«La crise sanitaire met en lumière nos lacunes socio-économiques »

«La crise sanitaire met en lumière nos lacunes socio-économiques »

L’économiste Zavamanitra Andriamiharivolamena nous détaille de long en large les effets économiques de la crise sanitaire que le pays traverse.

Quelles seront les conséquences économiques de la crise sanitaire ?

L’économie de Madagascar est inévitablement touchée par la crise sanitaire mondiale et la conjoncture économique internationale générée par la pandémie, le confinement de la population malgache, et la gestion socio-économique du confinement est affectée. Ces trois facteurs sont interdépendants et complémentaires. Et leurs conséquences socio-économiques sont similaires : le marasme économique, les chômages techniques, la diminution du pouvoir d’achat, l’augmentation des prix des denrées alimentaires, etc., tandis que leurs mécanismes de transmission et leurs ampleurs sont différents.

Quels sont les impacts directs de la situation d’urgence sur l’économie?

La pandémie met en lumière les lacunes de la structure socio-économique de Madagascar. Cette structure a été héritée de l’époque coloniale avec une productivité très faible. De plus, les relations économiques et commerciales internationales ont fait que la Grande île est fortement dépendante de l’extérieur, que cela soit en termes de produits d’importations, d’aides ou de financements. Le pays est fortement vulnérable aux chocs et aléas socio-économiques ou aux politiques internes et externes. Aujourd’hui encore, la crise sanitaire mondiale ne fait qu’aggraver cette situation. Elle affecte différemment l’économie nationale.

La Grande île fait face à un ralentissement économique significatif. La conjoncture socio-économique des principaux partenaires commerciaux et économiques comme la Chine, les États-Unis ou l’Europe se traduit par une baisse de la demande extérieure sur nos principaux produits d’exportations, et un dérèglement important de l’approvisionnement des produits d’importations qui couvrent plus de 80% des biens de consommation courantes de Madagascar, les matières premières, ainsi que quasiment tous les biens électroménagers, électroniques et informatiques et les biens d’équipement. Les recettes douanières sont, en conséquence, réduites. Des tensions inflationnistes se créent, les investissements étrangers vont diminuer et les chômages massifs risquent d’affecter tous les secteurs.

Comment avez-vous perçu le confinement et la population ?

Le confinement à Madagascar a été brusque et prématuré. Il a engendré une paralysie de l’économie et une insécurité sociale. Le pays en subit  deux conséquences majeures, à savoir une réduction des activités des entreprises soumises aux mesures économiquement contraignantes de la distanciation sociale, ou encore la suspension des transports publics, et une baisse de la consommation à cause du chômage et l’absence de revenu. Les travailleurs qui n’ont pas de contrats fixes ou qui travaillent de manière ponctuelle , ainsi que les travailleurs du secteur informel, n’ont pas bénéficié de soutiens financiers et des allocations de l’État. 

Quel est votre point de vue sur les mesures économiques prises par l’État ?

Compte-tenu de la place du secteur informel dans le tissu économique et le niveau de corruption très élevé dans le pays, nous n’avons pas la possibilité de mettre en place nous-même de bonnes mesures d’accompagnement socio-économique à court ou à moyen terme, telles qu’elles sont conçues dans les pays riches et développés, à défaut de moyens financiers certes, mais surtout à défaut d’avoir une base de données fiable pour pouvoir mener une meilleure macroanalyse de l’efficacité et de l’efficience de l’allocation des aides. Nous déplorons ainsi l’absence d’une véritable politique claire et cohérente au niveau des administrations et des instances étatiques dans la gestion socio-économique de la crise sanitaire.

Que pensez-vous particulièrement des mesures fiscales et financières adoptées ?

Les mesures fiscales et financières sont adoptées uniquement pour éviter le chômage technique massif durant la période de confinement. En d’autres termes, l’objectif est d’éviter un désastre socio-économique et de lisser dans le temps les conséquences socio-économiques de la crise. Certes la pilule est relativement facile à digérer dans ce schéma, mais cela va toujours peser sur les investissements et les emplois sur le moyen terme, plus particulièrement pour les entreprises naissantes. Les entreprises et les ménages paieront toujours leurs dus, c’est uniquement la modalité de paiement qui change.

Quels sont vos constats concernant la gestion de la crise à Madagascar ?

Les actions menées n’ont pas d’impacts nets. Pourtant, une mauvaise gestion socio-économique entraîne une inefficience des aides. Ce gaspillage des ressources conduit davantage à l’aggravation de la crise socio-économique, déjà le montant alloué est  trop faible par rapport aux dégâts socio-économiques engendrés par la mesure de confinement et  des troubles et des sentiments d’inégalités pourront être générés au sein de la population.

De plus, la distribution aléatoire des aides se fait au détriment des secteurs clés et productifs de l’économie. Ces derniers devraient être soutenus à travers une politique de redynamisation. Cet appui pourrait avoir des retombées sur tous les secteurs et sur la population. Les mesures adoptées jusqu’ici sont tout simplement floues et ne sont fondées sur aucune analyse sérieuse de la situation de la population.

Avez-vous des suggestions ?

Eu égard à ce qui se passe dans les autres pays déjà touchés lourdement, il ne serait pas abusif d’affirmer que notre pays a eu une longueur d’avance qui lui aurait permis de réussir avec brio la gestion de cette crise. Toutefois, rien n’est perdu, Madagascar peut et devrait appliquer les mesures uniques, adaptées à sa situation sociale, économique et surtout géographique en ce temps de confinement. Le temps presse, le gouvernement doit agir rapidement et définir les bonnes priorités à mettre en œuvre dans l’allocation des nombreux soutiens financiers. Nous pourrions lever intelligemment le confinement pour assurer un minimum d’activité économique pour le pays. Dans tous les cas, une bonne gestion  du confinement de la part du gouvernement constituerait l’unique filet de sécurité sociale pour toute la population.

Que faut-il prévoir pour la relance économique après la crise ?

D’ores et déjà, des politiques de redressement de l’économie nationale devraient être développées afin d’anticiper la sortie de crise. On devrait éviter de copier naïvement les mesures socio-économiques de redressement  des autres pays, comme c’était le cas dans la gestion socio-économique du confinement. En effet, l’économie malgache a besoin de mesures mûrement réfléchies et bien adaptées à sa spécificité. D’une manière logique, des politiques économiques dites de “refonte” visant à transformer en profondeur une bonne fois pour toute sa structure économique archaïque et inefficace, devraient voir le jour. L’enjeu est d’atténuer la dépendance aux importations à travers la promotion de la production et la transformation locales, ainsi que la dépendance financière souvent inutile et désavantageuse.

Donc, il faut être prudent par rapport aux sources de financement. Le choix de pays et d’institutions internationales partenaires est délicat car les rapports diplomatiques et la question d’indépendance économique nationale en découlent. Il serait peut-être préférable de privilégier le financement interne par une création monétaire prudente, en mettant en œuvre des actions coordonnées entre le gouvernement malgache et la Banky foiben’i Madagasikara, et avec les ressources minières comme garanties. La relance économique sera effective et la dépendance extérieure pourrait être ainsi réduite au fur et à mesure. Il serait temps de profiter de la conjoncture pour revoir en profondeur la structure et les relations économiques et commerciales de la Grande île.