L’urgence après l’urgence

L’urgence après l’urgence

Avons-nous suffisamment de temps de réflexion ? La trajectoire politique de Madagascar est chaotique. Les crises sont censées nous donner le temps de réfléchir et de repartir sur des bases plus saines. La Grande île a souvent traversé des turbulences, et leurs conséquences ont été généralement dramatiques et favorisé l’apparition d’autres crises.

Une crise sanitaire majeure pourrait-elle changer la donne ? Loin de moi l’idée de mésestimer les conséquences du Covid-19, mais Madagascar a toujours été en crise perpétuelle, du moins du point de vue social et sanitaire. Le paludisme tue encore des milliers de personnes. La famine est presque chronique dans certaines régions de la Grande île. Les enfants sont touchés par la diarrhée. Et n’oublions pas ces bonnes vieilles pestes pulmonaire et bubonique qui continuent de ressurgir sporadiquement. Bien sûr, la différence majeure est que des traitements éprouvés et acceptés par la communauté scientifique sont valables pour ces maladies.

La crise sanitaire est une (nouvelle) occasion d’augurer des changements, des vrais. Partons de la base. Après avoir tâtonné dans son approche, le président de la République a décidé de recentrer sa stratégie autour des fokontany, à travers les comités loharano. Ce qui est un bon point. Depuis de nombreuses années, les citoyens réclament à cor et à cri le développement à partir des fokontany, comme la philosophie ratsimandravienne le préconise, elle-même partant du principe multiséculaire qui régit la société. Mais immédiatement, la stratégie a été en bute à la réalité : les sefo fokontany ne sont pas élus et la corruption quasi endémique empoisonne les initiatives sociales. L’expérience du Covid-19 nous montre également que, faute d’une base de données fiable, il est extrêmement difficile d’initier des actions ciblées. 

On l’aura compris, le développement de Madagascar ne peut partir que de sa base. Le développement hors-sol que l’on a tenté d’insuffler ne prend pas. Le rôle que les sefo fokontany doivent prendre est central. Leur rémunération doit donc être à la hauteur tout en leur dotant d’outils adéquats, car la gouvernance à travers les outils digitaux a montré son efficacité. Vous me demanderez où trouver de l’argent ? Il faut ponctionner ces avantages délirants que certains hauts fonctionnaires perçoivent mensuellement ou y affecter le budget initialement prévu à la dotation de 4×4 aux institutions, certains dépassant allègrement les 200 millions d’ariary. Je veux bien croire que les routes de la capitale soient truffées de nids de poule, mais il n’est pas nécessaire d’y rouler qu’avec des véhicules utilitaires dévolus initialement aux séances de off road.

Sur le registre sociétal, le plan d’urgence sociale initié par le gouvernement était salutaire et utile. Mais l’urgence est permanente à Madagascar, notamment sur les volets alimentaire et sanitaire, et, le chef de l’État l’a bien indiqué, les charges inhérentes à sa mise en œuvre sont très lourdes pour le pays. Pour que le système perdure, il faut que la situation soit équitable, tout le monde doit payer : des lavandières aux cadres supérieurs. Tous les citoyens devraient y contribuer régulièrement, à hauteur de leur revenu, ne serait-ce que de 200 ariary par mois. Plombiers, mécaniciens, électriciens qui passent sous le radar des registres formels, doivent être recensés et détenir des cartes de métiers. Ils devraient cotiser et obtenir, en contrepartie, une couverture sociale et des formations appropriées que le Fonds malgache de formation professionnelle (FMFP) pourrait octroyer.

Nous rendons compte dans les colonnes de ce numéro d’une expérience très intéressante de couverture de santé universelle pour les plus modestes, appliquée dans une commune dans l’Est du pays. Pour qu’elle fonctionne, tout le monde doit y mettre du sien, à commencer par l’État, quitte à « ficher » chacun et sanctionner aussi bien positivement que négativement. Le fisc ne doit plus être un épouvantail pour les entreprises, il doit se mettre au service d’une réflexion poussée sur l’accroissement de l’assiette fiscale. Au niveau intermédiaire, il est nécessaire de soutenir les PME. C’est une couche souvent négligée, souvent oubliée et pourtant assez lourdement taxée de l’écosystème économique. C’est de là que peut émerger une classe moyenne résiliente et contributrice durablement aux caisses de l’État.

Ce numéro de votre revue détaille les conséquences aussi bien sanitaires, politiques, économiques que sociales de la crise sanitaire du Covid-19 pour la Grande île. Il initie les réflexions à nourrir et à continuer. Pour Madagascar également, il faut une cassure nette entre « l’avant » et « l’après » Covid-19.