Politique monétaire : la ruée vers l’or

Politique monétaire : la ruée vers l’or

L’or a toujours été considéré comme une valeur refuge pour se couvrir contre les aléas de la vie, l’inflation, la baisse du dollar ou les grands stress de marché. Pour un pays comme Madagascar, souvent victime des fluctuations des marchés internationaux, il représente une bouée de sauvetage.

 C’est l’un des vieux fantasmes des nationalistes les plus zélés : valoriser l’or pour que la Grande île puisse s’enrichir rapidement et durablement. Certains voudraient que la Banky foiben’i Madagasikara (Banque centrale de Madagascar) stockent suffisamment de ce métal précieux pour  pouvoir avoir une monnaie nationale forte. En réalité, l’équation est plus complexe qu’il n’y paraît.

Gisements

De nombreux pays qui possèdent une forte potentialité aurifère, à l’image de Madagascar, sont pourtant classés parmi les plus pauvres du monde. A contrario, certains qui n’ont aucun gisement de métal jaune, figurent parmi les pays émergents et disposent d’une grande réserve d’or, à l’exemple de l’île Maurice qui se trouve à la 70e place des plus grands détenteurs de stock d’or, avec 12,43 tonnes. La Grande île possède d’importants gisements d’or et son potentiel est estimé à une centaine de tonnes d’or exploitables par an. « Ce qui représente une valeur de quatre milliards de dollars », selon les déclarations du président de la République, Andry Rajoelina, en mai 2019, à Paris.

Cette information émane des données des archives du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) de France. Les documents avaient été remis officiellement à Madagascar durant la visite du chef de l’État malgache. Pourtant, jusqu’à maintenant, un peu plus de 2% seulement de ce potentiel est enregistré à l’exportation chaque année. Or, au début du 20e siècle, durant la période coloniale, Madagascar comptabilisait déjà une exportation de trois tonnes d’or par an. Un siècle plus tard, les chiffres sont en deçà des réalités, alors que le nombre des orpailleurs est estimé à près de 500 000. La filière fait vivre des milliers de foyers, mais elle est en proie à une mauvaise gouvernance et au règne du secteur informel. Une grande majorité de l’or extrait disparait dans les abysses des transactions illicites.

Multiples enjeux

L’assainissement du secteur figure parmi les priorités du gouvernement. Le numéro Un de l’État compte d’ailleurs sur les mines pour financer le budget titanesque nécessaire au déploiement du Plan émergence Madagascar (PEM). La filière or est particulièrement dans le viseur. Cet intérêt pour le métal jaune repose sur la valeur refuge qu’il représente. Beaucoup de banques centrales dans le monde ont compris la tendance. « L’or est une réelle source de diversification. Dans le cas de Madagascar, les balances en devises sont largement excédentaires. Au moindre choc exogène, une dépréciation des devises de réserve plane. Ainsi, avoir de l’or peut compenser ces fluctuations », commente un spécialiste. Le métal jaune peut apporter une véritable « sécurité économique ». « La possession d’une réserve d’or permettra de garantir la stabilité de la monnaie nationale dans le cadre d’un régime de change flottant. Ce qui est important pour un pays qui enregistre un déficit commercial comme Madagascar », souligne à son tour l’économiste Sergio Razafitsoa.

Un autre, Elie Ramanankavana, détricote les préalables nécessaires pour y arriver. « La mise en place d’une réserve d’or nationale nécessite une réforme du régime de change en passant du flottant au semi-flottant. Je pense que le moment est opportun », soutient-il. Mais le débat est tenace. Le maintien du Marché interbancaire de devise (MID) est encore à l’ordre du jour. Beaucoup de spécialistes craignent une crise économique de la même ampleur qu’en Argentine si la Grande île s’engouffre dans la voie du taux de change semi-flottant (voir encadré p.33). Sur papier, l’adoption d’un régime de change semi-flottant, qui s’accompagne de la hausse de la productivité, aboutira à une stabilité de l’ariary et à une relance économique incomparable. Mais dans les faits, elle peut occasionner un choc grave si tout un ensemble de paramètres n’est pas rempli. « Cette réforme permettra en outre à notre Banque centrale de décider quelle sera la valeur de la monnaie malgache. Mais elle nous obligera à sortir du MID, ce qui est sensible », concède Elie Ramanankavana.

Confiance

La Banque centrale russe est l’une des plus boulimiques en ce qui concerne l’achat d’or. La Russie a augmenté de 159 tonnes ses réserves d’or monétaire en 2019 portant leur montant total à 2 270,56 tonnes. Il s’agit ainsi du volume le plus important depuis cinq ans, le montant des réserves ayant franchi la barre des 486 milliards de dollars le 1er avril 2014. L’or représente un peu plus de 70 % des réserves de change de la Banque de France et la moyenne mondiale est de 20%. Madagascar veut également suivre le mouvement. Une centrale de l’or a été instaurée en début d’année; la Banky foiben’i Madagasikara et le ministère des Mines et des Ressources stratégiques (MMRS), par la suite, ont signé un protocole d’accord qui résulte de la décision prise en conseil des ministres sur la mise en place d’une réserve d’or nationale pour Madagascar. Sollicitée, la Banque centrale nous a indiqué quelques pistes qui abondent dans le sens de l’analyse de notre spécialiste. « Les exportations d’or contribuent à l’amélioration du solde de la balance des paiements à l’instar des autres produits tels la vanille, le girofle », explique Henri Edmond Rabarijohn, Gouverneur de la Banky foiben’i Madagasikara. La stabilité de la monnaie permet de maintenir une certaine confiance des investisseurs dans la solvabilité du pays, et entrainera une hausse des Investissements directs étrangers (IDE). La possession d’un stock d’or placera certainement la Grande île dans une position avantageuse au niveau du marché international. « L’émergence de l’économie est au premier plan des projets de la BFM », précise le Gouverneur.

Monopole

En 2019, l’or a gagné près de  20 % de valeur par rapport à 2018. 90% de l’exportation malgache sont officiellement destinés à Dubaï, qui représente 35% du marché mondial de l’or. Certaines voix réclament la fin de cette exportation de l’or pour pouvoir constituer une vraie réserve. Des interdictions ont déjà été appliquées, entre1999 et 2004, 2008 et 2009. En juin 2012, il avait été décidé en conseil des ministres, que l’exportation de l’or sera exclusivement réservée à la Banque centrale de Madagascar. Mais les impacts de cette décision n’ont pas été nets. Avec une potentialité estimée à 100 tonnes par an, un mois d’exploitation suffirait théoriquement à Madagascar pour s’aligner dans le rang plus grands détenteurs de stock d’or mondial. Deux années de rétention de stock lui permettront de dépasser l’Algérie qui possède la plus grande réserve en Afrique avec ses 173 tonnes.

Cependant, le choix de l’Exécutif ne va pas dans ce sens. « La participation de la BFM à l’achat de l’or ne signifie en aucun cas un monopole du marché aurifère par l’État, rassure Henri Edmond Rabarijohn. Les exploitants seront toujours acteurs de ce secteur, mais à condition que l’exploitation se fasse dans le respect strict des règlementations en vigueur ». Fidiniavo Ravokatra, le ministre des Mines et des Ressources stratégiques, avait appelé les exploitants du métal jaune à se formaliser. Il avait indiqué que des mesures strictes seront prises pour ceux qui comptent encore œuvrer dans l’informel et l’illicite. De son côté, la centrale de l’or se chargera d’assurer la traçabilité de l’or et sa vente auprès de la BFM. Et pour couronner le tout, une approche industrielle sur l’affinage de l’or sera développée pour que le métal jaune soit considéré comme de l’or monétaire. Les lingots d’or (selon les règles de good delivery) des banques centrales doivent avoir une pureté en or supérieure à 99,5 % et doivent peser 12,4 kg. Pour que le métal jaune vaille son pesant d’or dans l’économie, des actions énergiques doivent être entreprises par l’administration.