L’après-crise : l’émergence de la question sociale à Madagascar

L’après-crise : l’émergence de la question sociale à Madagascar

Les questions des inégalités sociales et de l’exclusion liées à la pauvreté reviennent en force dans le débat public aujourd’hui. Quel modèle de démocratie et quel ordre économique sont-ils appropriés pour résoudre ces questions ?

Dans le cadre de cette lutte contre le Covid-19, nous découvrons que ce dernier frappe le pays et la population du monde de manière disproportionnée. Concernant les systèmes politiques et économiques, il apparait que l’état du système social de chaque pays influe sur la gravité et l’envergure des impacts du Covid-19. Les États-Unis, première puissance mondiale et champion du monde du libéralisme économique, enregistrent aujourd’hui1 au total 759 786 cas officiellement déclarés et 40 620 décès (taux de létalité 5%). L’Allemagne, pays de la soziale Marktwirtschaft (économie sociale de marché) compte 145 743 cas d’infection et 4 642 morts (taux de létalité 3%, un des plus faibles de l’Europe de l’ouest).

Mise à nu

Les difficultés dans la mise en œuvre des mesures anti Covid-19 mettent à nu les impacts des liens entre l’économie et la politique à Madagascar : inégalités sociales et inexistence d’un système de sécurité sociale et de redistribution. Les quelques semaines de face à face avec l’invisible coronavirus laissent transparaitre que la fameuse « main invisible » ne peut sauver le marché, et ne peut garantir aucun mode de distribution équitable en ce temps de crise Covid-19, ni d’ailleurs en temps normal. Le Covid-19 démasque la faible capacité de mobilisation socio-politique et d’organisation de la société malgache ainsi que la faible conscientisation politique de cette dernière. À Madagascar, le Covid-19 incite à poser la question sociale et à y répondre. Et ce n’est pas la première fois que cette question se pose. Les kere, gale, peste, choléra, paludisme, cyclones, mouvements sociaux et mouvements populaires l’ont déjà fait bien avant Covid-19.

La question sociale se pose

La démocratie a pour objectif de garantir le hasin’ny maha-olombelona (dignité humaine) afin que tout le monde puisse jouir pleinement de tous les droits et libertés fondamentaux (politiques, économiques, sociaux). Un ordre social qui va à l’encontre du hasin’ny maha-olombelona n’est pas légitime et peut être réformé ou défait par la grande majorité des citoyens. Lorsque la grande majorité des citoyens se sent exclue, se classifie ou est classée parmi les valala tsy mandady harona (couches défavorisées), la question sociale devient urgente: comment surmonter la paupérisation, la misère sociale et la pauvreté de la grande majorité de la population à Madagascar ?

La question sociale a toujours été là. Toutefois, elle n’a pas été considérée de manière adéquate par les régimes, les gouvernements et les transitions qui se sont succédés. Dès l’indépendance en 1960, les dirigeants issus du mouvement « des déshérités de Madagascar » en étaient bien conscients; de même pour l’amiral Didier Ratsiraka qui avait proclamé en 1975 la lutte de classes et avait postulé le paradisa sosialista, puis le fanantenana vaovao (nouvel espoir) au sein des provinces dites autonomes en 1997. Le nouveau régime issu du mouvement des Forces Vives soutenu par les églises de la FFKM a reconnu en 1993, la contradiction du « pays riche en ressources mais à l’économie bloquée », « l’injustice sociale », la situation de la « population vivant dans la pauvreté, aspirant à une vie meilleure » et la nécessité d’une « décentralisation effective »2. Le Madagascar Action Plan (Map) de Marc Ravalomanana qui, pour les bailleurs de fonds internationaux constituait en 2007 le « document de stratégie d’aide à la réduction de la pauvreté » à travers une forte croissance à Madagascar, ne mentionnait pas de luttes contre les inégalités sociales et l’exclusion.

Aucune réelle volonté de réduction des inégalités sociales

La question sociale ne trouve aucune réponse efficace malgré les mouvements sociaux et les mouvements populaires de plus en plus fréquents et violents qui avaient exprimé le désespoir des oubliés des choix politiques et des politiques publiques implémentées durant ces dernières décennies. Toutefois, elle inquiète les élites économico-politiques et elle préoccupe les classes intermédiaires et les églises : c’est la peur des mouvements qui pourrait remettre en cause les bases de l’ordre social par des valalabemandry, qui risquent à la longue de se réveiller ou de se replier encore plus sur eux-mêmes. Le pays se trouve ainsi depuis des décennies, dans une crise sociale latente permanente, dont les explosions n’ont engendré jusqu’ici aucun mouvement social pouvant ébranler l’ordre politique établi.

Les actions de  l’État face à la question sociale s’orientent plus contre cette peur et semblent être moins motivées par une réelle volonté de réduction des inégalités sociales. L’État réagit lorsqu’il perçoit une possible crise, lorsque c’est politiquement inquiétant pour lui. Il réagit habituellement par des programmes de filets de sécurité qui sont généralement financés par les bailleurs de fonds internationaux : tsaky popy et sakafo mitam-pihavanana (restaurants populaires bons marchés destinés aux plus démunis), stocks tampons et vente à bon marché de riz brisure, vatsin’ankohonana (transfert monétaire pour le développement humain), vary mora, vatsy tsinjo (kits alimentaires) etc.

Relance du Sud

Les programmes d’aides caritatives et humanitaires d’urgence limités dans le temps et dans l’espace (comme les campagnes de téléthon et de ramassage de dons, les quêtes et collectes dominicales pour les mahantran’ny fiangonana (pauvres de la paroisse), les programmes « vivres contre travail », les distributions de friperies, de couvertures, de repas chauds et de jouets le jour de noël ou de la fête nationale) ne peuvent réduire les inégalités sociales, ni résoudre la question sociale. Par contre, ils déconstruisent les valintanana (système d’entraide communautaire), la solidarité de proximité et le collectivisme, ils génèrent une certaine forme d’assistanat, favorisent le raiamandrenisme, le messianisme et un certain esprit de mendicité. Ils servent de façade politique à la recherche de solutions durables.

Rappelons les cas de kere dans le sud du pays au début des années 90. Les Forces Vives avaient organisé des campagnes de collecte de vivres et d’argent, de longues caravanes s’étaient constitués pour les acheminer vers le sud sous l’égide des leaders politiques d’antan, puis le projet « Relance du Sud » a été mis en place. Quelques années plus tard, nombreuses étaient les communes encore frappées par le kere. Les mesures prises, à part l’acheminement de vivres, n’avaient alors pour objectif que d’éviter que les difficultés alimentaires ne s’amplifient et ne se transforment en kere. N’étant pas en mesure d’élaborer et de mettre en œuvre des politiques publiques donnant des réponses nationales durables à la question sociale, Madagascar semble se contenter de gérer son sous-développement social durant ces six décennies d’indépendance. Cependant, face à l’urgence de donner des réponses à la question sociale, la société toute entière ne fait que réagir avec des actions d’urgence et caritatives ponctuelles entretenant encore plus le sous-développement social.

Résoudre la question sociale

La résolution de la question sociale est avant toute chose une question de choix de projet de société. Le domaine de définition d’un projet de société est l’économie politique, le choix d’un projet de société se fait par rapport à la répartition des pouvoirs politique et économique selon les intérêts en conflit. Le rôle de la politique est de perpétuer l’ordre économique qu’on choisit de mettre en place. Concernant la question sociale, choisir un projet de société revient à choisir un ordre économique et social qui définit la répartition des fruits de la croissance avec l’organisation de la production et de la consommation. Pour le cas de Madagascar, le choix devrait se référer à un ordre économique plus juste et inclusif afin que la grande majorité des Malgaches puisse pleinement jouir de tous les droits et libertés postulés dans la constitution.

Face aux réalités socio-économiques du pays, caractérisées par des inégalités sociales flagrantes et par rapport à la résolution de la question sociale, aucun débat structurant n’a été mené jusqu’ici à Madagascar concernant le choix du modèle économique et social. Selon la Constitution, la définition de l’ordre économique approprié devrait se faire dans le cadre de « la démocratie » qui est « le fondement de la république » (article 1, alinéa 3) tout en considérant « l’élimination de toutes les formes d’injustice, (…), d’inégalité et de discrimination » comme conditions du « développement durable et intégré » (Préambule).

Question sociale et économie de marché

Depuis le début des années 80, le libéralisme économique (aussi appelé « économie de marché » ou « capitalisme de marché ») s’est imposé presque sans résistance comme si on ne l’avait pas imposé et comme si c’était un choix légitime porté par tous les Malgaches. La Banque mondiale a installé à Antananarivo une mission résidente en 1983. En même temps, la démocratie libérale a été adoptée à l’unanimité par les élites de toutes les tendances. Lorsqu’on parle de démocratie, tout le monde pense à la démocratie libérale. Aussi, les leaders de la société civile ne parlent et ne jurent que sur le libéralisme économique et la démocratie libérale devenue au fil du temps synonyme du terme de démocratie tout court.

Le libéralisme économique, se focalise sur les capacités et les initiatives individuelles des acteurs économiques qui contribuent à la richesse et assurent le bon fonctionnement d’une économie de marché sans intervention de l’État. La finalité est la maximalisation du profit, le fruit de la croissance économique est monopolisé par une minorité. En démocratie libérale, les inégalités sociales considérées comme une conséquence du marché et de la division du travail, sont perçues comme utiles, mais ne devraient jamais être absolues. Être riche ou être pauvre n’est pas un destin, mais la conséquence des capacités individuelles de chacun. L’individualisme prime sur le collectivisme et la solidarité.

Question sociale et capitalisme réformé

Pour le « capitalisme réformé » (« capitalisme coordonné » ou « économie sociale de marché »), l’État, conscient de la question sociale, joue le rôle de coordinateur dans l’économie politique. Il intervient pour réformer l’ordre social et économique dans le sens d’une croissance élargie, d’un équilibre social et de durabilité. Le capitalisme réformé fait appel et s’appuie sur le collectivisme et sur la solidarité, il ne se contente pas des initiatives individuelles. La démocratie sociale qui correspond au « capitalisme réformé » remet en question et veut transformer par des actions collectives, l’ordre social perçu comme tsy marina (injuste) et tsy rariny (illégitime). Elle favorise l’ascension sociale grâce à une réforme de l’ordre social dans le sens de la réduction des inégalités sociales et pour une distribution équitable des fruits de la croissance. Dans une démocratie sociale, les inégalités sociales sont perçues, pour la plupart, comme injustes et constituent un obstacle pour rendre effective la démocratie.

L’État en démocratie sociale est un État social fondé sur les valeurs fondamentales de liberté, de justice et de solidarité. Il ne garantit pas seulement les droits et libertés fondamentaux personnels et économiques (comme mentionnés, par exemple, dans les Constitutions des républiques successives à Madagascar), mais il prend également des mesures afin de les rendre effectifs et résoudre la question sociale. Une démocratie ne peut réellement exister sans justice sociale (rariny sy hitsiny ara-piaraha-monina). Afin de résoudre la question sociale, il ne suffit pas d’ordonner formellement les droits et libertés (comme en démocratie libérale), il faut aussi réellement les réaliser. La démocratie sociale le permet.

Le social-libéralisme est le produit de la désocialisation de l’État et de l’économie sociale de marché. Il accepte le libéralisme économique tout en gardant une façade sociale. La conversion de l’économie sociale de marché au discours du libéralisme économique constitue le début du déclin de l’Etat social et de la dégradation des acquis sociaux en Europe, particulièrement en Allemagne du temps de Gerhard Schröder. La démocratie chrétienne ne se soucie en général pas des inégalités sociales.

Ne serait-il pas temps ?

C’est le moment d’accepter ensemble de se poser la question sociale qui revient de nouveau. Il est vraiment temps de démontrer qu’il n’y a ni énigme, ni paradoxe, mais qu’il existe une question sociale à laquelle nous n’avons jusqu’ici donné aucune réponse, après 60 années d’indépendance. Il est grand temps de démonter le soi-disant « mystère de la pauvreté » qu’on a incrusté dans la croyance des miasa fatratra sy mavesatr’entana (ceux qui sont fatigués et courbés sous le fardeau) qui, ne croyant plus à un nouvel ordre social à longueur d’année, se contentent d’attendre les actions de charité et un avenir meilleur que dans l’au-delà, faute de vivre le paradis socialiste ou libéral sur leur île pleine de richesses naturelles durant leur existence sur terre.

Il est important de savoir que pour beaucoup de gens, les inégalités sociales sont légitimes car voulues par Dieu. Ceci ne facilite pas la réalisation de réformes dans le cadre de la résolution de la question sociale. En outre, certaines catégories de personnes n’accepteraient pas facilement de réformer un ordre politico-économique qui garantit finalement leur enrichissement actuel.

En démocratie, ce sont les citoyens qui détiennent le pouvoir et qui élisent leurs représentants au sein de l’État, dont ne font partie ni les raiamandreny de tous genres, ni la reny malala, ni la communauté internationale. La situation de crise sanitaire actuelle ne devrait pas être utilisée comme prétexte pour organiser des manifestations ou des mouvements socio-politiques afin d’en profiter pour faire résistance aux réformes ou pour prendre le pouvoir. Ceci ne servirait pas la cause commune à tous les Malgaches, la vraie cause d’un nouvel ordre social. Il appartient à l’IEM de reconnaitre le noyau du problème de l’économie politique à Madagascar : sortir de la gestion du sous-développement et de l’urgence, et donner des réponses et solutions durables à la question sociale à Madagascar, comment organiser l’économie (production, consommation) et le social (la répartition des fruits de la croissance) afin de minimiser les inégalités sociales et pour que tout le monde puisse être intégré dans un système où la majorité ne sera pas exclue du système de protection et de sécurité sociale, en temps normal comme en temps de crise. L’ordre politique devrait garantir la perpétuation de ce nouvel ordre économique et social.

1 20 avril 2 Voir Cadre d’orientation du Plan de relance et de développement économique et social (Predes).

Jean-Aimé Raveloson