Vita malagasy : la vraie thérapie économique

Vita malagasy : la vraie thérapie économique

Le Covid-19 est révélateur des maux du pays, tel un kaléidoscope où toutes les facettes d’un pays pauvre se dévoilent. Économiques ou sociaux, ces maux ont été couvés depuis plusieurs décennies et se manifestent dès que les conditions sont réunies. Une prise de conscience s’impose à tous les niveaux.

À chaque pays ses images chocs. En Chine, foyer de l’épidémie, le confinement de Wuhan, une région industrielle de ce pays longtemps surnommé « l’atelier du monde », a été l’une des scènes emblématiques. Habituellement grouillantes de vie, les rues de la ville ont été désertées du jour au lendemain, suite au confinement drastique imposé par Pékin. En Europe, ce sont les hôpitaux débordés et surtout les cercueils transportés dans des camions militaires en Italie. Pour Madagascar, ce sont les images d’attroupements que ce soit dès l’annonce des premiers cas, devant les tsena mora, devant l’hôtel de ville et à la gare routière d’Andohatapenaka. Le gouvernement a clairement du mal à faire imposer le confinement. Le président de la République l’a d’ailleurs admis. Lors de son intervention à la Télévision nationale le vendredi 3 avril, Andry Rajoelina avait indiqué que, si Madagascar était économiquement fort, la décision du confinement serait plus facile à prendre.

Limites

Il est bien connu que « l’Afrique produit ce qu’elle ne consomme pas et consomme ce qu’elle ne produit pas », comme l’expliquait Julius Nyerere, l’ancien Président de la Tanzanie. Modèle inhérent aux pays africains, cette maxime est une réalité à laquelle Madagascar n’échappe pas. Aujourd’hui, les économies africaines sont tributaires des conjonctures mondialisées, comme la pandémie qui frappe de plein fouet le commerce international. Il est clair qu’avec le Covid-19, les limites de la mondialisation se manifestent et mettent à mal tout un système. Pays incontournable de la chaine de valeur internationale, la suspension des activités en Chine a grippé la croissance, plongeant le monde entier dans une récession sans précédent, comme l’a souligné la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Kristalina Georgieva. « Nous sommes maintenant en récession, c’est bien pire que la crise financière mondiale », a-t-elle confirmé lors d’une conférence de presse conjointe avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Marcelle Ayo, country manager de la Société financière internationale (SFI) pour Madagascar, Maurice, les Comores et Seychelles, partage également ce sentiment d’urgence, notamment pour les économies les plus fragiles.  

Mis à mal par la situation, le secteur privé malgache a toutefois saisi l’occasion pour lancer un appel en faveur du vita malagasy . Là où une crise aigüe peut couver, des opportunités économiques se présentent, notamment pour les produits locaux et la production locale. Au terme d’une rencontre entre le ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat et le secteur privé (Mica), qui a eu lieu quelques jours avant l’annonce des premiers cas dus au Covid-19, le président de l’Alliance pour l’industrialisation durable de Madagascar (AIDM), Rivo Rakotodrasanjy, a lancé un appel en faveur du vita malagasy. La rencontre avait pour objectif de rassurer sur la disponibilité des stocks de produits de premières nécessités ô combien stratégiques comme le riz et la farine.

La pression sur ces produits dénote un pays qui n’est pas autosuffisant sur les produits de base depuis plusieurs décennies. Symbole de cette décadence, la production rizicole. Une aberration sachant que le riz est l’aliment de base des Malgaches et que le pays est réputé pour sa grande quantité de terres arables encore non exploitées. Le riz est en tête de la longue liste des produits de première nécessité que Madagascar doit importer.

Savoir-faire

Quoi qu’il en soit, la commande de masques auprès des entreprises locales est un signal fort de la part du gouvernement malgache dans cette nécessité de produire localement et par extension de produire local. Contraint par la pénurie de masques sur le marché international, le gouvernement n’a eu de choix que de faire confiance aux structures présentes sur le sol malgache. « C’est un avantage pour Madagascar d’avoir un tissu industriel solide dans le secteur textile qui peut produire les besoins internes de la population en termes de protection », a d’ailleurs souligné Lantosoa Rakotomalala, ministre de l’Industrie, du commerce et de l’artisanat et le secteur privé (Mica). Au total, le gouvernement a passé une commande de cinq millions de masques à cinq entreprises avec une capacité de production de 150 000 unités par jour. Une occasion pour le ministre de rappeler l’engagement numéro 7 (Velirano 7) du programme présidentiel : « produire localement les besoins de consommation courante de la population et stimuler la consommation de produits locaux ».

La conjoncture a ainsi poussé les entreprises malgaches dans les secteurs concernés à redoubler leur production. C’est le cas de tout ce qui est gel hydro-alcoolique et lave-main dont la demande a explosé avec la pandémie, le lavage fréquent des mains étant une des protections individuelles préconisées par l’OMS. Sur le flacon d’une marque de lave-main locale, il est d’ailleurs indiqué « produit fièrement à Madagascar ». Une mention qui sonne comme une revanche par rapport à certaines décisions prises contre les industriels dernièrement avec en tête le feuilleton des bondillons de savon. Malgré l’assurance des producteurs malgaches sur leur capacité de satisfaire la demande locale, et malgré les droits de douane additionnels préconisés par l’Autorité nationale des mesures correctives commerciales (ANMCC), le gouvernement a fait marche arrière dans un premier temps.

L’Assemblée nationale lui a emboîté le pas en ramenant à 10% le droit de douane de ce produit dans la Loi de finances contre les 20% inscrits dans le projet de loi. Les Malgaches ont aussi pu voir dans les rayons des pharmacies, les produits de phytothérapie malgaches avec en tête le kit  prévention de l’Institut malgache de recherches appliquées (Imra) qui a connu un franc succès, cristallisant ainsi un savoir-faire malgache longtemps sous-estimé. La production du Covid-Organics a scellé la relance fulgurante de l’Imra (voir article p.8). Le tambavy n’a pas laissé indifférent. Même la Guinée-Équatoriale a affrété un avion spécial pour récupérer 11 500 paquets de CVO dont 1 500 pour le traitement curatif et 10 000 destinés au traitement préventif.

Secteurs de souveraineté

La question de la souveraineté nationale est plus que jamais d’actualité dans le cadre d’une crise qui exacerbe le nationalisme et l’enfermement, des réflexes de survie naturels. La souveraineté suppose certes l’indépendance politique et militaire mais concerne également la capacité à s’assurer une prospérité économique en toutes circonstances. La question est justement de savoir comment apprécier cette souveraineté économique dans un monde de grande interdépendance. 

Oliva Rakoto-David, le Président du conseil d’administration (PCA) du Cercle de réflexion des économistes de Madagascar (Crem) indique que la conjoncture devrait suffire pour faire réfléchir le pays sur la nécessité de l’autosufisance  sur certains produits notamment sur ceux où le pays a des avantages comparatifs. « Au-delà de la crise sanitaire, la pandémie devrait servir d’électrochoc au pays pour penser à produire localement. Nous avons des secteurs où nos avantages comparatifs sont indéniables », souligne l’économiste. 

Serge Zafimahova partage cet avis : « Pour les grandes puissances, il est clair que la pandémie est un drame. Mais pour un pays comme Madagascar qui n’a finalement pas grand-chose à perdre, cela pourrait être une opportunité pour se reconstruire et fonder de nouvelles bases », lance-t-il. Pour l’analyste politique, le fait que les pays, qui sont les piliers de la mondialisation, se recroquevillent sur eux-mêmes, est un signal fort. Il parle alors de l’identification de secteurs de souveraineté pour bâtir le développement du pays et pour lui permettre de rester résilient face aux chocs externes. « Certes, il y aura une décélération des activités économiques, mais la décroissance n’est pas si mal », avait soutenu Richard Randriamandrato, ministre de l’Économie et des Finances, lors du lancement de l’élaboration du Plan de mitigation pour Madagascar. La crise du Covid-19 nous rappelle le nécessaire recentrage, même s’il aura fallu une crise sanitaire mondiale pour constater la fragilité fragilité de l’économie et notre hyperdépendance par rapport à l’extérieur, pour ce que nous consommons. « Il est  temps de procéder à une vraie  réforme de la politique économique du pays. Il nous apparait vital de minimiser la dépendance de l’extérieur, de miser sur la production et la transformation locale pour substituer aux importations des produits de consommation », conclut l’économiste Zavamanitra Andriamiharivolamena.

Tolotra Andrianalizah