Eric Ravohitrarivo: « On a une culture du salariat »

Eric Ravohitrarivo: « On a une culture du salariat »

La question de financement revient souvent comme étant une des difficultés majeures de l’entrepreneuriat. Eric Ravohitrarivo, chargé d’investissement chez Miarakap, un fonds d’investissement à impact qui a déjà effectué cinq prises de participation, nous détaille ces enjeux sans ambages.

Pouvez-vous nous dire en quoi consiste le fonds Miarakap et quand a-t-il été créé ?

Il a été créé en février 2018. Miarakap est avant tout un fonds d’investissement qui finance les petites et moyennes entreprises (PME). Nous définissons ces dernières comme des entreprises employant entre 20 et 200 personnes et qui réalisent entre 200 millions à des milliards d’ariary de chiffre d’affaires. Ces PME sont prises en tenaille entre en bas, une multitude d’acteurs informels, et en haut, de grosses structures corporates très puissantes. Et surtout, elles ont difficilement accès à des financements. Les petits artisans peuvent s’appuyer sur les institutions de microfinance, les grosses structures ont les banques. C’est pourquoi Miarakap a choisi de financer ces PME.

Nous sommes assez loin de la logique des entreprises qui sont en phase d’être créées. Nous appuyons les PME qui ont entre deux et trois années d’existence et qui réalisent entre 300 millions et deux milliards d’ariary de chiffre d’affaires. Miarakap investit entre 100 millions et deux milliards d’ariary, avec les contraintes que cela impose. Nous devons demeurer un actionnaire minoritaire. Notre métier est d’investir sur le promoteur. À un moment, si Miarakap devient majoritaire, la personne ne va plus travailler pour elle-même et cela n’aurait plus aucun sens. Ainsi, si on investit un milliard dans une entreprise et qu’on veut être minoritaire, il faut qu’elle ait déjà à peu près deux milliards au moment où nous effectuons la prise de participation.

Combien de propositions de collaboration avez-vous reçu depuis ?

Notre métier et notre fonctionnement ressemblent à un système d’entonnoir. Depuis le lancement de Miarakap, nous avons dû recevoir près de 500 manifestations d’intérêt. Ce sont des personnes qui nous croisent, qui nous écrivent personnellement, qui prennent contact avec nous via notre site web. Sur ces 500 dossiers, il y a beaucoup de projets. Nous ne les acceptons pas tous. Nous en avons analysé sérieusement une centaine en rencontrant les promoteurs, en échangeant avec eux, en faisant parfois venir des consultants étrangers. Nous avons un process qui est un peu long.

Il faut noter que nous finançons plutôt des entreprises qui ont du potentiel et qui ont besoin d’argent. Peut-être que le promoteur a une ambition et a besoin de beaucoup d’argent pour ce faire. Parfois, ce sont des personnes qui sont un peu moins dans l’urgence. C’est à la fois bon pour elles que pour nous. Parce que cela nous laisse le temps d’étudier sérieusement le dossier. Miarakap compte dans ses rangs des investisseurs, quelques structures corporates et quelques familles malgaches. Les représentants de nos actionnaires qui sont réunis au sein de ce qu’on appelle “comité d’investissement” sont les décisionnaires.  Nous avons la liberté d’aller chercher les entreprises, de chercher à les comprendre et de les présenter au comité d’investissement qui va décider.

En tant que fonds d’investissement, quels sont, selon vous, les freins au développement de l’entrepreneuriat à Madagascar ?

Effectivement les causes sont multiples. Le point le plus important reste la concurrence du secteur informel. Parfois, il y a aussi une certaine naïveté, dans le sens où les modèles que l’on prend sont les Mark Zuckerberg, les Snapchat, les Tinder, etc. Innover, c’est bien. Mais il ne faut pas innover à outrance non plus. Donc, il faut arrêter d’être naïf en développant des applications qui détectent des voitures ou d’autres “gadgets” alors qu’il n’y a pas de marché. À Madagascar, il y a de vrais besoins basiques qui devraient être satisfaits : la collecte de riz, l’agriculture, les écoles, les centres de formation professionnelle…

Auriez-vous des propositions pour développer l’entrepreneuriat à Madagascar ?

Il faut continuer ce qui se fait déjà : la détection de talents. Je vois de moins en moins de concours et c’est un peu dommage. En fait, je pense qu’il faut même aller très en amont. Dans toute l’éducation, on a une culture du salariat et dans cette culture du salariat, il y a très peu de formation des jeunes sur l’insertion professionnelle. Il faudrait leur faire connaître les types de métiers. Les salons de l’étudiant existent parce que les universités ont besoin de se vendre. Beaucoup de jeunes choisissent une filière ou une option faute de mieux.

Je trouve que, dès l’école primaire, il faut aider les jeunes à connaître les différents métiers qui existent. Nous devons avoir davantage d’incubateurs également. En termes de financement, il faudrait qu’il y ait un peu plus de fonds d’amorçage et des  business angels (une personne physique qui décide d’investir une partie de son patrimoine financier dans des sociétés innovantes à fort potentiel, NDLR) qui prennent des risques avant nous. En gros, les métriques pour les incubateurs sont qu’ils puissent emmener les structures vers les fonds d’investissement. La structuration de l’écosystème est un travail à faire. Mais c’est en cours et c’est bien. Il faut bien qu’il y ait quelqu’un qui commence.