qui représentent une grande partie de la population malgache. Nous avons lancé des concours et avons offert des semences, des matériels agricoles, pour les paysans issus des régions connues comme étant de grands producteurs de riz. Cela a permis de réduire les importations, mais surtout de donner du travail aux paysans. Ce sont mes priorités. Elles avaient été inscrites dans le Manifesto.

La vraie urgence est également de déterminer comment protéger et soutenir nos opérateurs. Il n’est pas judicieux de pourchasser ceux qui ne sont pas du même avis que soi. Chacun a ses défauts. Il faut que le processus judiciaire soit respecté à la lettre. Par exemple, on a procédé à la vente aux enchères publiques des biens saisis de Claudine Razaimamonjy. Peu de personnes se sont manifestées. Celles qui ont voulu se manifester ont sûrement eu des remords car ce sont des biens appartenant à un individu, le fruit de ses efforts. Soulignons aussi les amendes disproportionnées appliquées. Il en va de même pour Mbola Rajaonah. Je ne les protège pas, mais il devrait y avoir d’autres moyens pour que ces personnes – qui ont profité de leur position et de leur proximité avec l’ancienne administration – paient leur dette envers la société. Il faut laisser leurs entreprises fonctionner, voire les soutenir dans leurs activités. Car vous n’allez pas pouvoir faire avancer le pays tout seul. Ces faits n’inspirent pas confiance à ceux qui veulent investir. Ils auront tendance à faire machine arrière. Qui pourrait garantir que les autorités ne feront pas la même chose demain aux autres investisseurs qui opèrent déjà ?

Sur le volet économique, comment appréhendez-vous la situation de la Jirama et d’Air Madagascar ? Ces sociétés nationales sont actuellement mal en point alors qu’elles réalisaient des bénéfices durant vos mandats.

Avez-vous été victimes de délestage à Madagascar pendant que j’étais à la tête du pouvoir ? À l’époque, les contrats avaient été très clairs, avec les compagnies allemandes Lahmeyer International et Lufthansa Consulting. J’ai fait confiance à ces partenaires. Elles avaient apporté des fonds et elles nous ont accompagnés de manière soutenue. Voyez le prix de l’électricité actuellement. C’est exorbitant, la population ne peut plus s’en acquitter.

Cela se répercute sur l’industrialisation qui sera l’un des moteurs principaux du développement de l’Afrique. Les industries, aussi bien les grandes que les petites structures artisanales, ne peuvent fonctionner sans énergie. Il est urgent de régler ce problème. Concernant la gestion de la Jirama, de nombreuses personnes se sont enrichies sur le dos de cette compagnie. Qui vous dit que les fournisseurs de carburant n’ont pas tiré profit de la situation ? Le générateur que j’avais inauguré à Mandroseza, est aujourd’hui dans un état déplorable, faute d’entretien. 

Qu’en est-il du renouvellement du parti Tiako i Madagasikara (Tim) ?

À l’occasion de l’assemblée générale du parti, nous avons annoncé la redynamisation du Tim. Nous allons lui donner de l’énergie et un nouveau souffle pour aller plus vite. Nous allons joindre nos efforts avec ceux d’autres formations. Si avant, le Tim  évoluait seul, il est dorénavant actif avec le Rodoben’ny mpanohitra ho an’ny demokrasia eto Madagasikara (RMDM). Au sein de notre équipe, les tâches ont été réparties. Une partie du staff a renforcé les rangs du RMDM. C’est le cas pour l’ancienne Secrétaire générale, Olga Ramalason. Elle connait très bien notre mode de fonctionnement et elle est rompue aux joutes politiques.

Elle saura bien manœuvrer au sein du RMDM qui recense 22 partis politiques. La dynamique est excellente mais les révélations de Thierry Rakotonarivo ont tout chamboulé. Mais c’était nécessaire. Les citoyens doivent être fiers de lui. Il a eu l’audace de dire la vérité. Nous sommes convaincus que Dieu sait faire parler ceux qui ne peuvent pas le faire, au moment où il le faut. D’ailleurs notre parti politique est d’obédience démocrate-chrétienne. Il est vrai que nous avons déjà perdu un an, mais je suis vraiment ravi de vous dire que les choses bougent. Mais je vais vous avouer : le plus dur pour moi, c’est de voir que nos enfants ne peuvent pas aller à l’école, que le système de santé s’est détérioré et que l’économie souffre de la perte de valeur de la monnaie malgache.

Quelle pourrait donc être l’issue de cette situation ? Allons-nous procéder à de nouvelles élections ?

C’est à vous de voir. Ce sont les faits. Faisons un calcul simple, combien un candidat pourrait-il obtenir grâce à 1 162 512 voix multipliées par deux ? Certains noms sont revenus trois fois, je le signale. Quel serait donc l’écart entre le vainqueur et celui qu’on a fait en sorte d’être vaincu après ces élections ? Je le soutiens : on a volontairement fait de nous des vaincus !  Les résultats des élections et la personne qui a été élue n’ont plus leur légitimité. Elle ne devrait pas être là où elle l’est, parce qu’elle n’a pas été élue de manière légitime, à cause d’une liste électorale défaillante. 

Où va se diriger le pays ? Et quel sera votre rôle ?

Dieu sait ce qui est bien pour nous. C’est ce qui fait de nous des chrétiens. Il nous dirige là où nous devrions aller, à condition d’accepter nos torts. Thierry Rakotonarivo s’est repenti en faisant ces aveux. Il va avancer dans la bonne voie à partir de maintenant, vous allez voir.

Et pour vous, où voulez-vous que ce processus nous mène ? Pouvons-nous nous permettre de faire face à une nouvelle crise ?

Nous cherchons les moyens pour que la vie de la population malgache redevienne comme avant la crise de 2009. Comment retrouver la valeur des Malgaches ? Il faut tout recommencer. Nous sommes contraints de détruire, d’abord, pour pouvoir mettre en place de nouvelles fondations, puis reconstruire, après.

Avons-nous encore le temps pour cela ?

Nous encourons le pire si nous ne faisons pas attention. Si une voiture a une roue crevée et que si l’on s’entête à vouloir continuer, cela risque d’affecter le véhicule. Ne faut-il pas s’arrêter pour remplacer la roue hors d’usage? Un bon conducteur ne peut pas s’entêter à continuer à utiliser une voiture qui est presque hors d’état de fonctionner.  P

Note : l’interview a été réalisée le 5 mars, bien en amont de la crise sanitaire qui secoue le pays.

Ce qu’il a dit sur la crise sanitaire du covid-19

« Il faut se concerter pour faire face à cette pandémie. Nous avons nous aussi nos idées. Il faut parler avec les professionnels de la santé, les spécialistes des maladies de ce genre. Mais il faut également parler avec les partis politiques, parce que les politiciens sont quand même respectés au sein de leur parti, au niveau de la société. Il s’agit d’un combat contre un ennemi commun. Nous avons attendu à ce qu’il y ait un appel à contribution de tous, à des pourparlers entre les partis politiques pour pouvoir coordonner les actions de lutte contre la propagation de cette maladie (…) »

Conférence de presse, Faravohitra, 31 mars

« L’unité. Ceux qui ne partagent pas les mêmes, idées, les mêmes religions doivent être unies. Je ne cherche pas le pouvoir, mais je voudrais partager mes expériences dans cette lutte (…). L’administration parle de la maîtrise du Covid-19. Néanmoins, tant que la courbe ne s’inverse pas, on ne peut pas parler d’une épidémie qui soit maîtrisée. Nous manquons de tests, nous manquons aussi de moyens… Je pense que si les tests étaient plus nombreux, les cas recensés pourraient être plus importants.  (…) En amont, j’avais sollicité que les frontières soient fermées le plus rapidement possible. Mais le pays a hésité. Or, en période de pandémie, on ne peut pas se permettre de perdre du temps.

Intervention sur la chaîne Real TV, 6 avril

« Je suis profondément préoccupé par la distribution à grande échelle (du Covid-Organics) faisant encore l’objet d’observations cliniques, et qui est donc non homologué par les autorités médicales ou scientifiques. L’administration forcée aux enfants malagasy dans les écoles est encore plus alarmante. Je partage l’avis des médecins, des chercheurs et des enseignants-chercheurs dans les universités de Madagascar sur l’absence de preuves scientifiques de l’efficacité de ce médicament Covid-Organics.

À notre connaissance, aucune étude ni données scientifiques ne sont disponibles sur l’utilisation de ce médicament pour le traitement des malades du Covid-19, ni sur ses effets secondaires. Les essais de médicaments suivent des protocoles scientifiques rigoureux et les enfants ne devraient pas être utilisés  comme des cobayes sans l’autorisation de leurs parents. Ainsi je vous demande de nous informer si l’utilisation de ce médicament pour le traitement du Covid-19 a été approuvée par l’OMS. Si ce n’est pas le cas, je vous prie de réagir sur l’utilisation à grande échelle d’un médicament qui n’a pas fait ses preuves, et d’interpeller le gouvernement sur les normes internationales et les risques potentiels sur la population (…) »

Lettre envoyée au directeur général de l’OMS, 21 avril